Fin de journée à Nanshijiao

Article publié sur la revue en ligne Urbain, trop urbain

Ce jeudi soir de novembre, je déjeune tardivement dans une rue fréquentée de Nanshijiao, un quartier du sud de New Taipei City. Burma Street est célèbre pour son alignement de restaurants tenus par d’anciens réfugiés de l’actuel Myanmar. L’après-midi touche alors à sa fin et je décide de prendre de la hauteur pour observer le soleil couchant puisqu’ici, comme souvent à la périphérie de Taipei, les montagnes semblent à portée de marche.

À l’exception de la presqu’île de Shezidao et de la plaine agricole de Guandao, l’urbanisation a empli la quasi-totalité du bassin de Taipei, un ancien lac créé par l’affrontement des plaques tectoniques eurasienne et philippine. Les montagnes constituent ainsi l’horizon concentrique de la capitale Taiwanaise, cadrée par des artères rectilignes qui sont le témoignage d’un demi-siècle de présence coloniale japonaise. La banlieue encerclant la capitale, appelée depuis peu « New Taipei », offre cette fois un dessin organique épousant la géographie physique.

Derrière l’université de technologie, quelques failles entre les buildings aux façades carrelées me laissent imaginer une végétation luxuriante, l’air frais et de multiples points de vue.

J’observe un rapport à la nature plein de respect et d’attention, comme souvent à Taiwan dès que je m’aventure hors des grands axes. Au milieu de ce dédale de ruelles je vois des plantes pousser, souvent dans un joli pot, d’autres fois dans une vieille bassine et parfois en pleine terre sur des reliquats de parcelles non artificialisées. Dans ces quartiers subissant une forte pression foncière, seuls quelques mètres carrés cultivables sont comme les rescapés d’une politique de « renouvellement urbain » dont le corollaire systématique est la production de larges espaces publics minéralisés.

La montagne disparait parfois de ma vue mais je la sens, je la devine derrière ces falaises de béton habitées. Je crois avoir trouvé un passage. Mais c’est finalement une impasse longeant un mur anti-bruit. Ici comme ailleurs, l’infrastructure routière contraint la circulation du piéton à l’âme aventureuse. Je rebrousse chemin pour trouver la voie.

Enfin une issue s’offre à moi. Et je grimpe. Je dépasse les dernières colonnes d’habitations bâties par les promoteurs les plus acharnés sur des pentes qui le permettent encore. Puis la lisière de la ville se dessine. Le temps est remonté à mesure de mon ascension et les arbres prennent leurs aises. Les clôtures de tôles ondulées signalent des constructions qu’on devine plus ou moins légales tandis qu’un temple marque l’espace profane.

Comme chaque fois que je grimpe pendant que le soleil se couche, j’adresse un bonjour à des personnes âgées qui sont sur le retour d’une ballade qu’on devine quotidienne. Tandis que quinze minutes en arrière j’étais empêtré dans un labyrinthe minéral, les multiples chemins tracés par la force des âges me procurent à présent un sentiment de liberté. Les araignées sont ici les maîtres des lieux.

Encore quelques minutes et j’atteins un de ces belvédères urbains que les guides touristiques ne référencent pas. La ville fourmille. Le périphérique passe sous mes pieds. Les montagnes de Maokong dessinent un nouvel horizon.