La Maif et les pique-boeufs

Ou comment se transmet l’esprit solidaire, d’une communauté de salariés aux start-ups,
Par Mireille Battut, animatrice de l’atelier MAIF à la journée du 14 janvier , pour Sharers & Workers

Cohabitation ou transformation ? Une mutuelle expérimente une innovation disruptive sur son cœur de métier. Il s’agit d’assurer non plus l’automobile mais l’usager dans ses déplacements. En lisant ce compte rendu, vous apprendrez comment est financée cette innovation, comment l’usager y contribue, comment et en quoi cela transforme le business model de la compagnie, pourquoi elle le fait, quels sont les points aveugles de l’innovation numérique, comment aborder la question de la fracture numérique et de la pluriactivité… La métaphore du bœuf et des pique-bœufs s’applique à notre avis à tout secteur d’activité détenteur de données (data), banque, assurance, énergie, santé… Bonne lecture.

En 1934, des instituteurs décident de se mettre en communauté pour s’assurer et créent la MAIF. Leur esprit solidaire est demeuré un marqueur de la culture de la compagnie, comme en témoigne la pratique de verser son arrondi de salaire pour des causes sociales et solidaires. A la MAIF, on pense que les start-ups numériques ne sont pas seulement un détricotage du modèle de l’Etat providence, qu’elles peuvent contribuer à rénover le modèle d’économie sociale et solidaire et qu’elles peuvent même trouver une inspiration dans le modèle mutualiste. Bigre ! De là à favoriser le lancement de start-ups susceptibles de venir grignoter le cœur du business, il y a un pas que la compagnie a franchi en créant, en son sein, une cellule Economie Sociale et Solidaire #ESS. « Nous sommes confiants » — affirme Thomas Ollivier @Ollitom72, venu présenter son expérience lors de la 1ère journée Sharers & Workers #SandW du 14 janvier 2016, — dans le fait que le collectif peut créer des modèles forts, innovants, vertueux ».

En atelier, nous avons voulu comprendre, à partir d’une illustration concrète, comment l’innovation disruptive peut se concilier avec le modèle économique de l’entreprise. Tel était le cas de l’expérimentation menée sur deux villes, Niort et Bordeaux, d’une application permettant à l’usager d’assurer ses déplacements pour une ou plusieurs personnes, quel que soit le mode de déplacement, sur simple déclaration. Une fois téléchargée, l’application s’insère dans l’agenda de l’usager. Elle va faire des propositions à l’usager en partant de ses goûts, de ses habitudes. Par exemple, l’application comprend que Thomas aime le vélo. Elle lui fait des propositions en conséquence et calcule la plage horaire du déplacement en fonction du mode de déplacement, et l’inscrit en proposition dans l’agenda.

Mine de rien il s’agit d’une transformation radicale du business model sous au moins 3 dimensions: 1/ l’assurance ne porte plus que sur la durée du déplacement, selon des modalités variables, mobilisant quelques centimes d’€ par occurrence, comptabilisés en fin de mois (ce qui pose des problèmes de facturation à ce jour non complètement résolus) ; 2/ l’usager peut être sociétaire ou pas, ce qui veut dire qu’il va falloir articuler les modalités contractuelles classiques avec le nouvel usage ; 3/ dans une des expérimentations, il s’agissait de convaincre les usagers d’abandonner le 2ème véhicule. Pari réussi !

Mais, pour un assureur de véhicule, n’étais-ce pas se tirer une balle dans le pied ? Thomas Ollivier considère qu’il faut accueillir positivement ces défis. Il nous dit même espérer « échouer vite pour apprendre vite et avancer, car, si nous ne faisons rien, nous pouvons mourir dans 10 ans avec Google qui vient ». Sa conviction est que « changer le monde passe par un partage de la donnée ». Une image est alors proposée : dans la savane, il y a les bœufs et les pique-bœufs.

Dans un fonctionnement « à l’usage », la MAIF (le bœuf) apporte la sécurité et les start-ups (les pique-bœufs) apportent la promesse, l’innovation. Il s’agit d’une nouvelle forme de coopération/coopétition, que l’on peut appeler B to B to C.

C’est là que se situe un ressort intéressant qui permet de comprendre l’intérêt du bœuf dans l’association aux pique-bœufs : pour rechercher un financement en consortium auprès de l’ADEME, pour réaliser le Design Thinking à partir de l’expérience utilisateur et pas à partir des applications anciennes. On est bien dans une rupture, pas dans une évolution !

Mais, cette rupture n’introduit-elle pas une fracture chez les usagers eux-mêmes, dont une partie pourrait être exclue, voire un risque d’accroissement de la précarité sociale ? Une participante de Malakoff-Méderic nous indique que la protection sociale, aujourd’hui attachée à l’individu, est aussi repensée pour être refondée sur les usages. C’est le bien-être « à la carte ». La discussion fait apparaître que cette question des exclus est bien le « point aveugle » dans l’innovation.

Nous en tirons une recommandation : la question des exclus doit être formulée, réfléchie, intégrée dès l’étape du Design Thinking. Le secteur mutualiste est particulièrement concerné par cette question et dispose de valeurs et d’expériences précieuses sur le sujet.

Nous abordons ensuite la question des salariés. Seront-ils atomisés, eux aussi, dans une révolution qui place l’usage, et non plus le contrat de travail en son centre ? L’usager est un micro-travailleur dans la mesure où il fournit des données sur lui-même. Il est en même temps producteur et consommateur. Le crowdworker à la tâche est le pendant salarial de l’usager à la carte. 
L’avis général autour de la table est que le salariat ne disparaîtra pas, de même que les contrats d’assurance « classiques » ne disparaîtront pas, mais ils seront panachés, pluralisés, avec les nouvelles formes de contractualisation à l’usage, à la tâche. Cette dernière réflexion fait résonner avec plus de force encore l’annonce d’une responsabilité : comment se transmet l’esprit solidaire, d’une communauté de salariés aux start-ups ? En passant par une entreprise mutualiste.

Mireille Battut — Associée Secafi

Présentation de l’expérience : Thomas Ollivier, La MAIF
Animation de l’atelier et compte-rendu : Mireille Battut 
Participants : Battut Mireille (Secafi), Bonne Richard (CFTC), Gerin Bernard (CFDT chimie énergie), Grimaud Cédric (CGT activité postales et de télécommunications), Huyon Martine (AMNYOS consultants), Ilic Anaïs (Motoco), Katz Emmanuelle (UP), Pelen Margaux (thèse), Mosneron-Dupin Isabelle (Malakoff-Médéric), Ollivier Thomas (MAIF), Pasquier Vincent (Ecole de Management Grenoble), Zegarac Barbara (Motoco).