Hyblab Rennes 2016

Cette année, j’ai eu le plaisir de participer au Hyblab Rennes en tant qu’experte et encadrante de projet.
Les organisateurs de cet évènement le présente ainsi :

Le cluster Ouest Médialab organise les 13, 14 et 15 décembre 2016 à Rennes, un atelier HybLab dédié aux récits interactifs.
Pendant 3 jours, des étudiants en informatique de l’INSA Rennes, en design graphique de LISAA, en journalisme de SciencesPo Rennes et du département info-com de l’Université Rennes 2 réaliseront des contenus multimédias pour produire avec des professionnels de l’information et de la communication des récits interactifs innovants.”

À partir d’une compilation de travaux d’Hadrien Bibard (que j‘ai également représenté durant ces trois jours), journaliste et chargé de projet numérique, et de mes propres recherches en tant que graphiste et doctorante/chargée de cours en Sciences de l’Information et de la Communication, nous voulions proposer un projet aux étudiant(e)s (en tant que groupe d’indépendant(e)s).

Des étudiant(e)s en journalisme, communication, graphisme, informatique… Vont donc plancher sur le sujet des violences domestiques/violences faites aux femmes, ainsi que sur les récits interactifs qui vont être le fil rouge de cette édition.

Nous nous étions fixés des objectifs pédagogiques :
- On proposait un thème, une idée de base et des données à partir desquelles travailler, mais si le groupe d’étudiant arrivait à nous convaincre de faire autre chose (et bien, sinon ça ne marche pas) : c’était ok. Il fallait juste justifier chaque choix, chaque proposition, voire parfois convaincre d’autres personne du groupe au moment des votes.
- On voulait qu’ils arrivent avec un certains nombres de compétences (souvent liées à leur formation initiale) mais qu’ils en repartent avec des nouvelles. Ça pouvait être des choses comme découvrir qu’on est bon sous la pression, qu’on a pas peur de parler devant un public, qu’on a pas peur de décrocher le téléphone pour appeler des inconnus, qu’on pouvait finalement mettre le nez dans du code sans s’auto-détruire…
- Qu’ils s’amusent. Avec le jeu, on peut apprendre en s’amusant, à tout âge. Quitte à travailler sur un seriousgame, autant être dans le ludique jusqu’au bout.

Pour voir les projets des éditions précédentes, vous pouvez cliquer ici.
Et pour voir les équipes de l’édition en question, c’est par .

Mais alors, quel projet avons-nous proposés pour ce Hyblab Rennes 2016 ?

Nous avions tous les deux plusieurs observations :
- Hadrien avait l’impression que le gouvernement déployait davantage des campagnes de communication massives en lien avec les attentats alors que celles des violences conjugales étaient réservées à un jour dans l’année (le 25 novembre, jour de sensibilisation aux violences faites aux femmes) bien qu’elles tuaient toute l’année et davantage, proportionnellement parlant. Avec l’état d’urgence (les assignations à résidence, la loi sur le renseignement, etc) il y a une campagne législative qui touche à la sphère privée. C’est donc possible. Mais pourtant, pourquoi peut-on assigner des militants et des journalistes à résidence mais pas d’arrêter des hommes et des femmes violents avec leur prochain ?
- De mon côté, je trouvais que les campagnes de prévention sur la violence conjugale avait toujours la même tête. Le mot “tête” n’étant pas choisi au hasard puisque c’est la plupart du temps un visage de femme visiblement battue qui illustre ce type de communication. À force d’utiliser tout le temps le même visuel, cette représentation enferme cette violence dans une image, une représentation que l’on se fait de ces agressions, comme si la violence conjugale n’était de la violence conjugale que s’il y avait un bleu visible sur le visage, ou qu’il y avait une fracture.
(Il existe le même phénomène avec le viol, où pour certain(e)s, un viol n’est un viol que si c’est un inconnu qui agresse une femme dans un parking et la menace avec un couteau. Ce qui ne correspond pas à toutes les réalités.)

