MediaLab
Il faut écouter des voix décalées pour imaginer le futur… les médias pourraient utilement écouter celle de Salman Rushdie. Nul ne soupçonnera de ne pas être en prise avec l’actualité. L’auteur des « Versets sataniques » a pourtant choisi, dans son dernier ouvrage, une écriture très originale pour parler de notre monde. Dans « Deux Ans, huit mois et vingt-huit nuits », soit très exactement mille et une nuits, il mêle mythologies et réalités pour raconter comment des êtres magiques, les jinns, vont lutter contre les fléaux du fanatisme, de la corruption, du terrorisme et du dérèglement climatique.

Rencontré à l’Institut des Futurs souhaitables, le sociologue Erwann Lecoeur voit dans l’ouvrage de Rushdie une idée forte à destination des médias et les journalistes. Ces derniers sont en effet confrontés chaque jour à la défiance de la société, à la difficulté de justifier la valeur de l’information de qualité et à leur faiblesse face à la puissance de propagation des fake news. Pour s’adresser à nos contemporains qui se passionnent pour les super-héros type Marvel…ou Trump, « il faut refictionnaliser le monde », juge le spécialiste des mécanismes de construction de l’opinion.
De fait plusieurs initiatives passionnantes explorent actuellement les codes de la fiction pour raconter différemment l’actualité.
Et cet été peut être l’occasion de se dépayser en voyageant à travers ces nouveaux médias.
Nous pouvions croire le monde de la scène réservé au théâtre ou à la danse ? L’estrade devient le lieu vivant du récit de reportages. Les conférences TED s’ouvrent parfois aux journalistes. Plus frappant, Live Magazine en a fait sa spécialité unique depuis 2004. Le média vivant est très radical car il fait le pari de l’éphémère : les récits des journalistes ne sont pas filmés.

Le succès de Live Média ne se dément pas et la formule a même été déclinée pour les enfants.
Reprenant les codes d’un festival, les Ateliers de Couthûres, dont la première édition a été lancée durant l’été 2016 grâce à un crowdfunding réussi, accueillent penseurs et reporters dans un petit village du Lot-et-Garonne pour raconter notre monde. L’ambiance est aussi éloignée que possible de l’écran de télévision et du JT.
Depuis quelques années, le renouveau vient aussi des séries, genre star de la fiction actuelle.
Le succès phénoménal enregistré par NPR, la radio publique américaine, avec « Serial » — un feuilleton d’investigation téléchargé plusieurs dizaines de millions de fois à travers le monde ! — a fait des émules en France, avec Binge Audio ou BoxSons.
L’écrit n’est pas en reste : le site Les Jours publie sous forme de séries ses investigations sur Vincent Bolloré ou l’affaire Grégory. Un des reporters du site, David Thomson, vient de décrocher le prix Albert Londres, consécration suprême des journalistes français, pour sa série « Les revenants », sur les djihadistes de retour de Syrie.

Les raisons de cet attrait des journalistes pour les séries ? Une journaliste américaine américaine a exploré secrets du storytelling de « Master of None » : la série de Netflix est passée maître dans l’art de donner plus de deux versions à une histoire, de faire silence, de créer de l’empathie…Des concepts peu courants dans les médias traditionnels.
Cette liste non exhaustive confirme à quel point la fiction et ses codes peuvent aider les médias à renouer les liens avec la société. En (re)devenant vivants, en s’inspirant des séries, en explorant de nouveaux univers, ils peuvent être captivants et reconquérir leur rôle essentiel pour raconter notre présent souvent complexe et dramatique.
Jean-Baptiste Diebold, journaliste résident Lab#13
