Dialogue en ESS

En février 2016, j’ai participé à un voyage d’étude sur l’économie citoyenne organisé par le réseau GNIAC au PTCE Domb’innov. J’ai eu la chance d’assister à un échange lumineux entre Armand Rosenberg, DG de Valhorizon, animateur du Pôle, et Danièle Demoustier, économiste honoraire à l’IEP de Grenoble, spécialiste de l’ESS. Tandis qu’Armand, le développeur local témoigne de son expérience et explique ses choix stratégiques, Danièle enrichit le propos en situant la démarche Domb’innov dans le contexte plus large de l’ESS. Un dialogue nourri de la vision et de l’expertise de chacun, que je ne voulais pas garder plus longtemps par-devers moi.

Work in progress à la recyclerie créative où les créateurs perçoivent 75% des ventes, travaillent 8h et assurent 2h d’animation bénévole par semaine

Danièle Demoustier: Une des vertus du monde associatif, c’est qu’il permet à des gens qui n’auraient jamais été entrepreneurs de le devenir. Car les dirigeants d’organisations Loi 1901 sont des entrepreneurs qui structurent et animent le territoire en s’appuyant sur le tissu associatif qu’ils enrichissent.

Armand Rosenberg: Oui, mais il y a des différences fondamentales entre une association et une SAS. Même si la Loi ESS est très inclusive, et si on peut considérer la capacité de quelques habitants à s’organiser pour créer une réponse à la solitude des personnes âgées de leur quartier comme une forme d’entrepreneuriat, on ne parle pas de la même chose. Et il convient de se prémunir des glissements en marquant clairement les différences entre économie sociale et entrepreneuriat social. Ceci étant dit, pour moi, il n’y a rien d’idéologique à ces questions, je les aborde au contraire de façon très pragmatique. 
Prenons par exemple le champ de la petite enfance. Je constate que dans nos structures petite enfance nous avons un taux d’occupation de l’ordre de 90 à 95% tandis qu’il est inférieur à 70% dans les crèches publiques au niveau national. Il y a dans le service public une recherche de qualité qui se traduit notamment par une inflation de normes qui éloigne le service des réels besoins des familles. De notre côté, nous considérons que chaque place vacante correspond à une famille qui n’a pas de solution d’accueil, et c’est une dimension forte de notre métier de travailler à avoir un taux d’occupation maximal.
Les crèches privées c’est-à-dire les entreprises lucratives, s’inscrivent quant à elles dans des modèles où de toute façon, avec des tarifs plus élevés, elles couvrent leurs coûts d’investissement en 7 ans, là où nous couvrons les nôtre en 15 ans. Du côté de Valhorizon, l’ensemble de nos services sont intégrés, avec par exemple un dispositif de professionnalisation pour toutes les personnes qui passent dans nos structures. Bref, nous ne faisons pas que répondre à des besoins non pourvus, nous travaillons à un projet de développement territorial.

Une croissance lente et régulière qui permet la redistribution

Danièle Demoustier: Et ça fait une vraie différence avec l’économie productive. On le voit bien avec le Pôle Alpen où le service industriel s’accompagne également d’un service relationnel. On se soucie vraiment des personnes que l’on accompagne. Autre caractéristique de l’ESS que tu viens de souligner: le temps long et les réserves impartageables.
La comparaison de l’évolution du chiffre d’affaire entre une structure à but lucratif et une structure marchande de l’ESS est assez parlante. Du côté de l’ESS, nous avons une croissance lente, mais régulière. Cette régularité permet de la redistribution. Et ça, c’est très intéressant.

Armand Rosenberg: Donc, si nous restons très pragmatiques sur ces sujets, nous pouvons dire qu’à l’évidence, le modèle que nous défendons est celui qui utilise le mieux l’argent public.

Danièle Demoustier: C’est en tout cas le choix qu’ont fait les Suédois. Ils trouvaient que les crèches publiques leur coûtaient trop cher. Le système était très normatif, très institutionnel, ne produisait aucune innovation. Alors ils les ont cédées soit à des coopératives de parents, soit à des coopératives de salariés, parce qu’ils n’ont pas de Scic. Pour autant, ils n’ont pas baissé les financements publics. Nous avons là un système totalement géré par les usagers qui fonctionne parfaitement bien.

