90 ans de Tintin : Que seraient devenus les pays imaginaires d’Hergé dans le monde actuel ?

Tous les amateurs de Tintin (les “tintinophiles” comme on les appelle) le savent déjà, mais 2019 marque le 90ème anniversaire du célèbre reporter belge. Grand fan de ces bandes dessinées depuis tout petit, j’ai toujours considéré qu’Hergé inscrivait les tribulations de Tintin comme des témoignages très contemporains de leur époque: chaque album reflétant un pan de l’Histoire du XXème siècle (le communisme dans Tintin au pays des Soviets, le colonialisme dans Tintin au Congo, l’impérialisme japonais dans Le Lotus Bleu, la guerre froide dans L’Affaire Tournesol, la conquête spatiale dans Objectif Lune et On a marché sur la Lune, les révolutions et l’instabilité politique en Amérique du Sud dans Tintin et les Picaros, etc…). Le seul sujet qu’Hergé n’a pas traité dans ses BD est peut-être le Troisième Reich d’Hitler. Mais rappelons qu’à cette époque, il travaillait pour un journal d’obédience nazie sous l’occupation allemande de la Belgique : sa liberté de parole ne lui permettait donc peut-être pas de traiter ce sujet comme il le souhaitait.

A l’occasion de cet anniversaire, je me suis essayé à un petit exercice : imaginé ce que serait devenu les pays imaginaires créés par Hergé au cours des aventures de Tintin. Car la Syldavie, la Bordurie, le Khemed, le San Théodoros, le Nuevo Rico ou les royaunes indiens de Rawhajpoutalah et du Gopal ont tous été imaginés comme des états contemporains, ayant une place géopolitique dans le monde de l’époque.


Dans cet article, je ne vais pas m’attarder sur le San Théodoros et la Bordurie. Tout simplement, parce que j’en ai déjà parlé sur un autre de mes sites : Le Connard Enchaîné :

  • Rongé par l’instabilité politique, le San Théodoros serait devenue plus qu’une République Bananière : il aurait été racheté par une entreprise privée, en occurrence le groupe Bayer-Monsanto, afin que le conglomérat puisse y faire ses tests grandeur nature.
  • La Bordurie, quant à elle, serait née des cendres de l’Ukraine, et serait devenue un État satellite de la Russie au cœur de l’Europe, faisant imploser au passage le projet européen.

Désormais, attardons-nous un peu plus sur les autres.


La Syldavie :

Drapeau de la Syldavie

Comme de partout en Europe, la monarchie syldave a été secouée par une vague de contestations populaires au cours du XXème siècle. Au cours des années 1980, le printemps syldave réclamait plus de pouvoir au peuple. Devant la pression populaire, le roi, Ottokar IV, s’est donc résout à adopter une nouvelle Constitution en 1987, d’après laquelle la Syldavie devient une monarchie parlementaire, donnant plus de pouvoir au Parlement, et où la famille royale se contente d’un rôle symbolique de représentation (un peu comme le roi d’Espagne ou la reine d’Angleterre).

C’est donc sous l’impulsion du PSLS (Parti Social-Libéral Syldave), au pouvoir sans discontinuer pendant 30 ans, que la Syldavie va devenir membre de l’OTAN (en 1988), puis de l’Union Européenne (en 2002). Économiquement, ce petit royaume va devenir un exemple à suivre, avec une croissance à deux chiffres au début des années 2000. Mais, pour arriver à ce mirage économique, le PSLS a largement ouvert la Syldavie aux marchés financiers (privatisation des écoles, des hôpitaux, des services publics, et même de la police), ce qui a conduit au cataclysme : la crise financière de 2008 plonge le pays dans le chaos. Déclaré en faillite, l’État s’en sortira finalement grâce aux aides européennes, comme la Grèce, le Portugal ou l’Islande. Mais la population restera traumatisée par cette période, et accuse ses dirigeants politiques d’avoir vendu le pays à la finance mondiale. En réponse à ce phénomène de défiance de la classe politique traditionnelle, l’élection législative de 2015 voit deux parties populistes s’affronter au deuxième tour, mettant ainsi fin à l’hégémonie politique du PSLS : le PFS (Parti Fasciste Syldave, d’extrême droite) et le PSS (Parti Stalinien Syldave, d’extrême gauche). Ce sera finalement le Parti Fasciste qui l’emportera, à une très large majorité. Arrivé au pouvoir, celui-ci quitta l’UE et l’OTAN, abrogea définitivement la Monarchie en modifiant la Constitution, et nationalisa toutes les chaines TV et radios, afin de “ne pas laisser l’information aux mains de la finance ou des étrangers”. Ces derniers mois, la Syldavie s’est rapproché de le Hongrie de Viktor Orban, avec qui elle souhaiterait créer une Union Économique et Militaire.