1er jour.

Et voilà, c’est parti. J’ai une sympathique team de 9 étudiants (dont un apprenti-développeur fan de koala qui va entre plusieurs groupes, vous pouvez donc noter sa capacité d’adaptation d’un sujet à un autre en 2 minutes d’intervalle.)
Trois graphistes joyeux lurons avec un code secret pour communiquer entre eux (dont un qui a fait le trajet depuis Nantes pour être à Rennes, et deux de mon ancienne école), trois master Information-Communication PRANET de Rennes 2 (qui connaissent les réseaux sociaux et le pouvoir du lol, la série Community et l’orthographe, soit tout pour réussir), ainsi que deux étudiantes de Sciences-Po (dont une écrivaine en herbe et une dessinatrice de presse, rien que ça.)

Le premier jour permet de faire connaissance et d’exposer le sujet et ses données. Côté données, j’avais fait le tri entre plusieurs témoignages que j’avais classés lors de mes recherches, en partant volontairement sur les questions d’invisibilité, d’intimité, de violences cachées… Car je trouvais que ce n’était pas assez développé dans les campagnes actuelles.

Nous avons également eu droit à une masterclass de Benjamin Hoguet, un spécialiste des histoires interactives. (J’étais personnellement très heureuse d’apprendre sa présence à l’évènement.) Il a pu prodiguer des conseils aux étudiants durant le Hyblab, en passant de groupes en groupes.

À la fin de la première journée, on doit présenter trois projets différents. Chacun vise un public (les enfants, les jeunes adultes, les personnages âgées) choisi par la team en fonction des enjeux que ça peut représenter. De même pour la forme : est-ce qu’on fait un chatbot ? Un seriousgame ? Un long format ? Qu’est-ce qui est réalisable avec les deux jours qui restent, qu’est-ce qui peut être intégré dans le temps imparti ? Avons-nous les capacités et compétences pour ?

2eme jour.

La veille au soir, nous avions procédé à un vote pour choisir le projet sur lequel ils allaient travailler dès le lendemain matin. C’est l’unanimité, donc la deuxième journée démarre rapidement. Ça sera une sorte “d’histoire dont vous êtes le héros” avec un récit à embranchement, qui ressemble un peu au jeu “Jeu d’influences.
Les groupes se répartissent les tâches, que ça soit dans le graphisme ou l’écriture de l’histoire. Un qui s’occupe des dialogues, un autre des récits qui encadrent l’histoire, les graphistes établissent un nuancier, une identité visuelle…
Que ça soit dans le texte ou les images, ils veulent quelque chose de non-genré. Les visages ne sont pas spécifiquement “féminin” ou “masculin”. Les prénoms choisis sont unisexes (“Camille” et “Alex”), pour pouvoir prendre en compte tous types de couples (hétérosexuels et homosexuels).
L’écriture est relue et reformulée pour pouvoir coller avec ces exigences.
Ils se sont imposés des contraintes et s’y tiennent.

3eme jour.

Dernier jour pour finaliser le projet. On test, on relit, on intègre les contenus.

À 16h, c’est fini. On prend le temps de faire un récapitulatif de l’aventure. Tous mes objectifs pédagogiques, présentés au début du Hyblab, on été rempli, et je ne manque pas d’exprimer ma fierté. Ils ont su réaliser un projet jouable avec le temps imparti, avec un réel esprit d’équipe (par exemple : ils se sont rapidement imposé la règle de lever la main pour s’exprimer, pour ne pas se couper la parole, en voulant vraiment respecter la parole et les envies des uns et des autres.)

Les deux étudiantes de Sciences-Po ont également du écrire un texte pour le pitch final de quatre minutes (que vous pouvez voir en vidéo ci-dessous.)

