L’exorcisme de Garrett Hardin

Cédric Salvador
Aug 21 · 11 min read
J’étais parti pour titrer “La tragédie de la tragédie des biens communs” mais tout le monde a déjà fait cette blague

La tragédie des biens communs est un concept utilisé pour évoquer les conséquences néfastes du mélange de la recherche de l’intérêt personnel et de l’utilisation de ressources communes. C’est un concept très répandu, notamment dans les discussions qui portent sur l’environnement. J’ai porté mon attention dessus parce qu’il est revenu à mes oreilles l’autre jour. Et c’est en fouillant dans les placards que j’ai trouvé un squelette peu ragoûtant. Plutôt dans le genre mort-vivant jeteur de sorts, en fait. Mes chers compagnons, attrapez votre équipement, préparez vos sorts : aujourd’hui, on éclate une liche au marteau.


L’idée de la tragédie des biens communs est très populaire depuis sa formulation en 1968 par Garrett Hardin. Elle l’est particulièrement dans les milieux libéraux et conservateurs, qui s’en servent pour argumenter en faveur de la propriété privée et donc de la privatisation des communs. Je m’y intéresse aujourd’hui parce qu’un article se basant sur ce concept est apparu dans mon flux Twitter : Économie : que nous enseigne la tragédie des biens communs ?, par Marius-Joseph Marchetti dans le journal libéral Contrepoints.

J’ai été interpellé par le chapeau de l’article “ Qu’est ce que la Tragédie des biens communs ? Pour répondre à cette question, nous devons nous intéresser à son concepteur, Garrett Hardin.”. Car la présentation que l’auteur fait de Garrett Hardin est très brève, une seule phrase : “ Garrett Hardin est un ancien biologiste qui chercha avant tout à expliquer que la surexploitation d’une ressource peut être directement liée à sa non-attribution”. Marchetti enchaîne ensuite par une explication du concept.

L’article commet ici une faute majeure à mes yeux, car il faut explorer davantage la personne de Hardin pour comprendre pourquoi il a formulé ce concept, pourquoi il l’a énoncé comme il l’a fait, et ses problèmes. L’article présente également la tragédie des biens communs comme un fait, une démonstration éprouvée, et ne fait aucune mention des multiples critiques qui lui ont été opposées, notamment en Histoire de l’environnement et en Histoire de l’économie. Je laisse l’article de Contrepoints ici parce que je pense plus pertinent de plonger directement dans la source. Mais avant cela, nous allons parler de Garrett Hardin.


Garrett Hardin est un biologiste et écologiste, mais le fait le plus important, parce qu’il donne un éclairage et une clé de lecture de “The Tragedy of the Commons”, c’est qu’il est néomalthusien et écofasciste.

En parallèle de ses publications scientifiques, dont il profitait pour présenter l’immigration comme un danger pour l’environnement, Hardin écrivait également pour des publications d’extrême-droite, telles que le magazine nativiste The Social Contract fondé par John Tanton(voir également ici) et édité par Wayne Lutton, ou Chronicles, magazine raciste et antisémite. Dans ses contributions, il insistait sur une submersion migratoire des États-Unis et de l’Europe dans le cadre d’un projet de “génocide passif” par les musulmans. Une thèse qui fait immédiatement penser au “Grand Remplacement” de Renaud Camus ou au “génocide blanc”. Avec le soutien du Pioneer Fund, Hardin prophétisait l’effondrement de la civilisation à cause de l’immigration non-blanche, un désastre qu’il faudrait empêcher par la fermeture des frontières, la fin de l’aide aux pays pauvres et la purification ethnique.

Sa rhétorique anti-migrants s’attachait à les peindre comme des voleurs, débarquant aux États-Unis pour y dérober la richesse et les privilèges que leur culture était incapable de procurer. En particulier, il décrivait les pays comme des canots de sauvetage, aux ressources extrêmement limitées. Dans le cadre de ces lifeboats ethics, un réfugié n’est alors qu’un profiteur et un arnaqueur, qui s’est cyniquement jeté à la mer dans le but d’être secouru par un canot mieux doté et d’y squatter une place.

