Deux Mig-29 sont réapprovisionnés par un Il-76 en janvier 1990 / Wikimedia Commons

La Russie a t-elle employé des contractors en Syrie ?

L’apparition d’un avion de transport kazakh dans le ciel syrien interroge sur le recours possible par Moscou à des sociétés privées pour son déploiement.


Alors que la Russie a depuis quelques semaines décuplé son soutien au régime syrien puis entamé des frappes aériennes dans la région, des données issues de Flight Radar (un site spécialisé dans la surveillance de vols en temps réel sur toute la planète) indiquent que Moscou pourrait avoir eu recours à des sociétés privées pour transporter de l’équipement vers l’aéroport de Lattaquié.

Cet article a été préparé avec Fabrice Deprez.


Le 15 septembre, le site “Flight Radar 24” repère un Il-76, un avion de transport d’origine soviétique, au sud de Homs. L’indicatif de l’appareil renvoie à Air Almaty, une compagnie aérienne kazakh ajoutée en 2009 à la “liste noire” des compagnies aériennes de l’UE.

Capture d’écran de Flight Radar montrant le Il-76 au sud de Homs

L’avion ne va rester affiché que quelques secondes, avant de disparaître des écrans.

La brève apparition de l’appareil pourrait être due à une erreur de Flight Radar. Contactée, la société a affirmé “ne pas pouvoir confirmer à 100 % que l’apparition de ce vol sur Flight Radar était due à la présence effective de l’avion, ou à une erreur”.

Mais elle pourrait aussi être la conséquence de la méthode employée pour repérer l’avion; la multilatération est une technique qui permet de localiser un appareil en triangulant les données reçues par plusieurs stations au sol, et sans que l’avion lui-même ne donne ces informations. L’utilisation de cette technique pour repérer l’avion est indiqué par la mention “T-MLAT” dans la section “Radar” de la capture d’écran. D’après un expert de l’aviation interrogé sur la question, cela signifie notamment que “l’appareil ne diffusait pas sa position”. La disparition de l’avion des écrans serait alors due “à un manque de données suffisantes pour continuer à estimer sa position”.

L’hypothèse d’un bug est d’autant moins probable que la position de l’avion correspond à une trajectoire employée à plusieurs reprises par des avions de l’armée russe pour ravitailler le nombre grandissant de troupes présent dans la région. Ainsi, le 8 septembre, un blogueur russe repère un Il-76 faisant le trajet depuis l’aéroport de Lattaquié jusqu’à Moscou et passant par le même endroit. Le lendemain, un Antonov 124 de l’armée russe est repéré au sud d’Homs, pratiquement au même endroit.

Une provenance possible de cet appareil est l’aéroport de Lattaquié, qui a fait l’objet depuis quelques semaines d’un renforcement considérable par l’armée russe. Des photos satellites de l’aéroport datant du 15 septembre confirment la présence d’un Il-76 ce jour-là (bien qu’il serait impossible de confirmer qu’il s’agisse du même appareil, d’autant que l’activité autour de l’aéroport était alors particulièrement importante)

Il est aussi possible que l’appareil provienne de Turquie et qu’il n’ait fait que survoler la Syrie en passant par le sud de Homs, comme le font un certain nombre d’avions civils de manière régulière. Néanmoins, le fait qu’il s’agisse d’un avion-cargo, Il-76 qui plus est (l’un des avions les plus fréquemment employés pour le transport d’équipement militaire), appartenant à un groupe de société reliés à la Russie et ce au moment précis ou Moscou déploie un nombre important de troupes dans la région, amène à penser que cet appareil pourrait avoir opéré sur le territoire syrien.

Entre Ukraine, Kazakhstan, Russie et Emirats Arabes Unis

Le Il-76 repéré le 15 septembre n’appartient pas à l’armée russe, mais à une société privée, Air Almaty. Officiellement implantée au Kazakhstan, la société ne dispose pas de site internet. Un rapport de l’aviation civile chinoise datant de 2011 indique néanmoins qu’Air Almaty opère deux IL-76TD, la version civile de l’avion de transport soviétique, ainsi qu’un IL-76T. L’immatriculation d’un de ces appareils, UP-I7601, correspond à l’appareil repéré en Syrie.

Extrait du rapport de l’aviation civile chinoise mentionnant l’appareil repéré en Syrie

La société a été ajoutée en 2009 à la liste noire des compagnies aériennes par l’Union Européenne, et ne peut donc pas opérer dans les pays de l’Union.

Plus intrigant, Air Almaty entretient des liens étroits avec une autre société de transport aérien, ukrainienne celle-ci : ZetAvia.

Contrairement à Air Almaty, Zetavia dispose d’un site internet présentant ses activités et sa flotte d’avions, tous des Il-76. Or, il s’avère que l’appareil immatriculé “UP-I7601” et dont l’indicatif renvoie à Air Almaty est présenté sur le site de la société ukrainienne, comme “disponible à la location”. Le site indique aussi que l’appareil est actuellement basé à Fujaïrah, aux Emirats Arabes Unis.