Je remets ici le texte de présentation, tel quel :

Comme vous pouvez le voir, toutes les campagnes de sensibilisation sont les mêmes : la femme au traditionnel cocard. Mais derrière ces bleus se cache une autre réalité : les violences psychologiques.

Pourquoi donc ne pas agir avant le premier coup ? Juste se poser une simple question : Est-ce que ce que je vis est normal ?

L’entourage des victimes ne comprend souvent pas l’engrenage qui s’opère dans leur tête et minimise cette violence. « Pourquoi tu restes si tu es si malheureux/se ? » Mais ces formes de violences sont le premier pas vers des violences physiques. Elles touchent en priorité les jeunes femmes de 18 à 30 ans, d’où notre choix de viser un public jeune.

A travers un jeu interactif, nous vous invitons à découvrir une histoire banale : deux jeunes qui s’aiment, tout va bien jusqu’à ce que plus rien n’aille. Glissez vous dans la peau de l’agresseur et dans celle de la victime pour comprendre le mécanisme et pour vous demandez : « est ce que c’est normal » ?

Vous découvrirez les situations types, qui reviennent le plus souvent dans les témoignages des victimes : le harcèlement par texto, le dénigrement, mais aussi les sautes d’humeur. L’agresseur peut se montrer violent mais aussi le plus adorable des chatons : les deux faces d’une et même pièce.

Ces violences concernent tout le monde : homme, femme en couple hétéro ou homosexuel, chacun peut être victime ou coupable. Nos personnages sont donc non genrés, les narrations sont racontées d’un point de vue subjectif pour se mettre vraiment dans la tête des personnages. Cette contrainte, on la retrouve autant dans l’écriture que dans le design : des traits simples, des couleurs non genrées.

Choisissez donc d’incarner Alex ou Camille, 19 ans, tous les deux étudiants à Rennes. Après un début de relation idyllique, les choses se gâtent rapidement. Sur le modèle des traditionnels jeux dont vous êtes le héros, vous aurez très vite à faire des choix : Aller ensemble aux soirées, ou rester regarder un épisode de série au chaud, par exemple. Vous ne découvrez qu’au cours du jeu si vous avez choisi d’incarner l’agresseur ou la victime.

Du côté de la victime justement : peu importe les choix, la fin est la même. Elle n’est aucunement responsable de ce qu’elle subit.

Du côté de l’agresseur, la volonté est la même : se glisser dans sa peau, voir à travers ces yeux. Pourquoi fait-il ça ? Comprendre sa frustration, son raisonnement. Vous refaites le chemin parallèle des faits mais vu cette fois par l’agresseur. On vit ses justifications, l’interprétation de ses actes et de ceux de son/sa partenaire.

Le jeu est aujourd’hui disponible dans une première version, on pourra par la suite ajouter du son d’ambiance ou pourquoi pas une page de témoignages. On ne parle des violences conjugales que le 25 novembre, cependant chaque jour des victimes meurent sous les coups de leur partenaire. Prenez conscience des premiers signes, afin de savoir si oui ou non, ce que vous vivez c’est normal.

Parmi les projets que j’ai beaucoup aimés, il y a eu celui sur la précarité énergétique (ça m’a permis d’en apprendre plus sur cette thématique que je ne connaissais absolument pas) et celle sur le vieillissement de la population qu’ils ont réussi à rendre très fun avec un site qui permet de voyager dans le temps.

Après délibération du jury, nous avons remportés le premier prix de ce HybLab Rennes (j’avoue avoir crié de joie.)

C’était une expérience pédagogique très enrichissante.

Le résultat est visible sur le site du Hyblab.

J’espère bien réitérer l’expérience du HybLab (mais je ne sais pas si j’arriverai à avoir une équipe aussi chouette que celle que j’ai déjà eu !)
Le prochain sera à Nantes, sur le thème du datajournalisme.

Je repars d’ailleurs durant le mois de janvier 2017 pour présenter le projet lors de la soirée StoryCode de Nantes.