Yahia, la France c’est chez lui

Travailleur migrant arrivé d’Algérie il y a 40 ans, Yahia se sent profondément Français. Ancien ouvrier puis chauffeur routier, ce vieux chibani de 70 ans vit toujours au foyer, à Évreux. Et pour finir sa vie, entre ici et l’Algérie, Yahia a choisi.

A l’entrée du foyer de Yahia, un de ses voisins nous prévient : “Il n’est pas encore là, il est en voyage”. Ce voyage, c’est sa promenade matinale quotidienne, dans le centre ville d’Évreux. Nous l’attendons dans le bureau des responsables du foyer. Dehors le brouillard se dissipe, des portes claquent. Une mère emmène ses enfants à l’école, des collégiens hâtent le pas vers l’établissement juste en face. Le lieu, géré par le bailleur social Adoma, est l’exemple typique de ces foyers de travailleurs migrants transformés en « résidences sociales », plus mixtes. Quand les familles commencent leur journée, Yahia, levé aux aurores, a déjà bien entamé la sienne.

© Florence Brochoire

Pull rouge, pieds nus dans ses sandales noires, il nous reçoit assis sur son lit, un petit sourire aux lèvres, la radio en fond sonore. Il est l’un des plus vieux résidents du foyer, un « chibani », de l’arabe « cheveux blanc ». En France, « chibanis » désigne les travailleurs immigrés venus du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, aujourd’hui retraités. Après 47 ans passés en France, et l’obtention de la nationalité, Yahia a cessé depuis longtemps de se considérer comme un étranger.

Au début pourtant, ce n’était pas évident. « J’avais vécu la guerre en Algérie, on avait un peu peur des Français. On restait entre nous. » Né en 1947 à Rivet, « à quatorze kilomètres d’Alger », il embarque en 1970 sur Le Méditerranéen, le bateau qui relie Alger à Marseille. Puis, « j’ai pris le train pour Paris, et je suis venu directement à Évreux ». Il y rejoint un ami d’enfance et trouve du travail « tout de suite ». Comme manœuvre, d’abord, aux usines de caoutchouc Luchère. Puis à l’usine Renault de Flins, dans les Yvelines, où il reste trois ans.

Et après ? Les yeux de Yahia pétillent, un sourire espiègle se forme sur ses lèvres tandis qu’il mime un chauffeur au volant. Après l’usine, la route. « Au début je faisais des trajets réguliers. Après j’ai fait toute la France. » Au volant de ses deux tonnes, il transporte du courrier ou des marchandises. Yahia le chauffeur routier parcourt ainsi la France. Ce qu’il préfère, c’est la Bretagne : « C’est comme ça ! » dit-il en levant le pouce avec enthousiasme. Il retourne même s’y poser lorsqu’il vit en caravane, pendant son deuxième mariage. Car Yahia n’est pas toujours resté au foyer, il a même eu plusieurs vies de famille. Trois mariages, quatre enfants. Les deux aînés sont décédés et depuis une engueulade, il n’a plus de contact avec les deux plus jeunes. Après son troisième divorce, et un séjour en centre médico-psychologique à Tours, il revient au foyer d’Évreux. C’était il y a onze ans.

Depuis, la vie de Yahia est bien réglée. Il sort vers six heures du matin, prend le bus jusqu’au centre d’Évreux. « Je bois mon café, chez un Turc. Il prépare le café pour moi. Puis je rentre, je bois une bière. » Il y retourne à la mi-journée, pour manger aux Restos du cœur. Quand ce n’est pas les Restos, il achète « du tout fait ». Un pot de taboulé industriel ouvert traîne d’ailleurs à côté de la télé. Il se couche assez tôt, puis dort « jusqu’au matin ».

© Florence Brochoire

Yahia a sa petite routine mais ne connaît pas l’ennui. « J’écoute la radio. » Laquelle ? « RTL bien sûr ! S’exclame-t-il avec un sourire fier. Depuis cinquante ans ! » Il aime les infos, la musique, « un peu de rock, un peu de tout ». Quand il était plus jeune, Yahia allait danser dans les boîtes de nuit sur Johnny, les Beatles et d’autres. Son titre préféré ? « Angie » des Rolling Stones. Il allait aussi au cinéma, voir « des films d’histoire en couleur ». Mais aujourd’hui, « c’est fini le cinéma, c’est pour les jeunes ». Et puis ça coûte cher. Il se contente donc de la radio pour éviter les dépenses. « Je suis sous tutelle, pour mon compte en banque, j’ai demandé sinon je donne tout. Je ne sais pas dire non, explique Yahia. C’est parce que je suis né pauvre », ajoute-t-il doucement.

