Petit conte “japanisant”

Izanami, posée en haut d’une petite montagne de pierres grossièrement taillées, fixe le fond du fleuve assagi. Avec ses jambes, couleur ivoire, légèrement repliées sur le flanc d’un rocher, elle semble faire une pause dans la course du temps. Ses cheveux longs caressent son kimono d’écailles bleues et vertes. Ils ondulent lentement dans le vent, laissant apparaître de temps en temps l’arête de son nez fin. Hors de tout, au milieu du rien, Izanami est comme une photographie en couleur dans le paysage figé d’un polaroid glacé. Lorsqu’elle s’adresse à la petite fille qui se tient juste à quelques mètres d’elle, cachée derrière le tronc émacié d’un arbre sec, ses lèvres vermeilles ne bougent pas. Elle lui dit :
- As-tu réfléchi, Yuki ?
La petite renifle légèrement. Elle essuie du revers de la manche les petits morceaux de pleurs et de morve qui se sont accumulé sur son visage. Elle tremble doucement en regardant un petit bout d’herbe rousse qu’elle chahute du pied avec pudeur. Yuki n’a pas vraiment préparé sa réponse. Yuki a sept ans.
- Oui.
- Oui, quoi ?
- Oui, je suis d’accord.
Izanami continue de fixer l’eau sombre du Motayasu sans jamais adresser un seule regard à la petite. Plus rien ne bouge. Les remous du fleuve se sont arrêtés au moment même où la dernière syllabe de la formule magique «oui, je suis d’accord » est venue mourir dans l’oreille de la déesse. Le temps s’est réellement arrêté.

Quelques instants de vide et de silence avant que, soudainement, une myriade de particules dorées surgissent du néant pour venir s’agglutiner autour d’Izanami. A bien y regarder, ce ne sont pas des particules mais pas loin d’un millier de petits poissons transparents, éclairés de l’intérieur d’une lumière d’or. Ils s’agitent doucement, patients, attendant leur tour. L’un après l’autre, comme sortant de leur demi-sommeil, chacun nage mollement pour venir se poser sur une lèvre de la déesse. Une seconde s’écoule et ils repartent instantanément dans un éclair blanc. C’est ainsi qu’Izanami délivre ses messages. Aucun son ne sort de sa bouche mais chaque poisson éphémère comprend et s’en va accomplir sa dernière tâche à l’autre bout du parc. En quelques minutes, le jardin dans lequel Yuki et Izanami se sont rencontrées pour la première fois hier est totalement métamorphosé. Les feuilles des cerisiers se remettent à frémir, le vert de l’herbe noyée de rosée à scintiller. Les arbres déchirés, brulées, retrouvent force et vigueur. Le double platane centenaire grandit peu à peu et revient étendre doucement ses branches jusqu’à effleurer la surface de l’eau.

- Souhaites-tu que nous nous occupions également du palais, Yuki ?
- Je n’y ai pas réfléchi.
- Prends ton temps. Comme je te l’ai déjà dit hier, il t’en coûtera une partie de ton avant-bras droit.
- Mais je viens de vous donner une partie de mon âme.
-Ce n’est pas suffisant ! Pour redonner à ce palais sa splendeur originelle, tu dois me donner plus. Je t’ai déjà expliqué que la création et la mort sont intimement liées. Ainsi, pour redonner vie à ton parc, tu dois faire mourir quelque chose de toi. C’est le pacte.
- Je pourrais vous donner un petit doigt en échange…
- Avec un petit doigt, je ferai revenir une limace ma chère. Que préfères-tu ? Ton palais ou une limace?
- Voudriez-vous bien faire revenir le palais avec quelques enfants à l’intérieur si je vous donne mon bras droit entier ?
- C’est entendu. Pour un palais et 2 enfants. Rien de plus. Nous le nommerons Genbaku. Le nouveau palais Genbaku.

Sans qu’on ne voie encore d’où proviennent ces sons, le parc bordant le fleuve s’anime de cris d’enfants. Les dalles et les vitres explosées s’ébranlent lentement et se remettent en place. C’est comme si l’on remontait une pendule. Les milles et un débris éparpillés se ré-assemblent au ralenti. Le rouge sombre, le noir brulé s’effacent pour redonner vie aux dorures du palais.

Les rires semblent maintenant venir de l’intérieur de l’édifice. Les voix fluettes résonnent de plus en plus fort et deux gamins sortent en courant de la bâtisse reconstruite, dévalant les marches de l’entrée, cerfs-volants multicolores en main. Chacun le sien. Une pluie fine tombe du ciel. Elle créé une vapeur naturelle. Cela sent bon la pluie d’été, celle d’avant, celle du souvenir, celle qui pénètre vos narines vous piquant au vif jusqu’à la moelle.
Pour la première fois, Izanami détourne le regard du fleuve pour contempler son œuvre. Yuki est toujours là. Cachée derrière le dernier squelette d’arbre. Derrière elle, une ombre gigantesque en forme de spermatozoïde sans œil pose une main griffue sur le sommet de son crâne. La manche droite de la blouse en tissu bleu de Yuki vole au vent. Vide. De son autre main, elle enserre le tronc. Les larmes coulent en silence.

