Le média n’existe plus

D’aucuns font encore aujourd’hui l’erreur de considérer le web comme un nouveau média. Le premier télégraphe optique du XVIIIe siècle #madeinFrance emboiterait le pas d’un continuum technologique croisant sur sa route la presse rotative, les ondes radio, le tube cathodique, le signal satellite et les protocoles TCP/IP pour s’achever dans sa forme la plus parfaite avec le MacBook Air Retina 13.

Mais cette vision linéaire et technocentrée m’apparaît trop étroite pour appréhender dans son ensemble ce qui se joue médiatiquement dans notre XXIe siècle numérique. Il faudrait d’abord rappeler tout ce que le progrès technologique possède de contingence en ce qu’il est d’abord pensé par, et pour l’homme. Aussi redire qu’il s’inscrit dans des environnements politiques et moraux qui façonnent des usages que ses Papes voudraient imposer seuls et de manière univoque. En fait, la réflexion sur la technologie ne peut faire l’économie des contextes sociaux dans lesquelles elle s’insère. Parce que là où s’intercale du vivant, l’effet n’est pas toujours proportionnel à la cause ; il suffit parfois d’un simple crescendo de la technique pour que la physionomie de la société toute entière se retrouve intensément bouleversée. On en est là aujourd’hui.

Il me semble que l’invention d’Internet marque moins une évolution qu’une puissante révolution médiatico-technologique pour le corps social que nous formons. Son apparition introduit une rupture dans la corrélation jusqu’alors observable entre des transformations médiatiques successives et dans leur sillage, une capacité augmentée des citoyens à se représenter précisément le monde environnant. Des crieurs publics aux journaux imprimés, du reportage radio au documentaire télé, qu’apporte véritablement le numérique ? Permettrait-il seulement de switcher entre ces différents formats ? Ne serait-il qu’un média total au sein duquel ses aînés viendraient se fondre avec mémoire, agilité et ubiquité ? Bien sûr que non. Ses possibilités sont d’un autre ordre. Là où les médias traditionnels nous donnaient à voir, avec plus ou moins d’adresse, des récits de réalité, le web nous permet d’agir, avec plus ou moins de pouvoir, sur cette même réalité.

L’animal social qui est en nous se réveille. Il dispose désormais d’un langage performateur — le code informatique — pour participer à l’édification d’un territoire virtuel, mais non pas moins réel. Remercions à ce titre la complexité de la langue française qui distingue, lorsque l’anglais confond, ces deux notions de langue et de langage. Car l’universalité du code informatique signe bel et bien l’introduction d’un nouveau langage, non d’une nouvelle langue. Projeté historiquement, le basculement qu’il introduit est d’ordre millénaire : il a vocation à se substituer au langage humain dans sa fonction phatique et symbolique au sein d’une société dorénavant connectée.

Alors non, l’Internet — comme le surnomme souvent ces mêmes esprits crédules qui voudraient en borner l’étendu — n’est pas qu’un super-média. Les transformations médiatiques qu’il incube ne sont qu’un aspect visible du séisme qui secoue violemment l’organisation du monde. Sa capacité à pénétrer les sociétés humaines pour modifier profondément la nature de leurs échanges et de leurs représentations n’a plus rien à voir avec ses prédécesseurs. Les médias ne cherchaient qu’à nous montrer ce que nous pouvons aujourd’hui créer et diffuser par nos propres moyens. Ils nous assignaient un rôle de spectateur-consommateur lorsque le web nous dote d’une charge d’acteur-entrepreneur. Et comme chacun de nous est aujourd’hui en capacité de devenir son propre média, le medium est partout, donc autant dire nulle part. Il est mort, incorporé dans nos existences. Ne laissant que des marques avec lesquelles interagir. Au total, la puissance des grands médias du XXe siècle dépendait surtout de leur capacité à accumuler du capital financier. Au XXIe, c’est d’abord notre habileté à nous constituer un capital social qui décidera de notre couverture médiatique. Et c’est plutôt cool, n’est-ce pas ?