Dans les foyers, la prière au tapis !

© Benjamin Girette

Dans les foyers de travailleurs migrants, les salles de prière musulmane ferment les unes après les autres. Elles sont pourtant très fréquentées, et pallient le manque criant de mosquées. La foi, pour beaucoup de migrants, c’est un moyen de supporter la vie d’exil. Les résidents dénoncent un malaise croissant autour de leur religion. Et voient dans ces salles de prières une barrière au fanatisme.

Au foyer Bisson, l’heure de la prière approche. Les fidèles arrivent au compte-gouttes. La salle de prière de ce foyer de travailleurs migrants (FTM) du nord-est parisien est bientôt pleine. Pour y entrer, les hommes traversent la cour de l’immeuble et y laissent leurs chaussures sur une palette trop petite pour toutes les accueillir. A 18 h 45, la voix de l’imam résonne enfin dans la cour. Des fidèles s’y prosternent, face à la baie vitrée donnant sur la salle bondée.

Dans les FTM, ces scènes de vie religieuse sont de moins en moins courantes. Lyon, Creil, Noyon, Saint-Denis, Noisy-le-Grand… Dans toutes ces villes, des salles de prière musulmane ont fermé ces deux dernières années. Des lieux de culte souvent aussi vieux que les foyers qui les hébergeaient. Non sans remous, les gestionnaires transforment peu à peu ces FTM en résidences sociales vouées à accueillir tous les publics précaires, migrants ou pas, et dépourvues d’espaces collectifs comme les salles de prière. Pourtant, celles-ci sont « indispensables », assure Wagui Soumare, représentant des habitants de Bisson.

A Bisson, « l’islam est la religion des 120 résidents » d’origine subsaharienne. Une salle de prière y a toujours existé. Elle permet aux résidents et à des fidèles du quartier de « pratiquer leur religion ». Ces salles « répondent à un besoin énorme ! martèle M’hammed Henniche, secrétaire général de l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis. La plupart des résidents vivent seuls, sans leur famille restée au bled. Ils traversent des épreuves. Beaucoup sont intérimaires, d’autres au chômage. » Sans compter les retraités qui attendent avec impatience de toucher une pension parfois minuscule, leur travail n’ayant pas toujours été déclaré. Ainsi que les nombreux résidents analphabètes, confrontés à la dureté de l’exil, qui broient du noir dans des logements parfois vétustes. « La foi donne un sens à leur vie. L’imam répond à leurs angoisses », estime celui qui participe à l’instance de dialogue avec l’islam lancée par le ministère de l’Intérieur.

Un vieux sage du foyer Pinel, à Saint-Denis, acquiesce. Camara Ousmane regrette ce lieu de culte où, « si quelqu’un avait un problème, on le conseillait. » Car ici, la salle de prière a fermé depuis la transformation du foyer en résidence sociale en 2014. Les habitants, Mauritaniens, Sénégalais et Maliens, sont toujours là et ne reconnaissent plus les foyers qu’ils ont connus. « Avant, on avait trois salles polyvalentes, détaille Abdouramane Ouattara, un autre résident. La première servait de cuisine collective, la deuxième pour la prière, la dernière pour les réunions. On a demandé la même chose dans la résidence qu’ils construisaient et où on allait vivre. La direction d’Adoma [NDLR : le gestionnaire ] a tout rejeté. »

Du coup, à Pinel, on se débrouille pour pratiquer sa religion. « Après la réhabilitation du foyer, les gens priaient sous l’escalier, dans la cour. Mais on avait froid. On a fait toutes les démarches pour avoir au moins un petit espace. Ca n’a servi à rien », se désole le délégué. Certains habitants se sont résolus à aller à la mosquée, à cinq minutes à pied. « Mais c’est impossible pour des personnes qui sont malades ou âgées. Surtout l’hiver. » D’autant que les soucis de santé sont légion chez les travailleurs migrants d’un certain âge : ils ont des corps cassés par des métiers durs, une vie passée à bâtir les villes françaises ou à laver des bureaux. Résigné, Bathili Kaba prie chez lui.

