Jackeline, quand une mamie réveille un village endormi

Jackeline vit seule, loin de tout, dans une petite commune de la Sarthe. On pourrait croire qu’elle en souffre, mais ce serait mal la connaître ! À 77 ans, sa force de caractère la pousse à trouver toutes les solutions pour combattre l’isolement : entre deux promenades avec ses chiens, elle organise des dîners entre voisins et dispense même des cours de yoga ! Au village, son arrivée a été une petite révolution.

Jackeline a choisi d’écrire son prénom avec un « k » : « Et pourquoi je ne pourrais pas changer mon prénom ? », s’exclame-t-elle les yeux brillant de malice derrière la monture dorée de ses lunettes. C’est vrai, pourquoi pas ! « Jackeline », c’est plus rock n’roll… « Pourquoi pas » semble être la devise de cette petite femme de 77 ans aussi dynamique et pétillante qu’à 20 ans, à n’en pas douter. « Pourquoi pas ! », c’est encore sa réponse, lorsqu’on s’étonne de la voir dispenser des cours de yoga à son âge. « Le yoga c’est pas de la gymnastique », se défend-elle, « il y a beaucoup de respiration, et puis on n’est pas obligé de faire les mouvements à fond. Il y a des postures que je ne peux plus faire aujourd’hui, mais bon ça entretient quand même ! » Niveau souplesse, elle affirme n’avoir rien à envier à bon nombre de quarantenaires.

Jackeline nous accueille chez elle, dans la commune de Pirmil à quelque 250 km de Paris. « Quand je suis arrivée, il n’y avait que 380 habitants. Aujourd’hui, on est 500. » Une belle évolution, même si le village manque toujours cruellement d’infrastructures. « On n’a rien du tout ici… Pour voir un médecin, il faut aller au village d’à côté, pareil pour les courses. On avait bien un bar qui faisait épicerie et restaurant, mais il a fermé il y a des années. », regrette-t-elle, « Ici, il faut savoir conduire. On est complètement dépendant des autres, si on n’a pas de voiture. » Nous garons la nôtre devant un portail de fer forgé et pénétrons dans le jardin recouvert de givre. Le gravier crisse sous les pieds. Jackeline ouvre la porte de la vieille bâtisse aux pierres apparentes et retient son chien par le collier.

© Hugo Aymar

Sur le canapé, un deuxième lévrier, moins nerveux, plus âgé, soulève à peine une paupière tandis que nous nous asseyons dans la salle à manger. « Je me suis installée ici voilà 20 ans. Avant j’habitais en région parisienne. J’étais comptable, mais en 1994 la société a fermé, liquidation judiciaire, donc je me suis retrouvée sans travail. » Les mains posées à plat sur la table, elle aligne sur un ton enjoué de petites phrases saccadées : « J’étais convaincue que j’allais retrouver du travail sans problème, seulement à 55 ans, ce n’est plus sans problème ! Donc je n’ai pas retrouvé. Au bout de 18 mois, on s’est concertés avec mes enfants et on a décidé qu’on allait acheter cette maison. » Il faut faire des travaux, car la vieille bâtisse s’affaisse, mais l’année suivante, Jackeline peut enfin s’installer.

Au chômage, divorcée, loin de ses enfants, cette habituée de la vie parisienne se retrouve soudain bien seule dans ce coin de campagne. « Oui, il y a eu un moment au démarrage qui n’a pas été facile. Déjà parce que la maison était vide, je ne connaissais personne, personne de personne ! Et puis j’arrivais après un licenciement et une rupture, donc ça a été un peu dur. » Pour faire connaissance avec la population locale, rien de tel que le recensement. « Je suis allée à la mairie, et puisque je cherchais du travail, le maire m’a proposé de faire le recensement. Au début je ne voulais pas trop, je lui ai répondu : “Non, non, je ne connais personne, je ne vais pas aller chez les gens.” Et puis, j’ai fini par dire oui. Du coup j’ai été voir tout le monde, je me suis présentée, ils se sont présentés… » Dans le même temps, le maire — en fin de mandat — lui propose d’entrer au conseil. « Moi je n’y connaissais rien, mais bon, j’ai tenté le coup ! »

