Au Cœur des Minoteries, Fondation Clair-Bois, Genève

Nous vivons dans un monde obnubilé par les chiffres. Tout le monde les aime, tout le monde en a besoin! Nous en sommes entourés, ils sont devenus notre référence dans tous les domaines, y compris celui des soins et de l’aide prodigués à notre prochain. Les institutions accueillant des personnes qui ont parfois besoin d’un accompagnement pour le moindre geste quotidien, n’échappent pas à la règle. En effet, dans notre monde, quoi de plus évocateur que le nombre de repas servis, le nombre de lits changés ou le nombre de tabliers repassés, pour illustrer le bon fonctionnement d’une institution lambda? Quoi de plus beau que d’aligner des colonnes de pourcentages, de pavoiser devant des graphiques de niveaux colorés ou encore que de s’émerveiller à la vue de courbes de rentabilité d’une présentation Powerpoint?

Quoi de plus beau ? Je vais vous dire ce qu’il y a de plus beau : raconter comment des femmes et des hommes dédient leurs talents, leur temps et leurs compétences à la création de liens, au tissage de relations, dans le seul but d’apporter du mieux-être et du mieux-vivre. Des femmes et des hommes donnent sans compter, sans rien attendre en retour, à ceux dans le besoin. Beaucoup d’âmes s’avèrent capables d’un tel dévouement, j’en ai rencontré dans diverses institutions, divers milieux de par le monde, mais c’est au cœur des Minoteries de la Fondation Clair-Bois que j’ai choisi de me poser pour observer la magie des rapports humains, tout en participant à la vie du lieu, lorsque la possibilité m’en était donnée.

L’idée est née d’une rencontre sans lien avec un reportage. Petit à petit, elle a germé pendant pratiquement une année avant de prendre forme et que je n’ose la proposer. La rencontre, ce fut celle avec M. Jacques Rougé, le directeur du site, dont l’écoute et l’attention m’ont immédiatement impressionnée. La forme, ce fut de passer près de quarante heures en tout sur place dans les différents services : de la lingerie en passant par l’atelier musicothérapie, du service ménage avant de m’arrêter dans la cuisine par exemple.

Férue de contacts, je n’ai pas été déçue et voici pourquoi : contact doit être le premier mot que tout le monde apprend à intégrer dans ses cellules cérébrales en pénétrant dans Clair-Bois, et il se décline à l’infini : contact verbal, contact visuel, contact physique, contact affectif, contact professionnel, contact subtil, contact direct, contact fragile, contact instantané, contact furtif, contact … Cette action de se mettre en relation avec l’autre, comme il est, représente bien le premier maillon à partir duquel il devient possible tisser les liens si chers à mon être.

Ce savoir-faire du contact, je l’ai vécu avec intensité, car immédiatement, je me suis sentie accueillie partout où j’ai passé du temps et avec tous mes interlocuteurs. Ma démarche, quelques peu atypique, a suscité l’intérêt et les conversations sont allées bon train, notamment dans la salle de pause où tout le monde ajoutait son grain de sel!

Plutôt que de décliner les différents moments partagés en travaillant au restaurant ou à la lingerie, en faisant du ménage ou en tranchant du basilic, j’ai pris le parti de choisir des mots clefs et de les déployer grâce à mon expérience de “terrain”.

Après contact, me viennent en bataille : attention, écoute, mémoire, joie, professionnalisme, humour, formation, créativité, résultats. Ces dix mots pourraient représenter le mini abécédaire du site de les Minoteries de la Fondation Clair-Bois.

