
Avant de commencer, je précise que cet article se veut purement descriptif. Je vais essayer de présenter au mieux un raisonnement qui n’est pas le mien, sans le caricaturer et sans homme de paille. Je ne m’arrêterai pas pour en critiquer les différentes étapes, chacun des points méritant en lui-même une critique approfondie beaucoup plus longue que le sera cet article (par exemple, je vais dire à un moment “Steve Jobs a inventé l’iPhone”, ce qui est très discutable). Je voudrais simplement essayer de répondre à une question qui me traîne dans la tête ces derniers jours : pourquoi tout le monde est-il persuadé que les libéraux croient à une “théorie du ruissellement”, hormis les libéraux eux-mêmes?
L’accusation de “croire à la théorie du ruissellement” est une des boules puantes du débat politique. Elle est fréquemment adressée par la gauche aux libéraux, qui se défendent farouchement d’y souscrire. Leur réponse étant le plus souvent qu’une telle théorie n’existe pas, c’est une invention de la gauche, un homme de paille, au mieux une mauvaise caricature des politiques de l’offre, et que les libéraux n’y croient pas.
Je pense qu’il existe quelque chose comme une théorie du ruissellement. Pas forcément formalisée sous ce nom, mais le raisonnement que l’on qualifie de théorie du ruissellement existe bien. Dernièrement, il a servi à justifier les baisses d’impôts de l’administration Trump, le raisonnement étant que cet argent supplémentaire boostera l’embauche et l’investissement(empiriquement, ça s’est avéré faux). Je ne tiens pas ici à disserter de l’équivalence ou non entre donner de l’argent aux entreprises et baisser les impôts, je pense que c’est un des nœuds de l’opposition entre les libéraux et la gauche mais je n’ai pas le temps de le trancher ici.
Mais ce en quoi croient les libéraux est plus compliqué que ce qu’on résume par théorie du ruissellement. Pour l’expliquer, on va commencer par faire un petit détour et répondre à une autre question : qu’est-ce que la valeur pour les libéraux?

Avec Jevons, Menger et Walras s’opère en économie la révolution marginaliste, et le remplacement progressif de la théorie de la valeur-travail qui était utilisée depuis Adam Smith et David Ricardo par la théorie de l’utilité marginale. La valeur d’un produit, ou d’un service, devient subjective.
Je ne veux pas m’étendre sur le contenu exact de ces théories et le débat qui les oppose, mais le marginalisme a une implication très importante pour les libéraux. La valeur étant subjective, on ne peut pas la mettre en équation et la calculer, on ne peut que la découvrir. Et le processus qui permet cette découverte est l’échange marchand: s’il y a eu échange, c’est qu’il y avait des besoins, et grâce à cet échange, il y a satisfaction de ces besoins, et donc valeur. Et c’est là le défaut fatal des économies planifiées socialistes aux yeux des libéraux : sans l’échange marchand pour les guider, elles sont condamnées au malinvestissement et à la mauvaise gestion des ressources.
Le corollaire de ce rôle central de l’échange marchand comme preuve de valeur, c’est qu’un revenu correspond forcément à une création de valeur. Du moins dans la sphère privée, la sphère publique étant souvent considérée comme extractrice de valeur, et non productrice. Dans ce cadre théorique, il n’y a pas d’extraction de valeur en l’absence d’une intervention de l’État. À moins d’avoir reçu un monopole des mains des pouvoirs publics, un revenu même extravagant est toujours mérité car preuve d’une création de valeur. Et donc, quelqu’un de riche, ou une entreprise qui fait beaucoup de chiffre d’affaire, crée beaucoup de valeur. Le marché étant le lieu d’une compétition dans laquelle les gagnants sont ceux qui satisfont les besoins du voisin, ces gagnants du capitalisme sont alors des gens qui améliorent la société. Et la question pour les libéraux est alors de savoir comment on fait pour avoir dans nos sociétés ces super-créateurs de valeur.