Jackeline s’investit très vite dans la vie locale : « Ici il n’y avait rien pour occuper les enfants le mercredi ou le week-end, alors j’ai eu l’idée de créer un club. On les occupait avec des travaux manuels, des activités. On leur a fait faire un tas de petites choses… » Au tournant du nouveau millénaire, elle fait à Pirmil une petite révolution en y important les premiers cours de Yoga. « Par contre, fallait pas appeler ça yoga. Même le maire disait “ça va faire secte…”, donc on a mis “relaxation”. Attention, on est à la campagne, hein ! Même aujourd’hui, on dit qu’on fait de la détente, qu’on se repose, mais pas qu’on fait de la méditation ou du yoga ! »

© Hugo Aymar

Les années passent, Jackeline vieillit doucement, et avec l’âge, la routine s’installe. Elle réalise que les enfants ne sont pas les seuls à s’ennuyer dans le village, et décide, avec le soutien de la mairie, d’élargir son club aux adultes. Moyennant une contribution annuelle de 25 euros, les habitants toutes générations confondues peuvent profiter des ateliers de travaux manuels et des cours de yoga. « Je n’ai pas que des personnes âgées dans mes cours… C’est bien simple, la plus âgée c’est moi ! Sinon les autres, je dirais que c’est entre 60 et 70 ans. »

A 77 ans, la « prof » garde la forme, même si — il faut l’avouer — l’âge se fait sentir : « j’ai dû faire une interruption pendant presque une année, car j’ai eu des problèmes de santé. Dans mon épaule, j’ai eu les tendons qui sont sortis des gouttières, rupture des ligaments, déplacement des cervicales. Tout ça, à cause d’une chute avec les toutous… » Aujourd’hui, de nouveau sur pied, la prof de yoga a repris du service, « Le médecin m’a dit que je pouvais en faisant attention. Je ne vais pas m’arracher le bras non plus ! »

Les cours de yoga, Jackeline les fait pour elle, mais surtout pour les autres. Depuis l’enfance, elle a toujours voulu aider ses voisins, c’est dans son tempérament. « Dès que je suis entrée au conseil, j’ai voulu faire partie du CCAS [Centre Communal d’Action Sociale], donc j’étais en contact avec des personnes en difficultés. Au début c’était beaucoup lié à la boisson, et puis avec le temps, ça a été de plus en plus des problèmes liés à l’âge. J’aidais les gens à faire leurs courses ou je les conduisais en voiture chez le médecin, ou bien, en accord avec le médecin, je leurs préparais leurs médocs, je surveillais qu’ils les prennent bien, des trucs comme ça… » Une fois à la retraite, c’est tout naturellement que Jackeline a continué d’aider ses voisins.

© Hugo Aymar

Petit à petit, elle a mis en place un véritable groupe de soutien : « Au village, il y a des pti’ vieux comme moi, et puis des encore plus vieux, alors on essaye de veiller les uns sur les autres, on fait comme on peut ! » Cela va du simple coup de téléphone, à l’organisation de repas collectifs, en passant par le partage de pots de confiture ou des légumes du jardin… « Cette entraide, c’est moi qui ai mis ça en place avec mes amis. Par le passé, on mangeait au restaurant une fois par mois et chacun payait son tour. Au bout d’un moment, financièrement c’est devenu un peu juste pour certains, alors on a décidé qu’on allait faire ça chez les uns ou chez les autres. Et puis, une des personnes est vraiment âgée, son moral allait en baisse et elle se sentait seule, alors on a augmenté la fréquence ; et pareil, un autre monsieur, lui, vivait avec sa maman et quand elle est morte, il a un peu sombré. Il n’avait jamais pris son autonomie vous comprenez ? Donc on l’a pris un petit peu en main… Enfin bref, selon le moral et la santé des uns et des autres, on est passé à deux fois par semaines, pour se soutenir quoi ! »

Pour elle, rompre l’isolement c’est avant tout une question de volonté : « Je vis seule, mais je n’ai jamais connu la solitude au sens profond du terme, car j’ai la chance d’avoir quatre enfants dont je suis très proche. On a beau être à des kilomètres, on est en contact très souvent et ça, ça change tout. Ce n’est pas comme certains qui n’ont pas de famille… Mais quand même, je dirais que l’isolement, ça vient un peu de la personne quand même. C’est à elle d’aller au contact, d’aller au-devant des autres. »

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Une histoire racontée par Clémentine Baron et illustrée par Hugo Aymar.

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