Malgré celà, il est toujours respecté en tant que scientifique et écologiste, et il est rarement fait mention de ses idées politiques lorsqu’il est discuté. Après sa mort, la Garrett Hardin Society a été fondée par John Tanton et Wayne Lutton pour perpétuer son oeuvre.

Je tiens à préciser que cette présentation des idées de Garrett Hardin n’est pas une tentative d’empoisonner le puit et de déclarer que son concept est invalide simplement parce qu’il était raciste. J’en parle parce que non seulement ce contexte est rarement présenté, mais je pense également que c’est une clé de lecture qui permet de comprendre certains éléments de l’essai qui nous intéresse. Et ceci étant dit, il est temps à présent de plonger dans “The Tragedy of the Commons”.


L’introduction et la première partie de l’article sont une présentation du problème qu’Hardin veut résoudre. C’est dans la deuxième qu’il va entreprendre de définir le concept de la tragédie des biens communs, qu’il voit comme une réfutation de ce qu’il décrit comme le contrôle de la population par la main invisible(celle d’Adam Smith). Il livre dans un premier temps l’origine du concept.

The rebuttal to the invisible hand in population control is to be found in a scenario first sketched in a little-known pamphlet (6) in 1833 by a mathematical amateur named William Forster Lloyd (1794–1852). We may well call it “the tragedy of the commons”, using the word “tragedy” as the philosopher Whitehead used it (7): “The essence of dramatic tragedy is not unhappiness. It resides in the solemnity of the remorseless working of things.” He then goes on to say, “This inevitableness of destiny can only be illustrated in terms of human life by incidents which in fact involve unhappiness. For it is only by them that the futility of escape can be made evident in the drama.”

The tragedy of the commons develops in this way. Picture a pasture open to all. It is to be expected that each herdsman will try to keep as many cattle as possible on the commons. Such an arrangement may work reasonably satisfactorily for centuries because tribal wars, poaching, and disease keep the numbers of both man and beast well below the carrying capacity of the land. Finally, however, comes the day of reckoning, that is, the day when the long-desired goal of social stability becomes a reality. At this point, the inherent logic of the commons remorselessly generates tragedy.

Première remarque : la précision sur le sens qu’il donne au mot tragédie indique que la thèse d’Hardin n’est pas seulement que la propriété commune peut échouer ou même échoue souvent, c’est qu’elle doit échouer, elle ne peut qu’échouer.

Une seconde remarque qui me semble très importante : Hardin se base sur une expérience de pensée d’un mathématicien, William Forster Lloyd. Pas sur une histoire de la gestion des communs, ou sur de l’anthropologie, ou de l’Histoire de l’économie, sur une expérience de pensée. Ses prémisses ne me semblent pas très solide. À partir de là, Lloyd déroule le raisonnement suivant :

As a rational being, each herdsman seeks to maximize his gain. Explicitly or implicitly, more or less consciously, he asks, “What is the utility to me of adding one more animal to my herd?” This utility has one negative and one positive component.

1) The positive component is a function of the increment of one animal. Since the herdsman receives all the proceeds from the sale of the additional animal, the positive utility is nearly +1.

2) The negative component is a function of the additional overgrazing created by one more animal. Since, however, the effects of overgrazing are shared by all the herdsmen, the negative utility for any particular decision-making herdsman is only a fraction of -1.

Adding together the component partial utilities, the rational herdsman concludes that the only sensible course for him to pursue is to add another animal to his herd. And another; and another…. But this is the conclusion reached by each and every rational herdsman sharing a commons. Therein is the tragedy. Each man is locked into a system that compels him to increase his herd without limit — in a world that is limited. Ruin is the destination toward which all men rush, each pursuing his own best interest in a society that believes in the freedom of the commons. Freedom in a commons brings ruin to all.

