Internet, terre de la “contre-démocratie”

Alors qu’en 1996, John Perry Barlow écrivait la célèbreDéclaration d’indépendance du cyberespace, de nombreuses questions remettent pourtant encore en cause l’indépendance du web, aujourd’hui véritable enjeu de conquête et objet de pouvoir. Penser le net autour de ses acteurs, ses espaces, ses modes de régulations sociales, est relatif à un ensemble de dimensions fondatrices que Dominique Cardon (cf. Dominique Cardon, La démocratie Internet, Seuil, 2010) appelle très justement “L’esprit d’internet”. Cette “contre histoire de l’internet”, est la clef de compréhension légitime des revendications, guerres d’attributions, des tentatives monopolisations de la toile depuis ces dernières années.

Aux origines de l’Internet

Si l’internet fait aujourd’hui partie du quotidien de nombreux individus, il est très clairement difficile pour la majorité d’entre eux de définir la “philosophie primaire” dont relève ce que l’on considère aujourd’hui comme l’ensemble de ses composants fondamentaux, qui donneront plus tard naissance à des projets collaboratifs tels que Wikipédia. La “colonne vertébrale du web” part en effet de différents principes philosophiques et sociaux, qui s’inscrivent autour des transformations personnelles que connaissent les individus dans les années 1960. Les sixties qui reflètent la naissance et le développement de la contre-culture américaine, se dessine autour d’un pluralisme de mouvements activistes et pacifistes auxquels se rattache le très célèbre mouvement hippie. Certains de ces mouvements se réclament plus favorables à l’exil que la confrontation politique directe, c’est le cas de Kevin Kesey, qui dirige le groupe psychédélique Merry Pranksters, et dont l’objectif de ses membres est moins de changer la société que de se changer soi même, en se retirant du monde si nécessaire.

Further, bus du groupe Merry Pranksters

De façon paradoxale, les racines de la philosophie d’internet, prennent pied au sein de cette mouvance communautaire, pacifiste, écologique, dont l’esprit de collectivité se forge et s’entretient autour du Whole Earth Review, créé par Steward Brand, en 1968.

En expérimentant l’utopie d’un monde réconcilié par la transformation intérieure des individus, la contre culture communautaire entend aussi court circuiter la politique, les pouvoirs et la nation ” 
 
 Dominique Cardon
Whole Earth Catalog, 1968–1974

Ce médium alternatif, communautarise à sa manière, un lectorat aux profils diversifiés, qui sensibilise une partie de la communauté scientifique aux questions d’alternatives et de changements. Dont les principaux concernés se réunissent au sein du Homebrew Computer Club qui rassemble des amateurs d’électronique où son rencontreront d’ailleurs les cofondateurs d’Apple, Steve Wozniak et Steve Jobs. Ainsi, et toujours sous l’impulsion de Brand, le développement des premières “virtual communities” — initié en 1985 avec la communauté virtuelle The WELL — achemine et constitue un interminable réseau de discussions, de débats, lieu de rencontre de hackers, journalistes, universitaires, musiciens. L’expérience de The WELL, symboliquement reconnu comme premier réseau social de la toile, écrit pour partie, une première représentation d’Internet, que Howard Rheingold, un de ses utilisateurs, matérialisera avec son livre The Virtual Community: Homesteading on the Electronic Frontier.

L’esprit d’Internet

La déclaration de Barlow désigne le territoire numérique au regard de ses fondateurs et premiers expérimentateurs “comme un territoire vierge à conquérir, une contrée indépendante ayant coupé les ponts avec le monde réel […] Cette séparation avec le monde réel procède d’une double émancipation : la connaissance est apatride et doit circuler librement, les personnes prennent la forme d’avatars pour s’arracher à leurs encrages territoriaux et bénéficier de la même vélocité que les informations” (Ibid. Cardon 2010). Autrement dit, l’esprit des fondateurs se heurte à la fracture sociale qu’illustre la réalité des conflits et fossés politiques de l’Amérique des sixties. Cette volonté de “revitaliser le social” offre à tous la possibilité de fonder des projets alternatifs et d’émancipation à une société qui se déchire avec elle même.