Pour une première piste, on peut aller voir du côté de l’historienne et économiste libérale Deirdre McCloskey. Dans sa trilogie The bourgeois era, elle propose une explication à ce qu’elle appelle “Le Grand Enrichissement”(l’accroissement du niveau de vie de l’humanité depuis la Révolution Industrielle) qui met en avant le rôle crucial des idées, des valeurs qui structurent la société. Le Grand Enrichissement, et l’innovation qui est son moteur, auraient été rendus possibles parce qu’on a substitué aux valeurs de l’aristocratie et de la paysannerie celles de la bourgeoisie.
On retrouve ça chez les libéraux, pour qui il est très important - je résume un peu grossièrement - de perpétuer dans notre société le respect des entrepreneurs, des marchands, des inventeurs, et de voir d’un bon œil leur enrichissement, qui n’est que la preuve de la valeur de leur travail. C’est de là que viennent les discours sur la haine des riches et la jalousie des gens de gauche qui causeraient nombre des problèmes de la société.
On le retrouve aussi dans les atermoiements, les pleurs et la fureur des milliardaires face aux discours et politiques de Bernie Sanders et Elizabeth Warren aux Etats-Unis. Ce qui les touche autant, ce n’est pas simplement la perspective de cracher au bassinet, c’est aussi de se voir nier ce rôle de “premier de cordée”, de bienfaiteur de la société dans lequel ils se représentent, ce respect qui leur est dû, pour être renvoyés au rang d’extracteurs de valeur.
Sur le front des politiques à mener, les libéraux sont guidés par ces principes et ces conclusions. L’existence de milliardaires est justifiée et c’est une bonne chose : Steve Jobs a crée l’iPhone, il a crée beaucoup de valeurs(=il a amélioré la vie de beaucoup de gens) et donc il mérite sa juste récompense, devenir riche. Nous avons besoin de Steves, pour cela il faut que les gens respectent les Steves, veuillent devenir des Steves, et que le gouvernement ne les en empêche pas. Les inégalités ne sont pas mauvaises, elles ne sont que des artefacts, les traces de l’existence de super-producteurs de valeur, et toute tentative de les réduire ne pourrait que provoquer leur départ et/ou l’arrêt de l’émergence de nouveaux riches. Il ne faut pas agir, il faut laisser faire, donc revenir sur ce qui a été fait, en déréglementant les marchés et en baissant les impôts.
La caricature de ce raisonnement étant La Grève de Rand, où les entrepreneurs prométhéens qui lui sont chers font sécession, et le monde dépérit en leur absence.
Du point de vue des libéraux, ce que je viens de décrire est très différent de ce que l’on désigne comme “théorie du ruissellement”, où l’on donnerait de l’argent aux riches et aux grandes entreprises pour qu’ils investissent et augmentent les salaires. Vu de la gauche en revanche, c’est une autre paire de manche.
Basculons sur un point de vue plus à gauche, voire socialiste. L’échange marchand n’est plus une preuve de valeur, c’est plutôt l‘application de l’effort et du savoir-faire des travailleurs qui est à l’origine de la valeur. L’extraction de valeur est possible dans la sphère privée, et c’est ce que pratiquent les riches, les propriétaires du capital : ils utilisent leur position privilégiée d’intermédiaires entre les travailleurs et le capital pour ponctionner la production de la valeur. Baisser les impôts est équivalent à un cadeau fiscal, on détourne vers les riches l’argent légitimement attribué à l’État pour le fonctionnement des services publics.
Ne pas perturber l’équilibre fragile qui fait apparaître des super-producteurs de valeur dont l’activité améliore l’ordinaire du reste de la société devient accepter cette prédation en espérant que la croissance soit assez forte pour que tout le monde puisse en bénéficier. Espérer que l’argent ruisselle.
Je ne pense pas arriver à une conclusion révolutionnaire si je dis que les deux côtés de l’argument sont sincères, et que c’est avant tout une divergence de principes et de visions du monde. Mais je pense que c’est une explication adéquate de comment une “théorie” à laquelle personne n’affirme adhérer a autant d’emprise sur le débat politique.
