Cimetières et “accueil des gens du voyage” : une géographie française.

Aire d’accueil de La Ferté Sous Jouarre (77)

Dans leur fonction d’abord, on aura compris que l’un accueille pour l’éternité, alors que l’autre accueille temporairement. Quoique…

Dans la mesure où la politique d’accueil des “gens du voyage” s’accompagne d’un objectif de sédentarisation (sans en prévoir les moyens), il n’est pas rare que des familles finissent par se sédentariser directement sur ces aires.

Il faut également dire qu’on meurt sur les aires d’accueil. Puisque leur proximité avec des sources polluantes, les conditions sanitaires et la rudesse de la vie sur une aire sont des facteurs qui peuvent expliquer l’espérance de vie inférieure de 15 années des gens du voyage.

Le lien entre aire d’accueil et cimetière s’observe ensuite dans la localisation de ces espaces par rapport à la ville.

Aire d’accueil de Billom (63)

Comme les cimetières, les aires d’accueil sont souvent situées à la sortie ou en dehors des villes. Mais ça n’a pas toujours été le cas puisqu’avant le XVIIIe siècle l’existence des cimetières paroissiaux offrait le plus souvent à ces derniers une place aux pieds de l’église. Bien avant encore il était courant d’enterrer directement chez soi les défunts. Mais après plusieurs épidémies de choléra, et par mesure d’hygiène les cimetières sont peu à peu installés à la sortie ou hors des villes.

Et pour ceux qui font un peu de carto ça se vérifie assez souvent. On trace un cercle autour du centre urbain, le cimetière se situe soit sur le cercle, soit à l’extérieur.

Ville de Courtry (77)

Et bien c’est la même chose pour les aires d’accueil. Et pour les rares qui sont situées en centre ville on les retrouvent souvent à proximité de cimetière. Comme ici à Rennes.

Aire d’accueil de Rennes (35)

Alors évidemment les facteurs qui expliquent cette proximité sont multiples. D’abord sur la localisation des aires, je le démontre chaque jour ici, le choix se porte régulièrement sur une mise à l’écart de ces lieux.

Tout se joue donc hors de la ville ou à la sortie. Mais il faut bien trouver un terrain peu cher et facilement raccordable à l’eau et l’électricité. L’instation d’une aire à proximité d’un cimetière est donc un choix intéressant pour les élus souhaitant une aire discrète, loin des autres habitants et à moindre coût.

Aire d’accueil de Mons en Baroeul (59)

Autre facteur, comme c’est le cas pour les aires d’accueil, bon nombre de cimetières ont été construits en dehors de la ville et ont finis par être rattrapés par l’urbanisation. Ici à Vertaizon (63) c’est assez parlant, le cimetière pre-existe le nouveau quartier.

Cimetière de Vertaizon (63)

C’est aussi le cas de certaines aires d’accueil bien intégrées dans la ville. Il arrive que ces dernières soient situées dans des quartiers nouveaux, car en réalité leur installation a précédée l’urbanisation.

Aire d’accueil d’Albi (81)

Le choix d’installer une aire proche d’un cimetière illustre également une autre réalité : celle de l’argument touristique. Lorsque les riverains ou les maires s’opposent à la construction d’une aire d’accueil c’est souvent un argument qui revient. Les “gens du voyage” sont souvent considérés comme une menace pour l’attractivité touristique de la ville. Alors évidemment ce n’est pas toujours le cas pour les cimetières qui peuvent apporter une grande plus-value touristique. Celui du Père Lachaise à Paris se visite.

Il existe même un Tour spécial cimetière à l’office du tourisme de Bruxelles ! (si, si je vous assure).

Pourtant cette valorisation du cimetière est plutôt récente, comme les aires d’accueil il s’agit en général d’un lieu qu’on visite peu. On peut retrouver cet argument de menace à l’équilibre touristique dans des centaines de pétitions en ligne hostiles à des projets de nouvelles aire d’accueil (enfin surtout hostiles aux “gens du voyage” on ne va pas se mentir).

Pour le plaisir je vous laisse savourer l’argumentaire charmant (et pas du tout raciste) de cette pétition. Si ça vous branche, il y en a des centaines similaires sur le net…

Mais revenons à nos développements, il y a quelque chose de plus profond dans le lien et la symbolique entre aire et cimetière. La mise à l’écart. C’est un sentiment diffus, une impression de chaque instant, plus on vit, plus on travaille sur ces aires plus on le sait, plus on le sent, “l’aire d’accueil des gens du voyage” est un lieu que l’on ne veut pas voir. Comme le cimetière c’est un lieu qui s’éloigne des autres, cela a une fonction precise : vous permettre de ne pas y penser tout le temps. On ne vit pas avec les morts, on ne vit pas avec les “gens du voyage”. L’un permet d’avancer, l’autre permet d’ignorer.

Aire d’accueil de Gournay en Bray (76)

Mais aussi comme l’aire, le cimetière est un lieu aux vocations hygiénistes. Ce n’est pas un hasard si le nouveau décret de décembre 2019 sur les aires d’accueil rappelle l’obligation d’organiser le ramassage des ordures. Ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des textes sur les gens du voyage traitent de déchets. Evidemment il y a des clichés et des préjugés derrière ces associations psychologiques, mais cela recouvre aussi d’autres réalités. La première chose que l’on fait lorsque l’on arrive dans une place sur voyage, est de se renseigner pour les poubelles.

Car c’est une chose qui pendant très longtemps était dure à trouver. Je me souviens de mon grand père qui bataillait pour que la mairie dans laquelle nous nous arrêtions nous permette d’accéder aux poubelles. Je me souviens de mon oncle qui payait de sa poche la location de bennes à ordure à certains responsables locaux qui facturaient grassement. Cette question de l’hygiène on la retrouve aussi dans la proximité régulière, dois-je dire presque systématique entre l’aire et la déchetterie. C’est même devenu un dicton populaire chez les voyageurs : “si tu ne trouve pas l’aire, cherche la déchetterie”.

Aire d’accueil de Pontault Combault (77)

Même s’il y a des explications multiples, il existe indéniablement une représentation mentale dans la société qui associe les “gens du voyage” aux déchets, à la saleté. Le cimetière à également une vocation hygiéniste, on retrouve un certain nombre de lois et d’arrêt à partir de 1765 pour faire sortir le cimetière des villes par mesure d’hygiène. On craint les maladies, les odeurs, les contaminations des eaux, des nappes phréatiques… Et logiquement : on éloigne.

Cimetière de Ferrières en Bray (77)

Inconsciemment ou consciemment le choix de localisation de nombre d’aire d’accueil en France se reporte sur le secteur du cimetière. Ces deux lieux qui a priori ne partagent rien, sont donc pourtant des voisins réguliers.

Alors ce n’est pas grave de vivre à côté d’un cimetière, les voisins sont très calmes et les terrains plutôt bien entretenus. Mais le symbole est là et il en dit long. À condition de le voir…

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J’écris sur les personnes catégorisées “gens du voyage” I voyageur l

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William ACKER

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