Dessin de presse de Peter Steiner paru dans le New Yorker du 5 juillet 1993

Fruit de tous, terre de personne

Existe t-il un mode de gouvernance du web ? Comment s’articule t-il ? La magie de la toile se veut complice des vertus de l’auto-organisation qui s’articulent pour l’ensemble, autour de la gestion des conflits de façon décentralisée et qui appliquent les principes de l’autorégulation. Autrement dit le contrôle local est jugé plus efficace que la monopolisation du pouvoir de surveillance et de la sanction.

“ Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne “
Jean Jacques Rousseau

S’il parait difficile de dessiner le cadre d’organisation du web et d’en comprendre les sens et les logiques, c’est que ce cadre lui même rejette, dès sa création les principes qui structurent l’organisation politique de nos sociétés actuelles. De sorte que sur la terre numérique, la propriété ou la monopolisation d’un bien soient des principes révolus et oubliés. Paradoxalement, Rousseau, un des premiers penseurs de liberté, n’a jamais été plus d’actualité que sur le territoire du numérique. En comparant en effet cette analyse au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), il est possible de définir Internet comme “terre de la contre-démocratie” et de toute autre forme de gouvernance établie par tout régime politique “conventionnel” que ce soit. Ce que nous voulons dire ici, c’est que la caractéristique fondamentale de la gouvernance de l’Internet, c’est de ne pas avoir de gouvernance. C’est ici que nous pouvons critiquer le regard de Cardon, sur ce qu’il définit par “Démocratie Internet”. Même si un processus de transparence semble prendre part depuis la fin des années 2000 — et on entend par là, une fusion progressive du monde réel avec le monde numérique — internet n’est pas pour autant LE reflet du social et se conjugue encore aujourd’hui avec d’autres variables de changements, communautés d’alternatives, qui changent nôtre monde et la toile avec lui. On pense notamment ici aux réseaux d’Indymedia qui fondent les premières identifications à ce qu’on appellera très vite le mouvement altermondialiste.

Le cyberespace a créé à lui seul un ensemble de communautés qui s’entremêlent, et dont les dimensions relationnelles s’appliquent à deux niveaux. A la fois par l’interdépendance de ces organisations, les unes avec les autre, mais aussi par la mise en relation — dont elles sont la dynamique — de la terre du numérique et de nôtre réalité. Ce mécanisme, inauguré lors de la création du web, se manifeste aujourd’hui sur une multitude de réseaux sociaux, sites webs, forums. A titre d’exemple, on peut citer ici le tout nouveau projet Iboycott.org qui s’inscrit tout à fait dans ce cadre.

Une idéologisation de l’internet : un danger ou une opportunité ?

Au regard de cette analyse, que dire des possibles qui tournent autour d’internet ?

Il conviendra je pense, de tirer un constat général avant de se pencher sur cette question : internet est en voie d’idéologisation. Processus qui s’établit manifestement selon deux modèles de développement : une idéologisation à l’intérieur et à l’extérieur du cyberespace. Autrement dit, nous serions actuellement spectateur d’un conflit de principes et d’idéaux au travers d’un bloc numérique, représentant des idéaux qui régulent la société numérique aux vues des pères fondateurs de la toile pendant les sixties et d’un bloc politique, représentant des idéaux qui régulent la société réelle et où les principes de sécurité et de contrôle sont prédominants. Cette “nouvelle guerre froide” ou “guerre silencieuse” s’illustre autour d’évènements comme la création du Parti Pirate Suédois en 2006, un exemple d’une tentative d’idéologisation extérieure du bloc numérique au bloc démocratique, ou de la montée progressive de la censure sur internet, représentatif du phénomène inverse. Il appartient cependant à tous, de faire basculer la balance.