Micheline et Louisette, deux retraitées qui se sont bien trouvées

© Damien Roudeau

Micheline et Louisette se connaissent depuis peu, compte tenu de leur longue vie. Ces deux mamies se voient tous les quinze jours au club de tricot, parfois en dehors. Elles se filent des coups de main, se confient leurs histoires… Une amitié tissée à 60 ans passés.

Micheline et Louisette, 82 et 74 ans, ne se sont pas connues à l’école. Ni même au boulot. Mais beaucoup plus tard, la retraite bien entamée. « La première fois qu’on s’est vues, c’était au centre socioculturel, se rappelle très bien Louisette. On devait plier des papiers, assembler des boîtes et les coller… » Bref, des activités de gamins pour occuper les vieux isolés de ce petit canton du Boulonnais (Pas-de-Calais). Rapidement, les deux grand-mères contre-attaquent et s’organisent à leur manière.

Louisette monte un atelier tricot. Micheline la rejoint. « On fait des layettes, des pulls… Des trucs fonctionnels, quoi ! Cet automne, on a fait des snoods [ndlr : écharpe en forme de tube qui s’enfile par la tête] pour le téléthon. » Micheline sort des tiroirs quelques invendus : cache-nez, bonnets, gants et autres vêtements tricotés par Louisette. « C’est un travail gigantesque. Même le pull violet qu’elle a sur le dos, c’est elle qui l’a fait. Elle a de l’or entre les mains ! », assure-t-elle en présentant fièrement une à une les pièces de laine avant de les poser délicatement sur la table.

La ride du lion logée entre les sourcils de Micheline lui donne un air sévère. Mais à chaque fois qu’elle parle de Louisette, elle se déride et sourit franchement. C’est en tricotant que ces deux-là ont commencé à tisser des liens. Ça fait maintenant cinq ou six ans qu’elles se voient tous les quinze jours. Sauf « quand Micheline m’abandonne pour aller jouer aux cartes une fois par mois ! » Louisette, toujours joviale, éclate de rire et lance un clin d’œil à sa complice. « On est complémentaires, résume Micheline avec lucidité, coupant un morceau de pudding maison. C’est pour ça qu’on s’entend si bien. »

Les deux grand-mères ont bossé toute leur vie. Micheline était cuistot dans un collège du Pas-de-Calais. Louisette soignait « des dépressifs, des drogués et des alcooliques » dans les hôpitaux psychiatriques du nord de la France. Collègues, enfants, patients… Elles en voyaient du monde ! Alors, une fois à la retraite, pas question de laisser le vide s’installer. Surtout pour Louisette, que personne n’attendait à la maison. Elle, a divorcé deux fois. La dernière, c‘était il y a une trentaine d’années.

© Damien Roudeau

Son fils aîné habite à Montpellier. Il l’appelle de temps en temps. L’autre vit à Toulouse avec sa femme et ses deux enfants. « J’attaque la sixième année sans le voir. Je n’ai jamais tenu mes petits-enfants dans mes bras », confie-t-elle, bouleversée. Je me sens souvent très seule. » Peu après ses 60 ans, elle a monté deux ateliers de tricot et rejoint un club de Scrabble. « C’est chaleureux, on papote, on boit le café… Nouer des liens, c’est très important pour moi. »

Cette peur viscérale de la solitude est arrivée bien plus tard chez Micheline. Quand elle a arrêté de travailler, son mari était encore là. C’est surtout quand il est mort, il y a seize ans, qu’elle a multiplié les occupations. Elle ne voulait pas s’écrouler et tomber dans la dépression. « Quand on est seule, il faut aller auprès des autres pour essayer de combler ce qui vous manque. Enfin, tant qu’on a la santé… » Contrairement à Louisette, Micheline voit régulièrement ses deux fils. « Pour mes 80 ans… » Louisette la coupe en lui donnant un coup de coude malicieux : « Oh, oui, annonce la couleur ! » Cette histoire, elle la connaît par cœur. « Pour mes 80 ans, reprend Micheline, mes enfants ont réuni toute ma famille et mes amis dans la salle des fêtes du village. Je leur avais dit que je voulais un beau spectacle, alors ils ont fait venir un magicien. C’était merveilleux. »

Une fois, les fils de Micheline se sont disputés. « Je suis immédiatement allée les voir pour arranger les choses. Je ne voulais pas que ça finisse en queue de poire et que ça traîne. » « C’est ce que j’aurais dû faire… », regrette Louisette. Micheline lui caresse le bras et la réconforte, comme souvent : « Oh, je ne sais pas, Louisette. Toutes les histoires de famille sont différentes. Je ne voulais pas te mettre mal… » Protectrice, elle n’aime pas voir les doux yeux bleus de sa cadette se remplir de larmes.

Les deux séniors se serrent les coudes. Et ce n’est pas du luxe dans ce canton du Pas-de-Calais, composée d’une flopée de villages, mais aucune ville. Les plus proches se situent à une vingtaine de kilomètres. Micheline n’a pas le permis. Louisette sait qu’elle se débrouille et fait ses courses dans le petit supermarché à 10 minutes à pied de chez elle. Elle sait aussi qu’elle galère à rendre visite à l’une de ses sœurs, qui vit en maison de retraite près de Boulogne-sur-Mer. Il y a bien des bus qui s’y rendent, mais ils ne passent pas souvent. Alors l’autre jour, Louisette a profité d’un rendez-vous médical dans le coin pour y conduire son amie. Cette reine du tricot a également déjà confectionné un pull à l’autre sœur de Micheline. Et elle lui amène parfois des pièces de tissu qu’elle peut réutiliser pour ses œuvres de charité.

© Damien Roudeau

De son côté, Micheline sait que Louisette mange toujours seule. Comme elle. Alors, pour la remercier, elle l’invite de temps en temps à déjeuner. Entre ces deux-là, l’amitié semble scellée. « On est devenues copines au fil du temps, confesse Micheline avec pudeur. Dans la vie, il y a toujours quelque chose qui vous met sur le chemin de l’autre. »

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Une histoire racontée par Elisa Guillaume et illustrée par Damien Roudeau