Le virtuel est bien réel

L’expression “In real life” — IRL pour les jeunes — m’apparaît admirablement symptomatique d’une confusion trop largement répandue dans le langage ordinaire. On l’utiliserait alors pour signifier le comportement ou la beauté d’une personne en dehors de tout écran, dans ce qu’on nomme familièrement le “monde réel”, par opposition au “monde virtuel”.

Commençons par applaudir l’efficacité du concept, et reconnaître que cet antagonisme réel/virtuel fournit une grille d’analyse aisément applicable, et donc parfaitement séduisante, à celui qui voudrait démêler d’un seul geste les grands agencements du monde. Voilà une opposition qui embrasse parfaitement la distinction quotidiennement observable entre des sociabilités off et online. Qui se calque avec justesse sur les divers registres d’élaboration de nos actions et de représentation de notre corps. Mais elle conserve cette pointe d’arrogance lorsqu’elle prétend hativement en révéler leur valeur, parfois même leur nature.

“J’aime beaucoup cette fille avec qui je discute tous les jours sur whatsapp”, confiera celui-ci à un ami, qui lui conseillera en échange de “ne pas trop s’emballer avant de l’avoir vu en vrai”. Faut-il comprendre que cette amourette n’est qu’un mirage ? Que l’intuition virtuelle du jeune homme tourmenté ne jaillit qu’en travers des chemins de l’unique vérité ? Douce chimère. Le virtuel est bien réel. Nous croyions tous au Père Noël, n’est-ce pas ?

A contrario, le réel ne possède rien de fatalement virtuel. Nous avons toujours la possibilité de nous embrasser baveusement dans la rue, alors profitons-en. En fait, nous avons affaire à deux concepts qui restent inextricablement liés lorsqu’ils ne se confondent pas totalement. Et cette vaine opposition, qui vise bien souvent à disqualifier l’un ou à valoriser l’autre, pour des motifs tantôt économiques, tantôt idéologiques, trompe l’esprit critique lorsqu’elle ne gèle pas la réflexion de celui qui s’emploie un peu trop naïvement à saisir les transformations à l’oeuvre dans son époque.

Pour le résumer en quelques mots, disons que la réalité et la virtualité s’interpénètrent constamment. Qu’elles tendent moins à s’exclure l’une et l’autre qu’à se compléter l’une dans l’autre. A tous ceux qui soutiendraient qu’un snap envoyé du toit de Beaubourg à une amie est moins réel qu’une promenade de 2h avec elle dans le Marais, je rétorquerais qu’il n’en est rien, que nous sommes en présence de deux modes de communication qui diffèrent sur de nombreux points, il est vrai, mais pas sur celui du rapport entretenu avec la réalité. Tout simplement parce que “réel”, au sens de pur, aucun des deux ne l’est absolument.

Pour s’en rendre compte, sortons des quartiers parisiens pour observer la plage d’Etretat d’en haut d’une falaise. Finalement, ce que je me représente de réalité autour de moi n’a rien d’absolument essentiel puisque mes sens et ma cognition jouent un premier rôle de médiation entre moi-même et mon environnement. Ensemble ils captent, encodent, traitent et restituent un nombre incalculable de signes et d’informations. Imaginons maintenant que ce même panorama normand me soit envoyé en vidéo par un ami, pendant que je suis au fond de mon lit. L’application ne vient ajouter que de nombreux maillons supplémentaires à la chaîne de médiation cognitivement initiée par mon cerveau et sensiblement engendrée par mes sens. Autrement dit, elle ne me sépare qu’un peu plus — un peu moins affirmeront les plus béas— de la pure réalité. Elle me la représente de façon plus petite, aplanie, et me prive encore de certaines sensations comme l’odeur ou le toucher. Or il s’agit bien d’une différence de degré, et non de nature. La vérité vraie, elle, est ailleurs. Certains pourront arguer qu’elle n’existe pas. D’autres, plus prudent, l’estimeront bien trop éloignée des derniers sentiers battus qui nous sont encore accessibles, à nous, petites créatures mortelles déterminées par le temps.

La vidéo d’Etretat, comme les snaps envoyés à mon amie, ne sont donc ni exclusivement virtuels, ni essentiellement irréels. Ils incorporent tout simplement davantage de médiation et modifient le référentiel à travers lequel nous percevons la réalité. Mais que dira-t-on lorsque la technologie sera en mesure de simuler à l’identique notre présence au sein d’environnements hologrammiques ? Au final, il y a deux principaux caractères dont ces représentations virtuelle du monde se retrouvent strictement dépourvues: le spatial et le biologique. Qu’on pourrait rassembler en un seul: le physique. On gagnerait alors tous en clairvoyance si l’on pensait désormais ensemble, mêlées pour le meilleur comme pour le pire, ces deux notions de réalité et de virtualité. Et pour cela, commencer par substituer dans notre langage commun un antagonisme fallacieux par un autre plus honnête, à savoir réel/virtuel par physique/virtuel. On pourra ainsi affirmer haut et fort que “Oui ! Le virtuel est bien réel, c’est physique qu’il n’est pas”.

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