Attention : L’attention aux résidents, naturellement, mais aussi au travail que l’on veut impeccable, l’attention aux détails qui font toute la différence. L’attention aux gestes, au ton de la voix, au rythme, à l’environnement, à la relation. Quand je pense à cette attention, le nom de Charlie me vient immédiatement à l’esprit. Charlie est éducateur depuis sept ans dans l’enceinte de Clair-Bois. Un soir, j’ai participé à une sortie au restaurant des Vieux-Grenadiers avec des résidents, Nicolas, actuellement en formation, et Charlie, évidemment. Le groupe de cette soirée est particulier, car il est composé de résidents habitant à différents étages, et il a été créé à leur demande. Pendant tout le repas, Charlie est passé de Pascal à Vivien, de Vivien à Céline avec une fluidité et une précision à couper le souffle. Sur le moment, j’étais admirative, d’autant plus qu’il me parlait aussi des uns et des autres. Rétrospectivement, j’ai compris qu’une attention optimale lui avait permis de jongler de table en table avec une telle agilité et sans que personne ne se rendît compte de son degré de concentration. Bien sûr, il connaît parfaitement les résidents et de fait leurs besoins respectifs, mais quand même, c’était de la haute voltige!

Ecoute : Comme je l’ai évoqué plus haut, l’écoute première dont j’ai été le témoin direct, fut celle de M. Rougé. Lorsque vous vous trouvez dans la situation de devoir gérer une personne handicapée, vous êtes très seul. Cela arrive progressivement et insidieusement mais de manière irréversible, et bientôt plus personne ne veut entendre parler ni de vos “petits” malheurs, ni de vos “petits” soucis. L’écoute est la première forme de l’empathie, nul besoin de parler ou de commenter. Juste rester présent et tendre une oreille attentive. Des oreilles tendues, j’en ai croisé partout, que ce soit au secrétariat où tout fini par arriver, à la cuisine où le moindre détail peut se révéler crucial, au service technique où se recueillent tous les petits défauts engendrant de grands maux mais aussi au service vidéo où sont reçus les candidats à l’émission Singularité diffusée sur Léman Bleu, et dont tant la production que la réalisation incombe intégralement à Clair-Bois et son personnel.

Mémoire : Ce mot a surgi de nulle part, et m’a surprise de prime abord. En effet, à Clair-Bois, j’ai ressenti vivement la notion de l’instant, comme si ce dernier était à chaque fois renouvelé tel un petit miracle. Et malgré tout, une mémoire vivante et profonde s’enracine en enchevêtrant les êtres qu’elle croise. Le personnel soignant avec les résidents, l’histoire de chacun et son parcours représentant la mémoire vive sur lequel tout le monde s’appuie. L’équipe d’Alexa du centre de jour qui via l’atelier lecture, par exemple permet à chacun de se souvenir de la séance précédente, mais également Isabelle et son équipe de la lingerie accueillant les clients externes comme à la maison (inutile ici de redonner son nom ou de préciser comment les articles seront réceptionnés). Rosa dont j’ai partagé une matinée de labeur, arpentant le troisième étage avec son chariot coloré et son rire éclatant, qui connaît le moindre détail de la vie de chacun et s’en sert pour que ses passages de fée du logis demeurent les plus discrets possibles.

Joie : Ce sentiment si difficile à peindre se manifeste en une myriade de nuances plus ou moins expressives en fonction de chacun. Pépites dans les yeux, petit sourire malin, geste microscopique ou ostentatoire, cri rauque ou aigu, mouvement des yeux ou de la langue, grande respiration, “tapement” du pied, rire à foison… Lors de mon séjour à Clair-Bois, j’ai pu expérimenter toutes ces variations et bien d’autres encore. Une joie profonde venant du cœur d’un résident lorsque celui-ci se régale à l’avance du plat qu’il a commandé, joie des personnes dans la salle de pause lorsque j’explique mon travail et qu’elles se sentent mise en valeur, joie de Zara Cochard lors de notre rencontre pour l’émission Singularité, la mienne aussi à ce moment précis, mais de la même façon, lorsque j’apprends à plier le linge et que je constate le soin méticuleux que chacun prend à bien m’expliquer l’importance capitale que tous ces petits gestes peuvent représenter. Joie partagée entre les résidents et les intervenants lors de l’atelier de cuisine ou de musicothérapie.

