Le Fils de Saul : Virtuosité de l’abjection

Il y a derrière chaque film un geste fondamental du réalisateur que le critique Serge Daney nommait « acte de montrer ». C’est à partir de ce geste que l’on peut juger la volonté d’un metteur en scène, et seulement grâce à lui, que le cinéma est aussi affaire de morale. Cette leçon, Daney l’avait apprise de Jacques Rivette, autre critique des Cahiers du Cinéma qui s’est éteint fin janvier laissant également derrière lui une vingtaine de films. Dans un article de juin 1961 resté célèbre et intitulé De l’abjection, Rivette s’en prenait au film italien Kapo de Gillo Pontecorvo qui fut l’un des tout premiers à traiter de la Shoah. Ce numéro 120 des Cahiers du cinéma allait lancer une condamnation fondamentale de tous les films qui tâcheraient à l’avenir de représenter les camps d’extermination.

Pour Rivette cette volonté est d’emblée vaine. Le réalisme absolu étant impossible, un film sur un tel sujet ne pourrait que tomber que dans l’immoralité par son inachèvement, ou dans le spectacle par son voyeurisme. Rivette se montre particulièrement virulent envers un plan dans lequel, dans un ultime sacrifice, le personnage d’Emmanuelle Riva se jette sur des barbelés électrifiés. Il attribue « le plus profond mépris » à Pontecorvo qui dans un ultime travelling (qui entra dans la postérité comme le « travelling de Kapo ») vient parfaitement cadrer et esthétiser le cadavre de Riva. Le rejet de ce geste qui tente de rendre plus beau et regardable l’abject va devenir une pierre d’achoppement entre critiques et réalisateurs. Encore aujourd’hui le texte de Rivette résonne quand il faut évoquer un film aussi ambigu que le Fils de Saul, premier long métrage du hongrois Lazlo Nemes et déjà couronné de l’Oscar du meilleur film étranger cette année.

Encadré (résumé du film) : Auscwhitz, octobre 1944. Lazlo Nemes filme caméra à l’épaule deux jours de la vie du sonderkomando Saul, un prisonnier employé à l’exécution de la Solution finale en attendant sa propre mort. Saul croit reconnaître son fils parmi les victimes d’une chambre à gaz et tâchera, quitte à se détourner d’une révolte qui gronde, de lui offrir une sépulture et les sacrements afin de sauver un semblant d’humanité.

Ce film ne parvient pas tout d’abord en tant que fiction au réalisme absolu qu’appelait de ses vœux Rivette et qu’il n’attribuait qu’aux images documentaire de Nuit et Brouillard. Mais surtout, pour tenter de pousser plus loin ce réalisme faussé, Nemes propose par sa mise en scène une immersion dans les camps « comme si vous y étiez ». Sa caméra ne quitte jamais la nuque ou le visage de Saul et nous immerge dans son quotidien remplis d’images abjectes (et fictives) mais surtout d’un brouhaha constant de cris, de pleurs et de souffle des fours crématoires. Cette volonté d’immerger le spectateur culmine quand l’un des personnages fixe et s’adresse à la caméra pour s’adresser à Saul et donc, également à nous. Nemes n’échappe pas non plus à l’écueil de l’esthétisation, et l’on peut se trouver très gênés d’admirer sa virtuosité de cinéaste sur un sujet tel que celui-ci. Le ressenti est d’autant plus gênant lorsque les plans séquences dont il abuse magnifient et lient en réalité les différentes étapes d’une usine de la mort particulièrement bien rodée.

Rivette n’aurait pas aimé, Lanzmann n’aurait pas dû

Dans cette controverse autour de la représentation de la Shoah, Claude Lanzmann était jusqu’ici le tenant de la ligne la plus dure, résumée par le titre de sa tribune parue dans Le Monde en 1994 : « Holocauste, la représentation impossible », au point qu’il avait lui-même utilisé uniquement des témoignages et non des images pour son film Shoah. C’est donc à la surprise générale que Lanzmann a encouragé dès sa présentation à Cannes le film de Nemes, le proclamant comme étant « l’anti-Liste de Schindler ». Selon lui le film est louable puisqu’il se concentre sur la vie de sonderkomandos et se restreint à leur vision limitée des événements. Ainsi la mort dans les chambres n’est jamais montrée, puisqu’elle n’est que préparée puis parachevée par Saul. Le réalisateur a également apprécié le travail de documentation important du jeune Hongrois dont on peut ressentir toute la volonté de remettre à son maître la copie parfaite.

Chronologie :

1948 : La Dernière étape de Wanda Jakubowska

1956 : Nuit et Brouillard d’Alain Resnais

1961 : Kapò de Gillo Pontecorvo

1993 : La liste de Schindler de Steven Spielberg

1997 : La vie est belle de Roberto Benigni

2015 : Le Fils de Saul de Laszlo Nemes

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