“Le peuple des Gadje en Europe”

William ACKER
Feb 5 · 6 min read
Photomontage Delaine Le Bas — Who Is Laughing At Who 2

Je traite souvent ici des questions liées aux représentations des peuples romani (au sens très large du terme) en France. Je vous propose un petit exercice dystopique. Et si le peuple gadjo (non-rom) était une minorité ?

Chaque jour je souligne certains traits de discours prononcés par des responsables publics, l’administration, les médias, les sciences humaines et de manière globale : l’opinion publique.

Pas plus tard qu’hier je soulignais le fait qu’en France (en 2020) la couverture médiatique d’un délit variait selon le fait que l’auteur soit “issu des gens du voyage” ou non.

Dans le premier cas l’article associera l’image négative du délit à tout un ensemble de collectifs (et oui puisqu’il n’y a pas une seule communauté, mais des communautés), dans le second l’auteur ne représente que lui même.

Évidemment il ne viendrait à personne l’idée de préciser que tel ou tel pedocriminel est issu de la communauté des gens du sur-place.

Et par la même vous comprenez que les termes gens du sur-place sont parfaitement ridicules puisque certain.e.s d'entre vous voyagent régulièrement.

Bah tiens c’est pareil dans le sens inverse, certains d’entre nous ne voyagent plus mais restent administrativement catégorisés.

Évidemment le traitement médiatique n’est pas le seul à illustrer cette position du regard majoritaire sur une minorité.

Les hommes politiques adoptent fréquemment des discours stigmatisants, l’administration rappelle dans de nombreux documents que les "gens du voyage" viennent d’Inde, ont tel ou tel traits caractéristiques, vivent de telle ou telle manière, adoptent tel ou tel rite.

Tiens au passage vous remarquerez que le mot "rite" ne s'applique qu'aux minorités. Lorsque l'on parle du mariage gitan par exemple les sciences humaines utiliseront le mot "rite", lorsqu'elles parlent du mariage bourgeois elles préféreront le mot "habitus".

Ces cas de figure sont replicables sur un large pan sémantique, lorsqu'un Rom de l'est de l'Europe arrive en France pour travailler c'est un "migrant", lorsqu'un américain arrive en France pour travailler c'est un "expatrié".

Je ne développe pas plus sur la question de nos représentations culturelles, Esmeralda, Carmen, Tintin et les bijoux de la Castafiore. Appropriation culturelle, fantasmes autour de la femme romani, mythes, rumeurs, voleur de poule, voleur d'enfant...

Je ne vous parle pas plus des milliers de commentaires racistes, antitsiganes que l'on trouve dans les réseaux, sur les sites de presse en ligne mais qui s'expriment également quotidiennement dans la rue, dans les champs, sous les toits.

Non, là je vous propose un exercice simple :

Imaginons une société majoritairement romani, on oublie l’appellation "gens du voyage", pour notre exercice elle n’existe plus. On oublie les schéma départementaux d’accueil, les aires, la surmédiatisation et l’existence de la discipline "études tsiganes".

Je vous propose donc la vision d'une anthropologue Rom, une spécialiste en gadjeologie, vivant dans une société majoritairement Rom qui porte un regard sur le "peuple des gadje" à travers un rituel gadjo bien étrange : la Oktoberfest de Munich.

C’est l’exercice auquel s’est prêté la journaliste Gilda-Nancy Horvath dans un article allemand intitulé "Das Volk der Gadje in Europa" (Le peuple des Gadje en Europe).

Je vous préviens que ça peut être difficile à lire, mais c’est ce que nous experimentons depuis plus d’un siècle, alors je vous propose d’essayer.

Vous trouverez ci-dessous une traduction en français.

Pour les Germanophones l'article est ici.

Bonne lecture.

“Le peuple des gadje en Europe

Toute l’Europe discute du problème des gadje. L’antigadjisme rythme la vie quotidienne des gens aujourd’hui.

Un rituel gadjo connu dans le monde entier est la "Oktoberfest" à Munich. Il dure plusieurs semaines, attire les touristes du monde entier et est visité par des milliers de Gadje chaque année. L’alcool n’est disponible qu’à partir d’un litre ("mesure"), ce qui confirme l’hypothèse des chercheurs selon laquelle les gadje sont très friands d’alcool.

La musique joue également un rôle important : les tambours rythmiques sont accompagnés de sons de trompette menaçants et de chants parfois barbares. À l’origine, cette musique était jouée par les soldats gadje pour effrayer les ennemis ("marche"). Jusqu’à aujourd’hui, cette musique est jouée à de nombreuses occasions officielles et aussi à l’Oktoberfest.
Plus tard, la musique de la marche est dansée de manière symbolique : pendant la danse "Schuhplattler", les hommes sautent de manière agressive et bizarre et se frappent sur les hanches, les cuisses ou les bords latéraux de leurs chaussures.

