Carnets du Sahel — 2r3s
Depuis quelques mois, les points chauds de l’actualité sahélienne s’illustrent à travers la mise en place de l’Accord au Mali, les tensions dans la région du Liptako-Gourma et l’émancipation du G5 Sahel (opérationnalisation de la force conjointe). D’autres acteurs et enjeux reviennent progressivement sur le devant de la scène et cela est notamment le cas de l’Algérie.
Plusieurs séquences ont remis l’Algérie au cœur des débats. Le président Emmanuel Macron, lors de sa première visite à Gao (mai 2017), appelait à la responsabilité de l’Algérie dans la mise en œuvre de l’Accord. La force conjointe du G5 interroge sur la façon dont Alger perçoit cette avancée militaire et stratégique. Enfin, la nomination de Iyad Ag Ghali à la tête de Jamaât Nosrat Al-Islam Wal-Mouslimin (JNIM — mars 2017), remet sur la table le sujet de la relation qu’Alger entretient avec ce dernier.
En s’appuyant sur un article paru le 4 juillet sur TSA, « la diplomatie algérienne face au jeu trouble de la France » (Fayçal Métaoui), le coordinateur et co-fondateur du 2r3s, revient sur cet état de fait et prolonge la discussion.
Fayçal Métaoui : « Depuis son élection, le 14 mai 2017, le président français Emmanuel Macron porte un intérêt particulier à la région du Sahel et au Mali plus précisément »
Jérôme Pigné : La définition de l’intérêt français n’est pas propre à la personnalité d’Emmanuel Macron. Elle s’inscrit dans la continuité de la perception française de l’espace sahélo-saharien. Néanmoins, l’attitude ferme du président Macron est une nouveauté. Son discours, lors du sommet Extraordinaire du G5 Sahel, est à saluer car il est empreint de fermeté à l’égard des Etats-membres du G5. Le président appelle à des résultats concrets et un véritable engagement de la part de ses pairs. Cet engagement doit être politique et financier (à hauteur de 10 millions d’euros par pays pour la force conjointe du G5).
FM : « Emmanuel Macron a profité de son passage au Mali (il a évité la capitale Bamako) pour critiquer l’Algérie en des termes clairs. « J’aurais une exigence renforcée à l’égard des États du Sahel et de l’Algérie. On ne peut pas manifester quelque faiblesse que ce soit à l’égard de groupements terroristes, quelles que soient les raisons politiques domestiques », a-t-il déclaré ».
JP : Plus qu’une critique, en effet, c’est une exigence qui appelle à la responsabilité. Je crois que l’on peut dire que de tout temps le rôle de l’Algérie dans la région suscite des débats. Au-delà des discours, c’est l’action de l’Algérie qui doit être claire. Ce qui n’est pas toujours le cas.
En tout état de cause, la France compte sur l’Algérie pour faire respecter l’Accord d’Alger qui en est à ses balbutiements. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la CMA et la plateforme pro-Bamako s’affrontent dans la région d’Aguelhok (Nord-Mali). Cette situation n’est plus tenable, d’autant plus que d’autres foyers d’instabilité ne font que croître. Nous pensons à la région du Liptako-Gourma en particulier.
FM : « Paris donne l’impression de vouloir doubler l’Algérie dans la région Sahel et imposer ses propres règles »
JP : C’est un point de vue certainement « pro-algérien » qui met en lumière une double réalité : d’une part, la volonté d’Alger de reprendre son leadership régional ; D’autre part, une stratégie algérienne qui « cumule coopération internationale dans l’ombre (surtout pour le renseignement) et realpolitik interne ».
Concernant le rôle de la France, il me parait que la réalité est un peu plus nuancée. Pour qu’elle « impose ses propres règles » il faudrait, en premier lieu, que la stratégie française au Mali et au Sahel soit précise et claire. Cela n’a pas forcément été toujours le cas, même si aujourd’hui Paris semble vouloir aller vite sur le renforcement du G5 Sahel et sur le bon déroulé de la mise en œuvre de l’Accord. Il est essentiel de rappeler que l’Opération Barkhane est, avant toute chose, une aide aux Etats et aux populations de la région. À long-terme elle ne peut se substituer à un engagement vif de la part des Etats ; un engagement qui se veut être multisectoriel et pas uniquement sécuritaire et militaire. C’est une réalité comprise par tous.
FM : « Appelée G5 Sahel, cette force va, selon des médias français, soutenir les troupes françaises Barkhane et les Casques bleus de la Minusma au Nord-Mali, zone réputée riche en ressources minières ».
JP : Et pas que selon les médias français. La force conjointe du G5 va effectivement être déployée en cohérence avec les dispositifs déjà présents sur le terrain (MINUSMA et Barkhane). En ce qui concerne les ressources minières, c’est un débat stérile qui n’a pas lieu d’être. La France doit assumer davantage qu’elle a des intérêts stratégiques en Afrique, notamment au Niger (uranium). Le Mali est certes un Etat aux ressources naturelles abondantes (bassin de Taoudeni), sans pour autant que l’on puisse lier d’éventuelles volontés françaises d’extraction et la feuille de route sécuritaire et militaire.
FM : « L’Algérie, toujours attachée au principe de la souveraineté des États, refuse de faire partie d’une force militaire conjointe dont la création a été décidée dans un cadre non-africain et par une ancienne puissance coloniale ».
