Expo Women House: de la « desperate housewife » à la libération artistique

L’expo Women House à la Monnaie de Paris explore les liens entre la femme et la domesticité. Jusqu’au 28 janvier, elle accueille une quarantaine d’artistes féminines des XXème et XXIème siècles qui interrogent la symbolique du foyer, tantôt prison, refuge ou espace de création.

Valie Export, La Madone des naissances (1976) ©Sophie Kloetzli

Organisée par la Monnaie de Paris, l’expo Women House n’est pas la première de ce nom. En 1972, Miriam Shapiro et Judy Chicago, les deux co-directrices d’un programme d’art féministe à l’École des Arts de Californie, montent Womanhouse, une exposition qui questionne d’ores et déjà la figure de la femme au foyer américaine. Un travail documenté par Johanna Demetrakas dans un film de 1974, dont voici un court extrait qui décrypte avec ironie les rôles -stéréotypés- dévolus aux femmes:

Extrait du film Womanhouse, projeté à l’expo Women House (1974)

Des clichés que les artistes exposées à la Monnaie de Paris dénoncent avec la même détermination, qu’elle soit teintée d’ironie, de mélancolie ou de révolte, et avec toujours cette volonté de se réapproprier pleinement la sphère domestique, jusqu’à en faire un lieu de création artistique. “Les artistes mises en lumière par cette exposition se sont saisies de ce sujet complexe pour remettre la femme au centre d’une histoire de l’art et de l’architecture dont elle était absente, voire victime”, explique la brochure de l’expo.

Women House rend ainsi hommage au célèbre essai de Virginia Woolf, intitulé Une Chambre à soi (1929). Ce manifeste résolument féministe évoque la nécessité pour une femme d’avoir un espace pour s’isoler et s’adonner à une activité artistique: “Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions d’années, si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice.”

Des “desperate housewives” mélancoliques et révoltées

À travers la figure de la femme au foyer -désespérée, bien entendu, comme le veut la célèbre série télévisuelle américaine-, les artistes associent la maison à un lieu d’enfermement où les femmes sont soumises au pouvoir masculin. Elles s’amusent à parodier les stéréotypes de la femme au foyer qui contemple avec mélancolie les désillusions de la vie conjugale. Karin Mack se photographie par exemple dans son rituel de repassage, s’allongeant sur la planche à repasser comme si elle venait y mourir. Un confinement qui mène parfois au délire: Lucy Gunning filme quant à elle une femme escaladant des meubles dans sa chambre.

Karin Mack, Rêve de repassage, (1975) ©Sophie Kloetzli

Martha Rosler a l’idée d’intégrer dans ses collages les parties intimes de la femme aux appareils électro-ménagers: fesses et poitrines se mêlent au lave-vaisselle ou au frigo pour représenter la fusion de la femme avec ses propres tâches domestiques, jusqu’à sa disparition.

Martha Rosler, Damp meat / Viande humide ©Sophie Kloetzli

De l’enfermement à la création artistique

Certaines artistes représentent la femme dans un rapport de continuité avec son propre habitat: allongée dans une armoire, se fondant à un mur, cachée derrière une cheminée… Les photographies de Francesca Woodman -qui s’est suicidée à l’âge de 22 ans- mettent en scène son corps, le plus souvent dénudé, qui se fond dans le paysage domestique, matérialisant son passage dans l’au-delà.

Francesca Woodman, From Space, 1976 © Betty and George Woodman

De la femme à la maison à la femme-maison

L’exposition se clôt avec les femmes-maisons des iconiques Louise Bourgeois et Niki de Saint-Phalle, qui ont toutes les deux, à leur manière, associé le corps féminin à l’architecture de la maison. Dès les années 1940, Louise Bourgeois représente, sous forme d’images puis de sculptures, le corps d’une femme dans la continuité de sa propre maison, questionnant l’ambiguïté de identité féminine: “Elle est en totale contradiction avec elle-même parce qu’elle croit se cacher, alors qu’en fait elle se montre”.

Louise Bourgeois, Femme-maison (1994) ©Sophie Kloetzli

Quand Niki de Saint Phalle conçoit sa propre Nana-maison en 1966, elle voit les choses en grand: baptisée Hon (“elle” en suédois), la gigantesque Nana mesure environ 28 mètres de long. Pendant quelques mois au musée d’art moderne de Stockholm, les visiteurs ont pu entrer à l’intérieur de cette gigantesque femme-maison par son vagin et se promener à l’intérieur de son corps, qui abritait un milk-bar situé dans son sein, un cinéma dans son bras ou encore un toboggan dans son genou… “C’était la plus grande femme du monde, une cathédrale, une usine, une baleine, l’arche de Noé maman. Elle fut la plus grande putain du monde, explique l’artiste. Je pense que [les visiteurs] n’étaient pas tout à fait pareils que quand ils sont sortis que quand ils sont entrés!” La Nana incarne alors l’espace domestique qu’elle s’est pleinement approprié, exprimant toute la force de la création féminine, qu’elle soit maternelle ou artistique.

Niki de Saint-Phalle, Hon (1966) à Stockholm © Moderna Museet Stockholm

Sophie Kloetzli

“Women House” à la Monnaie de Paris, jusqu’au 28 janvier 2018.

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