Cette danse fait référence à la hiérarchie traditionnelle dans la société gadji, où les femmes sont traitées comme des personnes de seconde zone. L'uniforme féminin est appelé "Dirndl". Il est profondément décolleté et rappelle une longue robe de l'époque baroque. Un tablier est porté avec lui - en signe de soumission de la femme au foyer. Le costume traditionnel des hommes est tout à fait à l'opposé : ils portent des pantalons courts et serrés de façon provocante, qui exposent leurs jambes jusqu'aux cuisses. L'atmosphère chauffée dégénère souvent en violence. Il y a quelques années, un support imprimé titrait fièrement : "Succès - Seulement 17 viols à la "Wiesn"". - Ce dernier fait référence à l'immense espace ouvert sur lequel ce rituel extravagant est célébré.

Malgré le mode de vie décrit, les gadje sont pieux. Seuls les hommes occupent des postes de direction dans les "confessions catholiques". En règle générale, ils prient pour la grâce d’une puissance supérieure invisible appelée "Dieu". Dans une maison de prière appelée "église", un chef spirituel, appelé "prêtre", prononce un discours ("sermon"), qui a généralement pour but de garder le gadjo sans volonté. Les violations des règles de la foi sont punies par des menaces sévères, comme l’"enfer", un lieu où les gens sont tourmentés indéfiniment après leur mort. La réflexion critique n’est donc guère possible pour le gadjo croyant. Bien que le plus haut commandement religieux dise : "Tu ne tueras pas", des milliers de meurtres, de viols, d’autres crimes violents et de consommation excessive de drogue sont commis par les Gadje chaque année. La prostitution ainsi que le trafic de drogue et d’êtres humains sont également florissants au niveau international depuis des années.

Les gadje sont extrêmement enclins à la violence, ce qui s’est également manifesté à maintes reprises ces dernières années : le gadjo Josef Fritzl avait violé sa propre fille pour la première fois à l’âge de onze ans. Enfermer et cacher la victime pendant des années était également la méthode de Wolfgang Přiklopil, qui a kidnappé Natascha Kampusch alors qu’elle était enfant et l’a gardée captive jusqu’à ce qu’elle s’échappe à l’adolescence. Les parallèles frappants entre ces affaires et d’autres ont incité la police à employer des psychologues spécialisés dans les gadje pour enquêter sur le lien entre la culture des gadje et la tendance à la violence. Les premiers résultats sont attendus prochainement.

La participation politique du peuple Gadje laisse beaucoup à désirer. Cela est également dû à la corruption généralisée dans la politique gadji. Lors des dernières élections européennes, par exemple, près de 50 % des Gadje en Autriche n’ont pas voté. La coopération entre les différents groupes de Gadje est également compliquée, car beaucoup sont ennemis les uns des autres. Avec des jurons tels que "Piefke", "Bayer", "Gscherter", "Ostler" ou "Zuagraster", les différents groupes se distinguent les uns des autres.

En raison de leur situation financière souvent précaire, les deux parents des gadje doivent généralement travailler. Cela est également dû à l’énorme écart entre les riches et les pauvres dans la société gadji : alors que quelques pour cent de la classe supérieure s’adonnent à tous les luxes imaginables, bien plus de la moitié de cette population vit dans des conditions modestes ou précaires.

Dès qu’ils sont capables de marcher, les enfants sont envoyés dans des maisons spéciales qui portent le nom cynique de "jardin d’enfants". C’est un lieu où les enfants gadje peuvent être "déposés" et "récupérés" pendant les heures de travail normales. Un triste système, construit pour la majorité des gadje - c’est-à-dire pour les plus pauvres. Seuls les gadje très, très riches peuvent se permettre de passer suffisamment de temps avec leurs enfants. Ce n’est pas une coïncidence, car dans toutes ces institutions, les enfants sont éduqués à une obéissance aveugle aux règles de la culture gadji. Un cercle vicieux.

Chaque année, des milliards d’euros sont dépensés pour promouvoir le gadjo. Bien que les gadje soient désormais exclus de la discussion et de l’attribution des subventions (pour leur propre bien), aucun moyen n’a encore été trouvé pour lutter contre la corruption.
Les experts ont maintenant élaboré des propositions pour améliorer la situation fatale des gadje : Il faudrait allouer davantage de fonds à l’éducation et, lors de tous les grands événements culturels ou politiques, inviter une personne civilisée du peuple gadjo afin que davantage de personnes puissent rencontrer des gadje civilisés ("modèles"). En outre, des ateliers seront organisés pour apprendre aux mères en particulier à prendre soin de leurs enfants de manière professionnelle. Toutes les mesures seront planifiées et mises en œuvre par des non-Gadje, car les Gadje eux-mêmes ne sont pas encore en mesure d’en assumer la responsabilité.

"Gadje" est le mot des Roms pour tous les non-Roms - c'est-à-dire le groupe de population auquel appartiennent les Roms et les Sinti.

Gilda-Nancy Horvath”

    William ACKER

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