La RSE : perspective philosophique.

Adélaïde de Lastic

La question de la responsabilité qu’on impute à l’entreprise prend, depuis les années 2000, de plus en plus d’importance. Elle est appelée « responsabilité sociale de l’entreprise », RSE, ou plus exactement Responsabilité Sociétale de l’Organisation (RSO), « organisation » désignant ici une entité socio-économique tous statuts juridiques confondus, de la SA à la coopérative en passant par la mutuelle ou l’organisme publique. La RSO désigne la responsabilité des organisations envers la société et les générations futures, par rapport à la soutenabilité des pratiques économiques, sociales, environnementales et de gouvernance. Les principes et les lignes directrices d’application de la responsabilité sociétale sont définis dans certains textes fondateurs dont le plus important et le plus détaillé est celui de la norme ISO 26000.

Dans le monde entier, les organisations et leurs parties prenantes sont de plus en plus conscientes de la nécessité d’adopter un comportement responsable, et des bénéfices qui y sont associés. L’objectif de la responsabilité sociétale est de contribuer au développement durable.

(…) Ceci reflète, en partie, la reconnaissance croissante de la nécessité de garantir l’équilibre des écosystèmes, l’équité sociale et la bonne gouvernance des organisations. Au final, toutes les activités des organisations dépendent à un moment ou un autre de l’état des écosystèmes de la planète. Les organisations sont soumises au regard de leurs diverses parties prenantes. (Norme ISO 26000, 2010)

Comme le montre l’extrait de la norme ISO 26000 ci-dessus, les entreprises constituent une partie prenante très influente de la soutenabilité des modèles de développement humain. En effet, entre l’échelle individuelle et l’échelle des Nations ; entre la portée immédiate mais unique et la portée nationale mais bureaucratique — l’échelle de l’entreprise, à la fois collective, dynamique et ayant un impact direct sur les modèles socio-économiques, parait incontournable.

On n’y pense peu, mais le volet RSO peut être considéré comme l’aspect opérationnel d’une thématique en fait millénaire qui est celle de l’éthique économique.

Aristote déjà distinguait deux genres d’acquisitions : une qu’il appelle « l’art d’acquérir », et l’autre nommée la « chrématistique » (Les Politiques, livre I, ch9). La première renvoie à l’acquisition utile en général et l’autre se réfère à l’acquisition spéculative. Dans le premier cas, le bien est acquis parce qu’il répond à un besoin. Il se fait en quantité suffisante mais limitée, en vue d’une vie heureuse.

(…) on échange des choses utiles les unes contre les autres et rien de plus, par exemple, on échange du vin contre du blé (…). Et cet échange-là n’est ni contraire à la nature ni une espèce de chrématistique ; il existait en effet, pour compléter l’autarcie naturelle. (Ibid, liv.I,8,1256-b)

Le second type d’acquisition qu’il nomme la chrématistique est décrite comme étant la perversion d’une pratique naturelle d’acquisition. Elle pervertit l’échange utile et naturel, en une fin spéculative et profitable en elle-même. La notion de « profit » apparaît, tel qu’il n’est pas de même nature que le petit commerce, puisqu’il n’est plus un moyen pour renforcer l’autarcie naturelle, mais devient une fin en soi.

Pour échanger les denrées nécessaires, Aristote rappelle également comment on inventa un arrangement : la monnaie. Cependant, l’auteur souligne qu’il est erroné de croire que la finalité des affaires est l’argent quand bien même la fonction de la monnaie semble permettre de produire par elle-même de la richesse et des valeurs. L’argent est un moyen. Selon ce raisonnement, le profit financier ne peut servir en lui seul à mesurer l’efficacité des affaires puisque par nature, le marché n’a pas un caractère directement financier. Son objectif originel est de permettre à l’homme d’accéder à des biens nécessaires à sa survie ou utiles à son développement et qui lui font défaut. Ainsi, seuls les résultats en termes de productivité et d’augmentation de la prospérité peuvent dire quelque chose de l’efficience des affaires conclues.

Cette confusion de la valeur financière prise comme fin au lieu d’être prise comme moyen se retrouve dans les marchés actuels.

La distinction d’Aristote garde toute sa limpidité et donne à mon avis une vraie direction à suivre, à nous qui nous disons souvent « en perte de de sens ».

La question que nous pouvons nous poser à propos de tels ou tels projets, de telle ou telle stratégie ou modèle économique, en même temps que celle de l’équilibre financier est celle de son utilité sociale : en quoi répond-elle à un besoin humain ? Appliquée dans l’entreprise, cette question sera traduite par la stratégie RSO qui implique ainsi de repenser la chaîne de valeurs en fonction de son impact et de son apport pour les différentes parties prenantes et réciproquement.

Première parution dans Turbulences. (ISSN 2609–6315)


Adélaïde de Lastic, docteure en philosophie (Institut Jean Nicod — EHESS, ENS, CNRS), spécialiste de la question de l’entreprise, de la responsabilité, de l’agentivité collective, des valeurs. Auteure de deux ouvrages, Que valent les valeurs ? (L’Harmattan, 2014), Qu’est-ce que l’entreprise ? (Vrin, 2015) sur ces questions, elle intervient aussi en entreprise en tant que chercheuse et consultante sur des démarches de RSO. adelaidedelastic.jimdo.com