Chacun des éleveurs tentant, comme tout être humain rationnel, de maximiser son utilité, et seulement la sienne, ils vont tous ajouter le plus de bêtes possibles jusqu’à épuiser les ressources. Le problème immédiat de ce raisonnement, c’est que les éleveurs de Lloyd ne sont pas des hommes rationnels. Ce sont des automates égoïstes, et idiots, sans normes, sans attaches, incapables de parole et de négociation.

Hardin, tenant pour acquise la démonstration de Lloyd, la généralise à d’autres problèmes, comme une anecdote sur des abus de places de parking gratuites, la pollution, ou celui qui l’intéresse vraiment qui est la surpopulation. Sur le plan logique, on se trouve en territoire branlant : tout ce qu’il peut accomplir ici, c’est montrer que la gestion des communs peut échouer, une trivialité que personne n’a contesté et qui est loin de prouver sa thèse, qui est qu’elle ne peut qu’échouer. L’histoire des places de parking est intéressante parce qu’elle illustre un reproche soulevé par beaucoup de contradicteurs de Hardin, il confond la gestion en commun avec l’accès libre. En d’autres termes, il présuppose que la propriété commune est la même chose que la propriété de personne, ce qui n’est pas vrai. Le cas de la pollution est complètement hors-sujet par rapport à la fable de Lloyd, et on touche au problème de celle-ci : le cas qui nous est présenté peut tout à fait être géré en commun, par la communauté qui vit de cette ressource, par la concertation et l’adoption de règles communes qui déterminent les modalités de l’usage du commun par chacun et les sanctions en cas de non-respect. Le cas “impossible” de Lloyd est justement le cas qui fonctionne, et on le sait parce qu’on a une littérature abondante sur l’histoire et l’usage effectif des communs, notamment les travaux nobellisés d’Élinor Ostrom. On sait que ça peut marcher, y compris sur le temps long, sur des centaines d’années. D’une manière générale, de l’avis de leurs critiques, Lloyd et par extension Hardin sont ignorants de l’histoire des communs. Hardin reconnaîtra à demi-mots la justesse de ses critiques, concédant que sa tragédie des biens communs ne s’applique donc qu’aux communs non gérés. Le ton de la réponse me laisse penser que ça ne change pas grand chose à ses yeux, mais j’estime au contraire que ça rend son concept presque trivial.

Pensant à tort avoir effacé toute possibilité de gestion locale des communs, Hardin pose qu’il n’existe que deux solutions au problème : la nationalisation avec régulation du droit d’entrée(il donne comme critères possibles la vente aux enchères, le mérite, et la loterie) et la privatisation. C’est peut-être là la source de son succès, il a séduit les écologistes avec la première, les libéraux et les conservateurs avec la deuxième. L’ennui, c’est que ces deux solutions sont posées sans aucune espèce de démonstration, comme s’il s’agissait de faits préétablis. C’est, encore une fois, faible.

Je vais avancer jusqu’au cœur de l’essai, quand Hardin aborde le problème de la surpopulation. Le titre est évocateur : “Freedom to breed is intolerable”, la liberté de procréer est intolérable. Sa thèse, c’est que l’existence de l’État-providence fait de la population un problème de tragédie des biens communs. En son absence, la mort de faim des enfants trop nombreux agit comme un régulateur. Mais en sa présence, il n’y a aucune limite opposée à un groupe qui choisirait la reproduction intensive comme stratégie. Considérant les idées politiques du monsieur, je vous laisse imaginer de qui il parle.

If each human family were dependent only on its own resources; if the children of improvident parents starved to death; if, thus, overbreeding brought its own “punishment” to the germ line — then there would be no public interest in controlling the breeding of families. But our society is deeply committed to the welfare state (12), and hence is confronted with another aspect of the tragedy of the commons.