JP : L’Histoire récente prouve, en effet, qu’Alger n’est pas un acteur particulièrement enclin à travailler au sein d’une force conjointe. Mais sa présence, son action, qu’elle soit diplomatique ou militaire, est souhaitée. En revanche, dire que la force conjointe a été décidée hors cadre africain, c’est refuser de prendre en compte les intérêts des Etats-membres du G5 Sahel.
Oui, la France appuie, depuis l’origine, l’idée même du G5. Pour autant, elle n’est pas ce qu’on pourrait considérer comme un chef d’orchestre. Une connaissance fine du dossier « G5 Sahel » montre que la France, tout comme l’Union européenne, ne sont pas les seules puissances à s’intéresser à la jeune organisation. Ajoutez la question des opérateurs, le rôle des différentes agences des Nations-Unies, le profil des experts du G5 Sahel et vous verrez que la matrice est complexe. La France ne navigue pas sur un long fleuve tranquille.
FM : « L’Algérie a, pendant plusieurs années, tenté de rassembler les pays du Sahel autour de l’objectif de combattre le terrorisme et les crimes transfrontaliers d’une manière concertée, efficace et continue. Mais, des interférences extra-africaines ont empêché la réalisation de cet objectif ».
JP : J’imagine que l’auteur parle du Comité d’Etat-Major Opérationnel Conjoint (CEMOC) qui regroupait ce qu’on appelait les « pays du champ » (Algérie, Mauritanie, Mali, Niger). Malheureusement, il n’y a pas beaucoup de choses à dire sur le sujet. Considéré par beaucoup d’analystes et de praticiens comme une coquille vide, le CEMOC est un échec, sauf peut-être pour l’économie locale de Tamanrasset, là où était basé le CEMOC, en Algérie. Je répète souvent que la création du G5 Sahel est un terrible aveu d’échec de la coopération entre les pays du champ. Mais on ne peut pas l’imputer à des puissances extérieures. Washington comme Paris auraient certainement apprécié une véritable opérationnalisation du CEMOC. Les vrais sujets sont selon moi : comment financer et pérenniser à terme l’expression militaire et sécuritaire des forces africaines et quel rôle pour l’Union Africaine ?
FM : « Paris ne s’est pas contentée des manœuvres opérationnelles, mais a fait usage « d’une arme » diplomatique pour augmenter la pression sur l’Algérie. Pire, la France cherche visiblement à isoler l’Algérie dans la zone sahélienne malgré son rôle central et incontournable ».
JP : La visite d’Emmanuel Macron à Alger, en campagne à l’époque, les échanges téléphoniques entre la France et Alger ces dernières semaines, la visite du Ministre des Affaires étrangères français sur place, montrent que la France ne cherche pas à isoler l’Algérie. On pourrait éventuellement s’interroger sur la volonté française de mieux « contrôler » Alger. Mais les faits montrent une réalité inverse. À Paris, dans les milieux sécuritaires et même diplomatiques, on vous explique qu’au-delà de cette relation complexe, passionnelle et historique, il y a de vrais échanges constructifs entre les deux acteurs. Peu nombreux sont ceux qui parlent d’opposition tranchée où les débats seraient stériles et improductifs.
L’auteur met le doigt sur un autre point important que je qualifie de rationalisation de l’emploi des capacités et des initiatives. Il est vrai qu’on peut s’interroger sur l’efficacité de tous les dispositifs et stratégies mises en place pour lutter contre l’insécurité et pour le développement dans l’espace sahélo-saharien. Plusieurs think-tanks et centres de recherches (ECDPM et ISS notamment) ont fait l’effort de brosser un état des lieux des différentes stratégies pour le Sahel. Aujourd’hui, il doit en exister quinze ou seize. C’est illisible et contre-productif. Je pense qu’il faut donner du crédit au président Macron pour son positionnement (fermeté et volonté d’opérationnaliser la force conjointe ainsi que le G5), tout comme saluer le volontarisme du nouveau président de la Commission de l’Union Africaine, Moussa Faki Mahamat. Ce dernier veut faire de la jeunesse et de la sécurité des priorités du continent et semble intenter des actions concrètes pour y parvenir. En tant que tchadien personne ne connait mieux que lui les réalités auxquelles font face les pays du G5 Sahel. Son engagement montre d’ailleurs sa volonté de renforcer les liens entre le G5 et l’UA. Cela est de bon augure même si pour certains « le président de la commission aligne son positionnement sur la vision d’Emmanuel Macron en appelant chacun à respecter ses engagements financiers ».
FM : « À la menace sécuritaire permanente, s’ajoute le jeu trouble de Paris avec qui il faut compter désormais comme un facteur déstabilisant avec un nouveau président français dont la vision des relations internationales est encore floue. Paris semble s’engager sur une voie dangereuse en voulant jouer la carte d’un pays contre un autre ou une démarche politique contre une autre dans un dossier considéré comme très sensible par les autorités algériennes ».
JP : Je ne crois pas que la vision du président français soit floue. Il semble bien entouré pour les questions africaines. Soutenir avec conviction le G5 Sahel n’est en aucun cas le signe d’une volonté quelconque de monter les acteurs les uns contre les autres. Je terminerai en disant qu’il faut laisser du crédit à l’action et surtout éviter l’inaction qui serait un bien piètre choix pour cette région de l’Afrique.
