Restitution de l’art africain : un coup de diplomatie publique ?

L’histoire commence à Ouagadougou, le 28 novembre 2017, il y a un an jour pour jour. Le Président de la République, Emmanuel Macron, surprenait son auditoire en affirmant son ambition que « d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ».

La semaine dernière, monsieur Macron annonçait les premières restitutions au Bénin. Seulement 26 œuvres sur les dizaines de milliers qui demeurent dans les collections des musées français, mais 26 œuvres qui ont une très puissante dimension symbolique. 26 œuvres dont la France souhaite certainement faire un gage de bonne volonté. Le message est clair : les gestes suivent les paroles.

Un plan de communication bien orchestré

L’annonce de ces premières restitutions s’est insérée dans un véritable plan de communication. À la suite du discours de Ouagadougou, l’Élysée avait commandé un rapport sur la question des restitutions à deux universitaires très crédibles sur le sujet, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr. Dans les jours précédents la remise du rapport, les auteurs ont participé à une véritable tournée de promotion (comme sur France Culture, qui a d’ailleurs consacré plusieurs émissions à ce sujet, sur TV5 Monde, et plusieurs autres médias).

La veille de la remise officielle du rapport, il n’avait pas manqué de “fuiter” dans la presse. Le magasine Le Point, fier du scoop, n’hésitait pas à le qualifier d’ “explosif”. Le grand quotidien Libération en faisait sa Une. On sait à quel point ce genre de traitement permet d’attirer l’attention.

capture d’écran du fil Twitter du journal

Il a également été annoncé que le rapport Savoy/Sarr sera publié dans un format grand public, ce qui n’est pas commun.

capture d’écran du fil Twitter de l’éditeur

Bref, tout a été mis en œuvre, par les différents acteurs, pour que la remise du rapport soit un événement médiatique et devienne un contexte idéal pour l’annonce de la restitution des œuvres au Bénin, le même jour.

Le débat entretient la nouvelle

Une telle annonce, aussi bien orchestrée, ne manque pas de créer un débat en France et des réactions en Afrique. Divers acteurs s’expriment donc depuis plusieurs jours, et de nouvelles émissions de radio et ou de télévision sont consacrées au sujet, en particulier sur les plateformes françaises qui diffusent en Afrique.

D’une part, les conservateurs et directeurs de musées expliquent leur inquiétude, de même qu’un ancien ministre de la Culture. D’autre part, les autres pays anciennement colonisés par la France demandent le retour de leurs œuvres d’art, comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.

Un pion sur l’échiquier diplomatique

Le Président de la République ne cache absolument pas son ambition de prendre le leadership sur le sujet des restitutions. Dans son communiqué officiel, il indique “la nécessité d’un travail approfondi avec les autres Etats européens qui conservent des collections de même nature acquises dans des circonstances comparables” et son intention de “réunir à Paris au premier trimestre 2019 l’ensemble des partenaires africains et européens pour construire ensemble cette nouvelle relation et cette politique d’échanges”. Le message est très clair : les autres anciens pays colonisateurs (surtout la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Belgique) devront emboîter le pas et ce sera grâce à la volonté politique de la France.

Force est de constater que ce volontarisme n’est qu’un élément dans une stratégie à plus grande échelle. On peut noter l’ajout d’un milliard d’euros au budget de l’Agence française de Développement annoncé récemment, ou le soutien très appuyé à la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie.

On voit donc que la restitution des œuvres d’art n’est qu’un des éléments de la diplomatie publique de la France à l’égard des pays africains. Une tentative de redorer son image alors même que la France est souvent critiquée pour son attitude ambiguë au sujet de l’accueil des migrants africains et que le gouvernement a décidé une hausse drastique des frais universitaires très dissuasive pour les étudiants africains ? La question mérite d’être posée.