In a welfare state, how shall we deal with the family, the religion, the race, or the class (or indeed any distinguishable and cohesive group) that adopts overbreeding as a policy to secure its own aggrandizement (13)? To couple the concept of freedom to breed with the belief that everyone born has an equal right to the commons is to lock the world into a tragic course of action.

Il va plus loin. Puisque la Déclaration Universelle de Droits de l’Homme place entre les mains de la famille seule les choix concernant sa propre taille, il faut tout simplement la renier. Tout un programme.

Hardin est très flou dans cet essai sur les solutions qu’il préconise à ce problème, mais on peut facilement les inférer. Puisque la surpopulation est un problème de tragédie des communs, et que la solution à ce type de problème d’encloser les communs, alors il n’y a comme on l’a vu précédemment que deux solutions : nationaliser le droit de procréer (la voix idéale pour les politiques eugénistes et de purification que, on l’a vu, Hardin supporte), ou le privatiser (la fin de l’Etat-Providence et/ou la création de droits de procréer qui s’échangeraient à la manière des quotas de pollution). Considérant ses idées et ses discours sur les bénéfices de “stériliser les faibles d’esprit”, c’est vraisemblablement la première option qu’il favorisait.

La tragédie des biens communs est la fable créée par Garrett Hardin pour, une fois combinée au malthusianisme, justifier ses projets politiques et ses lifeboat ethics. Elle a également été très utile politiquement pour justifier des politiques de privatisation ou de nationalisation forcées, et elle est populaire auprès des libéraux pour justifier que le socialisme ou les nationalisations ne peuvent pas fonctionner (une interprétation au demeurant contraire à l’essai lui-même).

Vu son influence énorme sur plusieurs décennies, je ne pense pas que le concept soit entièrement dénué de mérite, et certains problèmes pointés dans l’essai sont réels. Ce concept a beaucoup circulé et je ne suis pas familier des possibles reformulations ou améliorations qu’il a pu recevoir entretemps. Je pense d’ailleurs que c’est à ces reprises que sont exposés la plupart des gens qui invoquent la tragédie des biens communs aujourd’hui, et qu’ils ne sont pas familiers de l’essai original ou de la personne de Garrett Hardin. Moi-même, j’ai entendu parler des idées politiques de cet homme il y a peu et je n’avais pas lu l’essai avant que l’article de Contrepoints me donne l’idée d’écrire celui-ci. Je pense que l’autoritarisme misanthrope, malthusien et pessimiste qui traverse The Tragedy of the Commons serait répugnant pour les libéraux qui mobilisent le plus le concept à l’heure actuelle, et que la ligne sur la Déclaration des Droits de l’Homme leur donnerait envie de frapper leur écran, aussi j’ai jugé intéressant d’explorer cet aspect qui est généralement absent des discussions sur le concept ou même des évocations de Garrett Hardin.


Je voudrais conclure sur ce que la tragédie des biens communs telle qu’elle est décrite dans l’essai original n’est pas.

  • Ce n’est pas une preuve scientifique ou le résultat d’une étude ou de recherche historique, c’est un raisonnement logique (mais dont les prémisses sont boiteuses) basé sur une expérience de pensée.
  • Ce n’est pas un argument contre les nationalisations ou le socialisme, au contraire il les propose, même si encore une fois il ne prouve rien, comme une des seules solutions au problème.
  • Ce n’est pas un bon argument pour justifier les privatisations, au contraire l’invoquer ainsi constitue un argument circulaire, parce que l’essai ne démontre pas que la privatisation est une solution, il le présuppose.
  • Je pense que la majorité des gens qui utilisent cet argument n’ont pas conscience de ce que je viens de vous raconter donc ne déduisez pas que les gens qui manient ce concept aujourd’hui sont nécessairement écofascistes ou même malthusiens, ce n’est pas une preuve de ça non plus :).

Et pour finir sur une note plus positive et si vous voulez entendre un peu de ce qu’Élinor Ostrom a à dire, je vous conseille cette conférence!

    Cédric Salvador

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    Les bas-fonds de la politique.

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