La salle de prière est accessible depuis la cour du Foyer mais étant trop petite pour accueillir tous les fidèles certains s’installent à l’extérieur. © Benjamin Girette

Une salle polyvalente a bien été construite, à l’entrée de la résidence Pinel. Impossible de l’utiliser : le gestionnaire tolère les prières dans ces salles si le culte n’empiète pas sur les autres activités, comme les cours d’alphabétisation. « Dans les FTM, les salles polyvalentes ont été détournées à l’usage du culte, explique Myriam Berghout, directrice d’Adoma à Paris. Et les femmes ne sont pas toujours autorisées à y entrer. »

Pour Bathili Kaba, ces arguments ne suffisent pas. Le délégué pointe le malaise croissant autour de l’islam. « Au départ, Didier Paillard, l’ancien maire (NDLR : communiste) nous soutenait pour qu’on garde des salles polyvalentes et un lieu de prière après la réhabilitation, affirme le délégué. Après les attentats, plus rien. Adoma nous a dit que, vu les événements, si on priait dans la salle polyvalente, ils allaient la fermer. Ils parlaient de radicalisation dans les caves, etc. » « Cela n’a rien à voir avec les attentats, rétorque Myriam Berghout. Accueillir une salle de prière n’est pas notre vocation. Loger les gens, oui. » La mairie de Saint-Denis, de son côté, n’a pas répondu à nos sollicitations. Pour M’hammed Henniche, ce sont « des pressions extérieures de la mairie ou de la préfecture qui expliquent souvent » les fermetures des salles de prière. « Les autorités n’aiment pas ces salles qui, très souvent, ne sont pas gérées par une association avec un responsable identifié. Ce qui empêche les pouvoirs publics de savoir qui est l’imam, quel est le type de prêche, s’il est salafiste, etc. Les autorités en profitent alors pour se débarrasser des salles de prière lors d’une réhabilitation.»

Des pressions des autorités sur les gestionnaires ? « Absolument pas », répond Alain Lounnas, directeur d’exploitation du logement social à Coallia, l’entreprise gérant le foyer Bisson. C’est surtout le manque de sécurité qui justifie les fermetures de lieux de culte dans les FTM, avance-t-il. Avant d’évoquer les normes à respecter, les « problèmes d’évacuation en cas d’accident ou de sinistre majeur comme un incendie » dans des salles polyvalentes qui « n’ont pas vocation à être sacralisées. » Autre problème, ajoute Adoma : l’afflux de fidèles extérieurs, non résidents, qui pose des questions de responsabilité si un accident survient. A Fort-de-Vaux (Meuse), l’entreprise mise sur une association cultuelle pour assurer la sécurité d’une salle de prière. Coallia, qui accueille de « 65 à 67 lieux de culte dans ses foyers » selon son directeur Alain Lounnas, les encadre via des assemblées où siègent des résidents.

C’est le cas au foyer Bisson. « Six habitants contrôlent les entrées, illustre le délégué. Il y a 99 places pour prier, pas une de plus. Des fidèles de l’extérieur viennent ici parce qu’il n’y a pas beaucoup de mosquées dans le coin. Mais on les connaît tous. S’il y a un nouveau, on se renseigne. » Samba Sidibé, le responsable de la salle de prière, ajoute : « On n’accepte pas l’intégrisme, ici. On écoute ce que disent les fidèles. Si tu dérives, tu sors. »

L’imam donne des cours sur l’islam et son histoire pour empêcher toute radicalisation. © Benjamin Girette

A l’intérieur de la salle, des livres aux écritures dorées trônent dans une petite bibliothèque. Aucun ouvrage prônant le djihad ne peut atterrir ici, assure Wagui Soumare. Selon les sages du FTM, les livres de la salle sont des armes pour empêcher toute dérive fanatique. Car le lieu de culte sert aussi à éduquer les fidèles. « L’imam est là pour ça, dit le délégué. Il donne des cours sur l’islam et son histoire. Beaucoup de gens ici ne savent pas lire le Coran. L’imam les guide dans leur foi. »

Dans la salle de Bisson, peu après la fin de la prière, un fidèle lit. Dehors, un autre ramasse un des tapis disposés au pied d’un grand arbre au feuillage jaune et vert clair. Le vendredi, jour particulier pour les musulmans, la prière déborde même dans la partie haute de la cour et jusque dans une salle de réunion attenante. Les premières années du foyer, « la salle de prière ne pouvait pas accueillir plus de dix fidèles », se souvient Wagui Soumare. En 2003, les résidents ont arraché une extension. « Au moment de la première prière, après les travaux, c’était la joie. Un combat gagné. » Ca n’a pas suffi. Malgré l’agrandissement, la prière a gagné le trottoir devant le foyer. Désormais, Coallia « la contient à l’intérieur du foyer », indique Alain Lounnas. Une situation qui illustre le manque d’espaces dédiés à l’islam.

« Quand je suis arrivé en France, mes premiers lieux de prière c’étaient les FTM ! raconte M’hammed Henniche. Avant la mise à disposition de salles municipales et la construction de mosquées, il n’y avait que ces endroits. Ils sont bien répartis dans les banlieues populaires, où vivent beaucoup de musulmans. La première mosquée de France, ce n’est pas celle de Paris, ce sont les foyers ! »

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Une histoire racontée par Jérôme Le Boursicot et illustrée par Benjamin Girette