Une partie de sa petite retraite de 800 euros part dans le loyer — 277 euros à payer après les APL. Le reste lui est donné petit à petit. Quatre-vingt-dix euros par semaine… qui partent dans le café, les clopes, la bière et les jeux à gratter. Parfois Yahia a de la veine, parfois moins. Le gros lot, c’était il y a une vingtaine d’années : « 56000 Francs, 5 millions six en anciens francs », précise le vieil homme.

© Florence Brochoire

Quand il n’est pas en ville, ou auprès de sa radio, Yahia se balade parfois dans la résidence. Tout le monde le connaît, « tous les jeunes disent bonjour ». On se demande « la santé ». On se rend des services, « on se prête des sous ». Et parfois « on discute politique, on n’est pas toujours d’accord, ça dépend des jours ». Et puis il y a ses copains, Farid, Taïeb et Lamri. Tous les quatre, on les appelle « les Dalton » . D’autres chibanis, arrivés aussi il y a plusieurs décennies. Si le temps rend certains souvenirs un peu flous, Yahia est sûr d’une chose : le foyer a changé. « C’était mieux avant. Il y avait la cafétéria avec une télé, tout ce qu’il fallait. On sortait, on faisait des repas », dit-il en désignant la cour de la résidence visible de sa fenêtre. Ce qu’il restait de la cafétéria a disparu il y a quelques mois. Et désormais il y a des familles, et « beaucoup d’étrangers, ils sont tous réfugiés politiques ».

Étranger : ça fait longtemps que Yahia ne se voit plus ainsi. Depuis son premier mariage avec une Française il y a quarante ans, il a la double nationalité et les droits qui vont avec. Il sort de dessous les boîtes de médicaments entassées sur sa table de nuit une carte d’électeur un peu tâchée. Le dernier tampon date du 13 décembre 2015, pour les dernières régionales. Est-ce qu’il a toujours voté ? « Bien sûr ! » Yahia a vu défiler les présidents de la Ve République. Mitterrand reste son préféré. « C’était l’espoir de vivre. Il ne m’a jamais déçu. » Maintenant il ne sait plus trop. Pour l’instant il envisage plutôt le vote blanc. Sauf si « un jeune » réussit à le convaincre. Quant à la politique algérienne… « Bouteflika, c’est un salaud ! » Le message est bien passé. A l’entendre, son opposition au régime algérien l’empêchait de trouver du boulot. « Je préfère la vie ici, la France c’est un beau pays. »

© Florence Brochoire

Pourtant ici tout n’est pas rose. « Y a quelques voyous, quelques racistes. » Plus qu’avant ? Yahia plisse les yeux, réfléchit un moment, hésite… « Ça dépend des jours… Les gens étaient plus gentils avant. » Il le sent surtout quand il se promène à Évreux. « Y a certains arabes qui font des conneries, comme à Nice, en Allemagne… Mais c’est nous qui payons les conséquences, résume Yahia. » Malgré tout Yahia vit heureux ici, dans son foyer, avec son quotidien bien réglé. Un regret, peut-être : « J’aurais aimé être grand-père. Je l’ai dit à mon fils. Maintenant c’est trop tard ». Après leur dispute, Yahia a mis les photos de ses enfants « à la poubelle ». Pourtant il l’affirme : si ses deux cadets revenaient, il serait prêt à leur parler.

Yahia n’oublie pas ses frères et soeur restés à Rivet, son village natal. Il leur parle tous les quinze jours, au téléphone. L’Algérie, il n’y a plus mis un pied depuis deux ans. « J’irai plus jamais, c’est fini. » Pourtant Sylvie, responsable du foyer, s’inquiète pour sa santé. Elle le verrait bien retourner au bled, à Rivet, comme beaucoup de ces chibanis qui rentrent au pays pour être avec leur famille. Mais Yahia ne l’envisage pas. « Je suis plus Français qu’Algérien. Mon passeport, je l’ai jeté. » Lui, veut être enterré au cimetière musulman de la Madeleine, à Evreux, avec tous les copains.

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Une histoire racontée par Mathilde Loire et illustrée par Florence Brochoire

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