Armand Rosenberg: Je pense en effet que l’enjeu n’est pas tant de baisser le volume d’argent public qui est disponible que de rendre son usage plus efficace. Il ne faut pas se tromper de débat. Il ne s’agit pas de considérer que seuls les modèles qui fonctionnent sans argent public sont intéressants. Ceux-là ne peuvent s’adresser qu’à la classe moyenne. Il est tout à fait fondamental de conserver un système de solidarité, qui ne consiste pas seulement à une distribution d’allocation, mais qui dans son fonctionnement même, garantisse un mélange des populations.
D’ailleurs, les secteurs économiques qui ne bénéficient pas du soutien de l’État sont extrêmement rares. Même l’industrie pharmaceutique réussit à capter de l’argent public. Est-ce nécessaire? L’argent public est finalement partout dans l’économie, alors que le discours général consiste à proclamer qu’il y a des s secteurs entiers qui n’en bénéficient pas. C’est tout simplement faux.

L’ESS favorise l’innovation organisationnelle

Danièle Demoustier: D’ailleurs, lorsqu’on examine la comptabilité nationale, on s’aperçoit que l’ESS qui représente 10% de l’emploi salarié, ne capte que 1% de l’argent public par rapport au reste de l’économie. Je pense personnellement que la question du mode de financement est secondaire et que tout devrait dépendre de la nature du projet. Les CIGALES par exemple, vivent tout à fait sans fonds publics.
Finalement ce qui me paraît le plus intéressant dans ces exemples, ce n’est pas le mode de financement, mais plutôt le mode de gouvernance, c’est-à-dire la façon dont on associe les gens aux décisions. Je ne vois pas l’ESS comme un substitut à l’économie publique mais plutôt comme un aiguillon pour démocratiser l’économie publique et favoriser l’innovation organisationnelle, celle qui concerne les processus qui permettent aux gens de travailler ensemble.

Armand Rosenberg: Le financement public est nécessaire et il doit rester présent sur un grand nombre de secteurs et notamment là où les modèles lucratifs sont absents. On peut faire du centre de loisirs sans financement public, mais on ne peut pas faire du centre social

Danièle et Armand, les deux premiers en partant de la gauche

Autre vertu de l’ESS, c’est que nous ne sommes pas dans un système de rentabilité du capital. Valhorizon se structure autour d’un financement du développement par le développement et pour le développement du territoire. Plus concrètement, le fait que nous mutualisions nos moyens et que nous assemblions les projets les uns aux autres à la façon d’un mur nous permet de financer des coûts structurels qui sont nécessaires pour faire du développement. Le projet alimente le projet, financièrement mais stratégiquement aussi.
Nous avons des activités existantes au modèle économique équilibré qui ont la capacité de payer le loyer d’un nouveau local. On peut dès lors y adjoindre des activités qui elles, ont juste la capacité de couvrir leur coût marginal d’activité, mais pas la totalité de leur coût structurel. Mais lorsque ces activités seront sorties de le leur phase d’amorçage et d’accélération, elles participeront elles aussi aux coûts structurels de l’ensemble, ce qui nous permettra d’ajouter de nouvelles briques. Le modèle économique se construit là, plutôt que de passer par un outil capitalistique qui a besoin de se rémunérer avant d’investir dans un nouveau projet. Dans l’ESS, nous avons inventé d’autres façons d’accumuler du capital et d’organiser le développement de l’entreprise. Les mutuelles ont réussi à accumuler d’énormes sommes d’argent sans jamais distribué un centime en dividende.

Danièle Demoustier: Il y a également des montages et de l’accumulation financière dans l’économie sociale. Le montant cumulé des réserves impartageable est impressionnant. Elles sont d’ailleurs convoitées par le monde de la finance qui rêve d’en faire sauter les verrous.