- Pourquoi pleures-tu encore ?

Yuki ne répond pas. Ses petits yeux rougis ne quittent pas le sol. Elle savoure ce qu’elle entend. Le vent dans le feuillage, les semelles sur les pavés du palais. Elle imagine des pétales tourbillonnant avec les cerfs-volants. Si elle ouvrait les yeux maintenant, peut-être que tout disparaitrait. Encore.
- Ces enfants ? Qui c’est ?
- Je n’en sais rien. J’ai créé deux enfants au hasard.
- Je voudrais qu’ils soient mon frère et ma sœur.
- N’es-tu pas contente de ce que tu as obtenu, Yuki ? J’essaie de te rendre à nouveau heureuse ma chérie. Si tu me demandes encore quelque chose, je pourrais bien prendre ton âme à jamais et t’entrainer avec moi dans nos enfers. Connais-tu le chien hurleur. Celui qui gueule à la mort en attendant son maître décédé depuis cent ans. Veux-tu vraiment le rejoindre ?
- Izanami. Peux-tu, s’il te plait faire revenir toute ma famille. Mon papa, ma maman, Iruka et Kami.
- En échange de quoi ? Il ne te reste plus grand-chose.
- Je veux bien partir avec toi.
- Yuki… Tu parles sans réfléchir. Si tu reviens demain, nous pourrons en rediscuter. Si je fais revenir ta famille mais que tu n’es plus là pour en profiter, quel en serait l’intérêt ?

Yuki ne répond rien. Il lui vient l’envie de lever les yeux vers le fleuve. Juste un peu. Les cris d’enfants tourbillonnent autour d’elle.
- Viens jouer avec nous Yuki, viens !
Elle croit reconnaître la voix d’une de ses camarades de classe. Yuki ne se rappelle plus son nom. Et ça lui fait terriblement mal de ne plus s’en rappeler. Elle est la fille qui renifle tout le temps son pot de colle. Celle qui a une frange bien trop longue en forme de « v ».
- Aller, viens !
Maintenant que toute sa classe a disparu, que son école entière n’est plus, à quoi bon perdre son temps à essayer de se rappeler cette petite fille. Vraiment, à quoi bon. Izanami a surement raison.
- Déesse ?
- Oui.
- Je ne comprends pas… Pourquoi me demander autant pour faire revenir ma famille alors que vous avez déjà pris toute la ville ?
- Cela n’a rien à voir. J’étais très énervée. J’en avais marre de voir cette guerre trainer des pieds, tourner au ralenti. J’ai donné un coup de pouce aux chefs d’état pour qu’on en finisse avec ces querelles d’enfants. J’ai voulu quelque chose de fort, d’inédit, de splendide. J’y ai réfléchi deux jours et deux nuits entières. J’ai ensuite travaillé à la création de mon être de mort pendant une journée complète. Du lever du soleil jusqu’à la tombée du jour, j’ai préparé les plans. Puis, pendant la nuit, j’ai sué sang et eau pour que ce nouvel être soit mis au monde dès le matin suivant. Il allait être d’une force incroyable. Il serait capable d’éradiquer une ville entière en un simple claquement de doigt. Clac ! C’est ainsi que j’ai donné la vie à Genshibakudan, mon champignon de feu et de sang. Quand tu l’as vu l’autre jour, tu as été époustouflée, n’est-ce pas ? Il était magnifique, non ? Une de mes plus belles créations. Mais, pour en revenir à ta question, Yuki, ceci n’est rien, comparé au sacrifice du cœur. Être tué de manière anonyme n’a pas de valeur. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être tué par ou pour l’amour. Je suis sure que cela aussi tu peux le comprendre. Yuki, tu peux toujours te contenter de ce bout de parc, de ce palais et de ces deux enfants. Fais-les devenir ton frère et ta sœur. Prends cet arbre que tu agrippes bêtement depuis des heures comme papa et ce bouton d’or pour maman ! Ah Ah Ah !
Mais… Mais, pourquoi pars-tu ? Reviens… Reviens !

Yuki a lâché son arbre et tourne les talons à la déesse. De dos, Izanami aperçoit une longue trainée de sang parcourant le corps de la petite de la racine du cou jusqu’au milieu du dos. La petite tunique bleue souillée et déchirée laisse entrevoir une large blessure béante aux bords verdâtres, coagulés. Izinami murmure pour elle-même :
-Tu es de toute façon déjà finie, ma petite… J’ai bien perdu mon temps avec toi. Pauvre Yuki.

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