Orientations diplomatiques de la France au Sahel

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Sep 7, 2018 · 6 min read

Les Carnets du Sahel-2r3s


@ Crédit photo : PHILIPPE WOLAZER / REUTERS


Lors de la Conférence annuelle des ambassadeurs tenue le lundi 27 août, Emmanuel Macron a exposé son programme diplomatique pour l’année. Les orientations présentées s’inscrivent explicitement dans une logique de continuité. À ce titre, il a rappelé les objectifs généraux précédemment énoncés à savoir : la priorité européenne et la « la promotion des biens communs », le développement « de l’influence et de l’attractivité » française ainsi que la sécurité[1].

C’est dans le cadre de ce dernier volet qu’intervient la politique à mener au Sahel. Il souligne l’enjeu sécuritaire, par la présence de groupes armés dans cette région, « des groupes terroristes » qui entretiennent l’instabilité et dont l’influence s’est traduite par « les attaques en France ». De ce fait, l’opération Barkhane doit « se poursuivre » et être « complétée », le président évoque la nécessité et l’efficacité de l’intervention militaire. Il fait notamment référence aux élections présidentielles maliennes le mois dernier qu’il inclut dans « les victoires importantes de ces derniers mois ». Dans ce contexte, quatre grands axes sont au cœur de l’action française au Sahel.

Le lien intrinsèque entre la stabilité du Sahel et de la Libye fait de cette dernière une priorité politique. La situation au Sahel apparait insoluble sans la pacification de l’État libyen. Emmanuel Macron rappelle, dans cette perspective, l’accord de Paris signé par les quatre dirigeants libyens pour la mise en œuvre prochaine d’élections législatives et présidentielles[2].

Par ailleurs, déjà affirmé au sommet de Nouakchott au mois de juillet, appuyer l’action de l’Union africaine est perçu comme étant indispensable. Par le financement et le soutien « des opérations africaines de paix crédible », la France entend contribuer à l’équilibre sahélien. Une rencontre à venir entre Emmanuel Macron, Donald Trump et Paul Kagamé interviendra dans ce sens.

Le volet « développement » de la politique française au Sahel s’articule autour de l’Alliance Sahel, lieu commun de coopération entre la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni et le Luxembourg ainsi que divers bailleurs internationaux (Banque mondiale, UE, PNUD, BAD)[3]. Ce dispositif prévoit des résolutions économiques (agricoles) et éducatives[4] pour permettre aux populations « des perspectives de vie ». Néanmoins, il obéit davantage à une logique de suivi de stratégies déjà existantes (APD) dans le but d’en optimiser l’efficacité par une meilleure coordination, une cohérence plus approfondie et une évaluation plus pertinente des actions[5]. Un certain nombre de propositions, énumérées dans le rapport[6] du député Hervé Berville remis au chef de l’État, s’inscrivent dans cette logique notamment celle d’« accroître la prévisibilité des financements et repenser la mesure des résultats »[7].

Sur le plan militaire, le président réitère l’appui au G5 Sahel. La coopération entre le Mali, la Mauritanie, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad est primordiale. L’accent sur l’exigence de l’efficacité du cadre organisationnel des opérations est sujet à interprétation. Éléments de réponse avec deux experts.

Selon David Vigneron, docteur en géographie à l’Université de Rouen et secrétaire général du Réseau de Réflexion Stratégique sur la Sécurité au Sahel (2r3s), « la nouvelle inflexion donnée par E. Macron va dans le sens d’une remise à plat du dispositif de la Force Conjointe étant donné les risques sécuritaires (destruction du QG à Sévaré) et les difficultés de l’opérationnalisation (promesses de dons qui se font attendre). La Force Conjointe en est encore à ses balbutiements ».

Pour Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), « il y a une focalisation de plus en plus évidente de la part des groupes armés terroristes (GAT) notamment du Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) d’Iyad Ag Ghali et de l’État Islamique dans le Grand Sahara (EIGS) d’Adnane El Sahraoui. Les deux principaux chefs ont dans un communiqué dit qu’ils allaient s’en prendre plus spécifiquement au G5 Sahel. Il y a de la part du président une forme de constat pessimiste : malgré les admonestations nombreuses de la part des pays, soutiens financiers, dont la France, le G5 tarde à montrer son efficacité. À telle enseigne que le premier chef militaire Didier Dacko, chef de l’État-major malien a été remplacé par un général mauritanien, Hanena Ould Sidi secondé par le général tchadien, Oumar Bikimo, seulement après quelques mois d’exercice ».