De plus, l’un des dirigeants de ZetAvia est présent au conseil d’administration d’Air Almaty, dont il possède 49 % des parts, d’après les données du ministère des finances kazakh. Oleg Sergueïev, le dirigeant en question, est enregistré dans le registre des sociétés ukrainienne en Russie, dans la ville d’Ekaterinbourg, et est défini comme “non résident” dans le registre des sociétés du Kazakhstan. Le second dirigeant de ZetAvia est lui aussi enregistré en Russie.

Ces deux sociétés sont elles-mêmes reliées à une troisième : Reem Travel. Reem Travel est basée aux Emirats Arabes Unis et agit comme l’agent commercial d’Air Almaty ainsi que de ZetAvia. Sur son site, Reem Travel déclare aussi avoir créé ZetAvia “en partant de zéro”. Enfin, sur le rapport de l’aviation civile chinoise, l’adresse mail d’Oleg Sergueïev, le dirigeant de ZetAvia et “General manager” d’Air Almaty, est “manager[@]reemtravel.com”.

Une autre personne, Igor Kochkine, apparaît sur une base de données de sociétés logistiques basées au Moyen-Orient comme le directeur marketing de Reem Travel, ainsi que dans le registre des sociétés du Kazakhstan comme membre du conseil d’administration d’Air Almaty.

Les trois sociétés sont donc très probablement la création du même groupe de personnes. Bien qu’elles soient basées au Kazakhstan, en Ukraine et aux Emirats-Arabes Unis, il semble de plus que les personnes contrôlant ces sociétés, et notamment Oleg Sergueïev, soient de nationalité russe. ZetAvia, Air Almaty et Reem Travel n’ont pas répondu à des demandes d’information par mail.

Le Il-76 répéré au-dessus de la Syrie, ici photographié aux Emirats Arabes Unis / Source

Le Kazakhstan a longtemps été un pays extrêmement populaire pour y implanter des compagnies aériennes. L’une des raisons, affirme le journaliste d’investigation Matt Potter dans un livre consacré auxcontrebandiers de l’ex-URSS, est que “en plus du fait qu’ils laissent n’importe qui s’implanter, l’indicatif de ces compagnies aériennes kazakhes était toujours Unicorn November, abrégé en UN […] ce qui faisait croire certains contrôleurs aériens naïfs, notamment en Afrique, qu’il s’agissait d’avions de l’ONU”.

Les Emirats Arabes Unis en général, et Fujaïrah en particulier (la ville ou est basé l’appareil repéré au-dessus de la Syrie), possèdent aussi une réputation sulfureuse. Dans un rapport du “Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité” publié en octobre 2014, la chercheuse Géraldine Franc qualifie le pays de “plaque tournante du trafic illicite d’armes et autre matériel militaire vers l’Iran” et plus généralement de “lieux importants de transit pour les marchandises prohibées par les Nations unies”. Le pays possède en effet de nombreuses zones franches hébergeant un grand nombre de société-écrans, ainsi que des infrastructures de contrôle particulièrement laxistes (même inexistantes jusqu’en 2007 ; elles restent aujourd’hui faibles).

Notons toutefois que les Emirats Arabes Unis représentent aussi un hub logistique majeur pour le commerce légal, notamment pour des raisons géographiques, au croisement entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Une pratique habituelle

Le recours par des armées nationales à des contractors privés pour des besoins logistiques n’a rien de nouveau. “Volga Dnepr”, une société russe possédant une flotte d’avions de transport Antonov 124 et Il-76, a ainsi réalisé plusieurs vols pour l’armée française, comme lors de l’opération Serval. Volga Dnepr travaille aussi régulièrement avec l’armée russe.

L’emploi de contractors est généralement un moyen de pallier à un manque de moyens logistiques (c’est la raison de leur utilisation par l’armée française).

Autre avantage : c’est l’un des meilleurs moyens de transporter discrètement du matériel ou des personnes sensibles. En 2005, le New York Times s’était ainsi intéressé aux activités d’Aero Contractors Ltd, une société privée qui, d’après le journal américain, aurait transporté pour la CIA des prisonniers capturés à l’étranger, en plus d’avoir fourni en équipements des rébellions supportées par les Etats-Unis, d’avoir évacué des personnalités importantes ou d’avoir récupéré des armes sur des théâtres d’opération.

Si l’utilisation de contractors n’est donc pas inédite, il n’existait jusque là aucune donnée permettant de penser que la Russie y avait eut recours dans le cadre de son déploiement syrien. Les informations présentés dans cet article ne sont évidemment pas suffisantes pour conclure avec assurance une telle chose : il est ainsi possible que le Il-76 ait été au service de l’armée syrienne, d’un client civil en Syrie, ou même qu’il ne faisait que traverser le pays sans y avoir effectivement opéré. Néanmoins, si ces informations venaient à être confirmées, elle pourrait amener à s’interroger sur les capacités logistiques de la Russie dans son opération syrienne, et plus généralement sur la manière dont le déploiement de l’armée russe a été opéré.

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