Armand Rosenberg: L’avantage du capital, c’est qu’il est très mobile. Il est ici, puis il est là. Il se déplace sans arrêt pour être rémunéré. ça crée de la richesse in fine parce qu’il participe à la création de plusieurs entreprises qui créeront de la valeur, avant qu’il ne se déplace à nouveau.
Nous, dans l’ESS, nous sommes dans un système où la création de valeur ne s’appuie pas sur du capital qui se déplace. Nous n’avons pas la capacité de le rémunérer. Il faut dès lors réfléchir différemment. ça veut peut-être dire que nous n’avons pas intérêt à mettre les projets dans des entités juridiques séparées et ça conduit potentiellement à considérer que la bonne stratégie, c’est de mettre les projets dans une couveuse qui soit une seule et même entité juridique afin de plus avoir besoin de déplacer du capital d’un endroit à l’autre.
Et, dans l’ESS, au lieu de rester piégé dans des réflexions liées au capital et à sa rémunération, pour savoir si, finalement, on va se rémunérer à 2 %, à 5 à 10 ou 15%, nous sortons ce sujet du débat pour organiser un développement de l’ingénierie qui permet le développement des entreprises existantes. Cette phase d’ingénierie en réalité rémunère aussi Valhorizon, sur un volet qui est pécuniairement identifiable: je porte un projet qui porte une partie de mes charges de structure. 
Cette rémunération, même modeste, permet au modèle de continuer à se développer. Et si j’ai 100 projets, je peux développer un outil d’accompagnement qui permet de se mettre au service de l’ensemble. Les montants ne sont pas importants, ce qui limite considérablement la prise de risque, même si cette dernière est bien réelle. C’est une forme de capital-risque acceptable dès lors que le ROI est utile à l’ensemble.
Lorsque nous avons commencé à adopter ce système, notre chiffre d’affaire était de 2M€. Il est aujourd’hui de 5M€. Et ce système ne rapporte pas que la quote-part des charges de structure qui sont couverts par chacun des projets que nous incubons, ça rapporte en fait de nombreuses autres choses: des réseaux, de la légitimité, de l’expertise et de l’ingénierie…. Et ça nous permet de les mobiliser dans d’autres espaces que ceux dans lesquels nous nous développons habituellement.

Donc lorsque nous portons la Recyclerie ( 200 tonnes recyclées et 27 emplois créés), nous risquons peut-être de perdre le financement des dépenses de structure que nous avons engagées, mais ça nous permet de gonfler notre capacité d’ingénierie ainsi que nos services supports: dans l’équipe, nous sommes passés d’une secrétaire qui faisait des plaquettes à une responsable marketing… Nous sommes passés d’un comptable à un vrai contrôleur de gestion… Et nous sommes passés d’une relation avec la chargée de mission économie de notre territoire a une relation avec le vice-président de la Région qui traite du développement économique. Et le fait d’être passé de cette situation A à cette situation B grâce au portage de projets, en réalité, ça nous permet aussi d’ouvrir une nouvelle crèche, qui est devenu notre vache à lait. En fait, c’est plus que de la mutualisation.

Danièle Demoustier: ça fonctionne ici parce que l’ensemble est orchestré par un développeur. Ailleurs, l’ESS semble manquer de R&D. C’est dommage car dans d’autres secteurs, on sait très bien utiliser les universités et les laboratoires de recherche. J’alerte souvent les acteurs sur le fait que les universités sont sans arrêt sollicitées par les grandes entreprises. C’est du service public, c’est gratuit! Le monde de l’ESS a souvent été autodidacte et s’est souvent méfié de la recherche et des laboratoires, en mettant en avant une identité d’acteur de terrain. Du développement en interne, couplé à des institutions technologiques et universitaires en sciences sociales sont des combinaisons à développer. La force de Domb’innov, c’est qu’il rassemble dans une même entité l’ancien et le nouveau sans quoi, ça ne marcherait pas.

Armand Rosenberg: Les anciens projets nourrissent les nouveaux mais les nouveaux nourrissent aussi les anciens, il ne faut pas le perdre de vue. Les anciens projets permettent aux nouveaux de vivre, mais le fait d’en mettre des nouveaux permet aussi aux anciens de continuer à se développer. Il y a là quelque chose de vertueux qui est assez intéressant.

Danièle Demoustier: Ceci peut faire penser au Bol à Lyon. Ce dernier s’inscrit néanmoins plus dans le modèle italien du consortium, qui institutionnalise la mutualisation.

