L’aventure des courses en temps de confinement

Récit sensible

Nouvelle forme de queue à la Poste de Saint-Germain-en-Laye

Vendredi 24 Avril 2020, 13h. Je pars faire les courses à pied, une habitude hebdomadaire prise depuis le début du confinement.

Comme à chaque fois que je fais les courses depuis 2 mois, une espèce d’excitation et de montée d’adrénaline me gagne. En effet, le centre ville qui était auparavant mon lieu de passage obligé pour prendre le RER pour aller à Paris est devenu un monde aussi exotique et hostile qu’un touriste allant randonner en forêt vierge.

Je me suis fait beau pour aller en ville. En tous cas j’ai mis une chemise car c’est le seul moment de la semaine ou je vais rencontrer des gens en dehors de mon premier cercle familial ou de mes voisins que je croise beaucoup plus souvent qu’avant lors de mes balades quasi quotidienne dans les rues et vergers alentours.

Je décide de consigner dans mon carnet tous les contacts humains ou traces de contacts humains et non-humains.

En sortant de chez moi je passe devant une maison neuve et j’entends les bruits d’un homme qui cuisine. Je pense que c’est lui car je c’est un nouveau voisin que j’ai déjà aperçu à la fenêtre de sa cuisine qui donne sur la rue.

Contact humain n°1 : une grand-mère dans sa voiture

J’emprunte un passage gravillonné sympa, je vois une araignée au sol et des oiseaux.

Contact humain n°2 : un monsieur baraqué avec son chien.

Je remarque des crottes de chien et des traces d’urine au pied du mur de soutènement du pont qui passe sous la 4-voies.

Contact humain n°3 : un monsieur avec un sac de courses qui s’enfonce dans la petite jungle forestière du talus de l’autre côté de la 4-voies.

J’observe un papillon, deux papillons.

Contact humain n°4 : des enfants qui jouent sur un trampoline au fond du jardin, leur mère leur dit quelque chose.

J’entends un chien qui aboie et un mec qui bricole.

Contact humain n°5 : je croise sur le trottoir un père et sa fille. Je passe sur la route pour éviter un croisement non réglementaire.

J’entends le bruit du ruisseau qui coule dans le jardin d’une belle maison. Je l’ai remarqué depuis peu. A chaque fois que je passe devant, je fais un micro-arrêt pour profiter de ce contact sensoriel direct avec la Nature. Et à chaque fois ça me rend heureux.

Contact humain n°6 : un jeune qui rentre les poubelles d’une copropriété, il porte un masque.

J’entends un bruit de couverts, un bruit d’eau dans les égouts en bas de la rue à fort dénivelé qui m’emmène vers le centre-ville.

Je sens une odeur de fleurs. C’est certainement la première année que je ressens autant le printemps, que j’accorde autant d’importance à l’odeur des fleurs (bien que je sois fumeur) et que je cherche à les identifier et que je le les consomme (sirop de fleurs de sureau).

Contact humain n°7 : un homme monte la rue en scooter avec un chapeau de père Noël sous son casque.

Contact humain n°8 : une femme qui rentre des courses.

J’arrive à une intersection qui marque alors pour moi le début du centre-ville. En effet, à partir de cette intersection, je sais que le trafic routier et la densité de gens rencontrés sur le trottoir vont commencer à s’intensifier.

Contact humain n°9 : des gens dans le bus qui monte au centre-ville.

Contact humain n°10 : un artisan au crâne dégarni qui marche devant moi.

C’est le début de la saturation sensorielle (gens, bruits, images, écritures graphiques, mouvements…).

Contact humain n°11 : un monsieur sur le palier de l’immeuble et un chat assis sur les marches d’accès.

Contact humain n°12 : une femme qui rentre des courses, une autre femme, une autre femme qui rentre des courses.

Contact humain n°13 : deux joggeurs.

Contact humain n°14 : un homme qui me tourne le dos. Il fume une clope avec son mug de café assis sur un muret. On imagine qu’il habite à côté. Je suis content de voir cette forme de micro-appropriation de l’espace public dans ce centre-ville bourgeois qui me paraît souvent un peu trop propre et policé. Ce sentiment est renforcé par la période actuelle de forte normalisation des rapports humains et des conditions d’accès à l’espace public.

Contact humain n°15 : une femme qui rentre chez elle.

Contact humain n°16 : des gens qui font la queue devant la boulangerie bio d’un ancien financier reconverti à l’artisanat. Les gens sont tous masqués.

Je mets mon masque et j’arrête de prendre des notes car à présent je dois me focaliser sur mon trajet et sur l’objet de ma sortie : faire les courses.

Après avoir fait les courses, je m’assieds sur le banc d’une petite place. J’ai posé mes sacs de courses sur le banc et enlevé mon masque.

Il s’agit là d’un nouveau rituel que je prends plaisir à faire depuis le début du confinement. A la fin de mes courses, je me rends dans une boulangerie située proche de la place. Je ne m’y rendais pas avant le confinement. Elle a été portée à ma connaissance par le vendeur de cigarette quand je suis demandais s’il savait si je pouvais trouver un café à emporter en ce moment.

J’éprouve un sentiment agréable de MISSION ACCOMPLIE. En effet, une fois assis cette place, je peux profiter de l’instant présent, j’ai mes courses pour la semaine et je suis sorti de la concentration de gens et dégagé des normes d’interactions humaines liées à l’expérience du centre-ville.

Je me dis que ça commence à sentir l’été.

Trois 3 hommes sont assis sur le banc. Quelques minutes après nous serons cinq à “habiter la place”.

Le calme est impressionnant. J’entends les oiseaux. Les gens qui passent sont masqués. J’entends quelqu’un au téléphone au loin.

Aujourd’hui, seulement des hommes sont assis sur la place, tandis que je remarque que seulement des femmes apparaissent au balcon (une qui fume une clope et rentrera plus tard, une autre qui bosse sur son ordinateur les pieds au balcon).

On “habite” la place le temps qu’on y est assis.

J’éprouve un sentiment de délice. La place est métamorphosée. En effet, les trois terrasses de cafés/restaurants qui occupent normalement une bonne moitié de l’espace libre sont fermées. Le bruit et l’activité généré par les gens aux terrasses font que je n’ai habituellement jamais envie de m’y arrêter.

On peut se concentrer sur les petites choses poétiques, par exemple l’ombre des feuillages sur le sol qui se déplace au gré du vent.

Je réalise qu’il existe une taille critique d’habitation de cet espace public. C’est à dire que l’optimum d’agréabilité de la place nécessité un nombre minimum de personnes présentes pour ne pas se sentir seul et observé mais également un nombre maximum afin de pouvoir sentir et profiter pleinement des évènements qui s’y passent sans saturation sensorielle et perceptive.

Je prends note de fragments de conversations entendues à ce moment là : “c’est la maison de repos ici” […] “c’est fermé les frontières” […] “la fête de la musique ils vont pas la faire”.

Tout le monde ne parle que de LA situation.

Photos :

Quentin LEFEVRE. Mai 2020

Urban planner & designer - http://www.quentinlefevre.com/

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