Le Nuevo Rico :

Drapeau du Nuevo Rico

Qualifié de miracle économique de l’Amérique du Sud au cours des années 1970–1980, le Nuevo Rico était ce modèle de pays socialiste qui fonctionne. La grande richesse de ses sols en pétrole lui permettait de financer un Etat-Providence fort et interventionniste, un peu comme le Venezuela d’Hugo Chavez ou la Bolivie de Maduro. Il fut d’ailleurs l’un des membres fondateurs de l’Union Bolivarienne, qui était censé redonner un nouvel élan au continent Sud-Américain.

Mais la chute des cours du pétrole ont conduit le pays à sa perte. Le système économique s’est effondré : les exportations n’arrivant plus à injecter suffisamment de devises pour financer les (trop) lourdes dépenses de l’Etat. Petit à petit, le Nuevo Rico s’est enlisé dans la pauvreté. Aujourd’hui, son économie est complètement exsangue, et rongée par l’inflation et le chômage.


Le Khemed :

Drapeau du Khemed

Comme toutes les monarchies du Golfe (desquelles Hergé s’est inspiré), le Khemed tente de s’imposer, aux côtés de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis, comme le chef du monde libre au Moyen-Orient. Régionalement, il s’efforce de se positionner comme une force politique, mais aussi religieuse. Il veut être perçu comme l’un des leaders du monde musulman, et se querelle pour cela avec l’Iran d’un côté (l’opposition entre chiites et sunnites est plus que jamais d’actualité), et la Turquie d’Erdogan de l’autre. Avant cela, le royaume du Khemed a été l’un des plus grands adversaires des leaders arabes laïcs du Proche-Orient, de Saddam Hussein en Irak à Bachar El-Assad en Syrie (le parti Baas), et même, à l’époque, Nasser en Egypte.

Sur le plan international, le Khemed est un allié de l’Occident. Proche des États-Unis, il accueille même des bases américaines sur son sol. Il est en outre l’un des rares soutiens d’Israel dans le monde arabo-musulman.

Mais, ce petit royaume est aussi accusé d’avoir joué un double jeu dans la lutte contre le terrorisme international. Impliqué au sein de la coalition militaire contre l’Etat Islamique en Irak et en Syrie, il a aussi grandement financé Al Qaïda dans les années 1990–2000.

Enfin, les associations de défenses des Droits de l’Homme épinglent régulièrement le Khemed pour son système politique liberticide, basé sur la charia. La presse n’est pas libre, l’homosexualité ou le fait d’être chrétien ou juif sont des crimes, la peine de mort et la torture sont pratiquées de manière routinière, et les femmes n’ont toujours pas le droit de conduire, travailler ou divorcer.


Les royaumes d’Inde de Rawhajpoutalah et du Gopal

Drapeau de Rawhajpoutalah (royaume du Nord de l’Inde)

Ces deux royaumes, dirigés par des Maharadjahs, et situés au Nord de l’Inde, ont suivi la mutation de l’ensemble du sous-continent indien : ils se sont ouverts sur le monde et sont devenus de véritables usines du monde. Des minerais de cobalt ont été découverts dans leur sol, et ils ont entrepris de grands travaux de forages et exploités d’immenses mines à ciel ouvert, créant ainsi pollution et problèmes sanitaires. On estime que 30% des minerais qui serviraient à fabriquer les voitures électriques ou les panneaux solaires en Occident viendrait de ces 2 États d’Inde. Cette industrie pose énormément de problèmes localement, puisqu’elle crée des “villages du cancer”, c’est-à-dire des villages entiers où les populations souffrent de cancers respiratoires ou digestifs, à cause de la contamination de l’air et de l’eau potable. Une situation alarmante quand on sait que les habitants de Rawhajpoutalah et du Gopal font déjà partie des plus pauvres au monde (80% de la population vit avec moins de 2 euros par jour). Ces peuples souffrent également d’un taux d’alphabétisation inférieur à 10%, et un taux de prévalence du VIH de 40%.