Armand Rosenberg: Après, si certaines entreprises ou certaines activités quittent le PTCE ce n’est pas un problème. Chez nous, c’est par exemple le cas de la Recyclerie qui quitte le cocon familial avec la création d’une nouvelle structure juridique. C’est finalement très positif. ça crée de la dynamique économique sur le territoire. ça donne de la visibilité, et ça vient renforcer la légitimité de l’ensemble du système. ça montre que l’enjeu, ce n’est pas un l’accumulation de pouvoir, mais bien l’accumulation économique.
Dans le cas de la Recyclerie cependant, la mutualisation des fonctions supports ne disparaît pas pour autant. L’entité est autonome, elle a son conseil d’administration avec un président qui prend ses décisions, lequel président n’est d’ailleurs pas membre du conseil d’administration de Valhorizon. Nous sommes donc bien dans quelque chose qui est différent. En revanche, les services support, qu’il s’agisse du contrôle de gestion, du marketing, de la communication ou de la direction générale, donc la stratégie, sont des moyens qui restent partagés entre la Recyclerie et Valhorizon.

Les projets vivent et se nourrissent de la dynamique collective

Danièle Demoustier: Cela renvoie au modèle africain. Dans ce cas, la mère aide la fille à se créer et la fille ne rend pas à la mère mais à un troisième acteur. C’est comme les ONG qui donnent des chèvres à un groupe de paysans. Lorsqu’elles font des petits, ils sont donnés à un autre groupe.

Armand Rosenberg: Pour ce qui est de la Recyclerie, incubée puis sortie de Valhorizon, elle incube aujourd’hui un autre projet intitulé “La Recyclerie Créative”. On ne sait pas si le projet restera ou pas dans le giron de la Recyclerie. Ce n’est pas du tout une question de pouvoir de X ou de Y, mais bien de survie ou de dynamique positive des projets.

Danièle Demoustier: Il faut en effet être vigilant à ce que la fille ne mange pas la mère, même si ça peut arriver.

Armand Rosenberg: C’est pour cela que nous cherchons à maintenir un système qui aboutit obligatoirement à une mutualisation des services supports entre les structures. Au moment où l’on met de l’énergie pour développer une nouvelle structure, ça ne fonctionne que si s’il y un retour qui est celui du gonflement global des services supports. Si la structure sort complètement en termes juridiques et de pouvoir ce n’est pas grave. En revanche, si la mutualisation de moyens disparaît, ça implique une restriction des services supports et donc une moindre efficience de toute l’énergie qui a été mise au service de l’ensemble. Ce qui permet aux services de base de Valhorizon de se développer, c’est le fait que les services supports ont pris de l’ampleur et peuvent soutenir l’ensemble.
L’enjeu au lancement d’un projet, c’est le capital pour financer son ingénierie. Dans le cadre de ce modèle, tout est déjà intégré dans les services supports. La recyclerie est sortie parce qu’elle avait deux parents, avec Valhorizon, qui la portait juridiquement et le syndicat mixte de traitement des ordures ménagères. Ses parents là, sont ceux qui ont mis les moyens. Et puis il y avait un entrepreneur qui portait ça, et qui a d’abord travaillé pendant 6 à 8 mois bénévolement avant de devenir salarié et d’être aidé par une armée de bénévoles.
Il fallait que tous ces acteurs puissent s’assembler et s’entendre dans une nouvelle gouvernance pour qu’elle garde sa dynamique. La sortie de la Recyclerie permet aussi de faire vivre cette dynamique collective là, qui est essentielle à l’ensemble. Tous ces projets ne reposent pas sur une personne mais sur plusieurs acteurs qui partagent une vision commune.
Ça correspond bien au projet du local Lab. Un bâtiment que nous en sommes en train de créer qui a vocation à incarner la dynamique dans laquelle nous nous trouvons. L’incarner ça veut dire à la fois avoir des supports supplémentaires pour faire les choses, mais aussi la rendre plus visible, plus accessible, afin de permettre aux acteurs de s’emparer des outils que nous avons créé et qui sont disponibles. ça va permettre à tous types d’acteurs de venir plus aisément et de trouver un accueil, de la ressource et de pouvoir entreprendre. Et ce qui nous intéresse également c’est rencontrer des acteurs qui ont déjà inventé des choses et de bénéficier de leur modélisation, dans le cadre d’une relation d’apports réciproques, au bénéfice de notre territoire.