La mise en exergue d’une collaboration plus importante avec l’Algérie, le Nigeria et le Cameroun soumis aux mêmes « risques terroristes » suscite-t-elle l’idée d’une possibilité évolutive du G5 Sahel ? D’après les experts, la participation de l’Algérie à ce cadre institutionnel n’est pas envisagée : « l’Algérie est un des pivots de l’architecture sécuritaire dans la zone, mais ce pays a pour doctrine “la non-ingérence”. Elle se dédirait si elle participait à la Force Conjointe » (David Vigneron).

Selon Emmanuel Dupuy, « Cela fait partie du narratif officiel, mais qui n’a pas de réalité sur le terrain. Le G5 Sahel s’est refusé à l’élargissement. C’était une demande de la part d’un certain nombre de pays notamment le Sénégal. On sait que l’Algérie est nettement moins allante lorsqu’il s’agit du G5 Sahel ou de toute force étrangère à ses frontières… Ce qui est beaucoup plus important, c’est la manière dont les partenaires étrangers dont la Chine, l’Union européenne, les Émirats arabes unis, l’Arabie Saoudite et le Rwanda (qui a promis depuis peu une enveloppe d’un million de dollars), participent à la construction du G5 Sahel… D’où l’importance de faire la liaison non pas de manière bilatérale, mais d’enchâsser la stratégie de sécurité du G5 Sahel dans une complémentarité avec les outils dont disposent les organisations subrégionales concernées (la Force en attente de la CEDEAO et la Force mixte régionale engagée contre Boko Haram). Aucune des organisations régionales qui existent, ce que l’on appelle les CER (Communautés Économiques Régionales) n’englobent l’ensemble des acteurs d’où le caractère innovant d’une coopération horizontale, transrégionale qui pourrait s’élargir au fur et à mesure. Le G5 n’est qu’un des outils dont il convient de trouver une convergence en termes d’agenda ».

Toutefois, le fait d’englober sous le générique commun de « groupes armés terroristes » l’ensemble de ces organisations en uniformisant la stratégie de lutte contre ces dernières tend à ôter une complexité notoire. Certains groupes ont leur caractère propre, aussi, la divergence en terme d’espace d’action, invitent à une contextualisation. David Vigneron nous expose ainsi son analyse sur ce point.

« Du côté du Cameroun et du Nigéria, les enjeux sont différents, car ils sont confrontés à une autre menace (Boko Haram, il faut bien la séparer). Dans ce cadre, la FC n’offre pas de porte de sortie satisfaisante, car son champ géographique est en dehors de la zone d’action de Boko Haram et le lien entre les menaces terroristes n’est pas évident. Aussi, il y a une différence de perception entre les autorités du Nigéria et du Cameroun avec celle de la France, car celle-ci (la France) souhaite “régionaliser la menace” pour multilatéraliser l’effort. Cependant, cette vision ne va pas dans le sens du Cameroun et du Nigéria ».

[1] XXVe Conférence des ambassadeurs, 29 août 2017.

[2] Déclaration politique sur la Libye, 29 mai 2018, Présidence de la République française –

http://www.elysee.fr/communiques-de-presse/article/declaration-politique-sur-la-libye/

[3] Jean-Marc Chataigner, « L’Alliance Sahel : vers une indispensable rénovation de l’Aide Publique au Développement dans les situations d’urgence et de crise ? », Éditoriaux, La Ferdi, mai 2018.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Hervé Berville, Rapport sur la modernisation de la politique partenariale de développement et de solidarité internationale, août 2018.

https://www.herveberville.fr/api_website_feature/files/download/5211/Rapport-modernisation-de-l-APD-Herv-Berville.pdf

[7] Ibid.p.74.

Pour citation : Sarra Khamassi, “Orientations diplomatiques de la France au Sahel”, Les Carnets du Sahel, 2r3s, 7 septembre 2018.

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    Le Réseau 2r3s est un outil ayant pour objectif de produire des analyses opérationnelles, afin de renforcer les capacités institutionnelles africaines.

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