Professionnalisme : Nombreux sont les corps de métiers se côtoyant sur le site de la Minoterie où ils représentent un éventail très varié du monde du travail : agents administratifs, éducateurs, chefs en cuisine, lingères, hommes à tout faire, serveurs, infirmiers, informaticiens, femmes de ménages, physiothérapeutes… Le tout dans un espace relativement limité. Le point commun de toutes ces personnes se résume en deux mots : engagement professionnel. Le public bénéficiant des prestations principales détient les mêmes droits que quiconque! La nourriture est préparée avec la même rigueur que dans n’importe quel restaurant, le linge est lavé, repassé et rangé avec les mêmes attentions qu’ailleurs, les films vidéo tournés et montés avec l’exigence d’un résultat hors-pair. J’ai observé que tout cela était possible, car tous les collaborateurs gardent à l’esprit la spécificité du lieu, mais tout en restant également en contact avec le monde extérieur. La fondation a beaucoup diversifié ses prestations, ainsi le restaurant est ouvert à tous, à des prix défiant toute concurrence, et son service traiteur est extrêmement demandé, le pressing est aussi tourné vers l’extérieur, travail impeccable garanti. Cette double casquette démontre des capacités d’adaptation et une flexibilité allant de pair avec le professionnalisme.

Humour : Que dis-je? Autodérision même! Les résidents m’ont étonnée par leur regard sur eux-mêmes, tout autant que sur la vie. Ils possèdent une fraîcheur, une puissante sensibilité à fleur de peau forçant l’admiration. Le personnel aussi, quel que soit le service, transmet sa bonne humeur et les rires résonnent en cœur dans la Minoterie. Rosa, par exemple me disant avec un sourire jusqu’aux oreilles : “Je fais partie des meubles”. Le service technique qui garde “en otage” la machine à pop-corn, après l’avoir réparée, sous prétexte de procéder à quelques “tests”! Travailler sérieusement avec des touches d’humour et en se jouant des tours, j’adore!

Formation : La formation se présente comme une seconde nature à la Minoterie. Dans tous les services : lingerie, cuisine, restaurant, service technique et atelier vidéo des personnes sont formées ou réinsérées, qu’elles soient en situation de handicap ou pas. C’est une vocation que les personnes responsables ont toutes embrassée avec passion et détermination. Je pense notamment ici à Jérémy Fauchère, responsable du restaurant : tel un cerbère, il veille et recadre immédiatement son personnel afin qu’il apprenne le métier de manière impeccable. La volonté de faire progresser, d’accompagner, de guider, de donner des clés d’indépendance se lit sur toutes les lèvres, se voit sur tous les visages.

Créativité : La créativité et l’énergie qu’elle dégage sont palpables dans chaque coin et recoin de la Fondation. Tout le monde en devient acteur, tant les résidents que les employés, certains par la nature de leur travail, comme à l’atelier vidéo, mais pas seulement. La créativité se décline aussi dans le tissage des liens, celui-ci n’étant pas a priori évident, par exemple lorsque les résidents sont amenés à entrer en relation avec le personnel administratif. Celui-ci bénéficie de formations spécifiques pour disposer des outils de communication nécessaires. La cuisine se distingue le lieu par excellence de la créativité. Les repas doivent être variés, et les imaginations se mettent au travail pour chercher puis préparer, sans omettre les limites budgétaires indispensables qu’il est impératif de prendre en considération!

Résultat : Si je choisis à dessein de mettre ce mot au singulier, bien que les résultats de Clair-Bois se comptent par dizaines, c’est qu’il me tient à cœur d’exhiber tel un trophée, un résultat unique. Il rassemble ainsi tous les résultats que les différentes équipes : soins, ateliers, cuisines, restaurant, lingerie, services techniques, du nettoyage, l’atelier vidéo, tous les résultats qu’ils soient infimes ou importants, apportent tous une différence. Le résultat, n’est autre que le bien-être de tous. Les résidents ont le sourire, ils évoluent dans un environnement au sein duquel leurs spécificités sont prises en compte et respectées. Le personnel a le sourire, les conditions de travail, bien qu’agréables ne sont pas toujours idéales. Les restrictions budgétaires en rapport avec le désengagement de plus en plus net de l’Etat, peuvent devenir pesantes, mais la volonté de continuer sur les chemins tracés depuis l’origine, de donner le meilleur de soi-même reste intacte. Je referme la page sur une note de justesse. Le diapason de Clair-Bois résonne avec une certaine vision de l’altérité qu’il me plaît de louer.