“Mais ils sont où les 60% qui sont pour ?” : bonne question !

Mardi soir, à Angers, dans le cadre des états généraux de la bioéthique – en préparation de la révision des lois de bioéthique qui interviendront en fin d’année ou en début d’année prochaine –, avait lieu l’un des premiers débats de France ouvert au public.

Le thème de la soirée était : « L’Assistance Médicale à la Procréation pour tou•te•s ? »
Comprendre : « pour toutes et tous »… on ne philosophera pas sur l’utilisation de l’écriture inclusive 🇫🇷

J’avoue m’être rendu à ce débat avec un peu d’appréhension et avec deux objectifs :
- prendre part au débat et donner mon avis sur ce sujet : pour une fois que l’État nous donne la parole dans un débat ouvert, on ne va se priver.
- écouter les arguments des défenseurs de la procréation médicalement assistée (des pro-PMA et / ou pro-GPA, comme on les appelle).

Il faut reconnaitre qu’on ne savait pas trop à quoi s’attendre puisque ce genre de débat n’a lieu que tous les 5 ans. L’ambiance d’avant-débat était d’ailleurs intéressante : tout le monde s’observe, se toise, sans savoir qui pense quoi, qui va dire quoi.

18h30, début de la soirée.


“Va-t-on vraiment débattre de ça ?”

Après une courte introduction du journaliste-médiateur (Thierry Lardeux) de la soirée, le Dr. Miguel Jean, directeur de l’Espace de Réflexion Éthique (ERE) des Pays de la Loire, nous précise une chose : “Mon souhait ce soir, c’est que vous ayez la parole, que vous parliez et donniez votre avis. Ce soir, c’est votre soirée !”

Les 4 intervenants ont été présentés :
- Dr. Pascale May-Panloup, Responsable de l’Unité Fonctionnelle de Biologie de la Reproduction du CHU d’Angers ;
- Magali Bouteille-Brigant, Maitre de conférences en droit privé ;
- Caroline Delavoux, du collectif BAMP ;
- Dr. Miguel Jean, Maître de conférences des Universités (Biologie de la reproduction) et directeur de l’Espace de Réflexion Ethique des Pays de la Loire.

Et après une courte présentation de ce qu’est la procréation médicalement assistée aujourd’hui d’un point de vue médical (par le Dr. May-Panloup) puis juridique (par Mme Bouteille-Brigant), Caroline Delavoux a présenté le collectif BAMP. Le décor était planté.

Est alors ré-intervenu le Dr. Jean pour nous re-dire que cette soirée était pour nous, les personnes présentes, puis il a conclu : “La première question que l’on peut se poser sur la procréation médicalement assistée est celle de la limite d’âge : doit-on en fixer une minimale ? Une maximale ?”

Le journaliste-médiateur reprend alors la parole et nous indique que cette question est la première de notre débat du soir, et que nous avons 20 minutes pour en débattre. 20 minutes…

Stupeur dans la salle : va-t-on vraiment débattre de cette question avant de se demander pourquoi et comment mettra-t-on en place la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes et les femmes seules ? Nous avons cru pendant de longues minutes que le débat allait se concentrer sur des questions de détails comme celle-ci, sans poser les vrais questions de fond.

Quelques interventions sortent du thème de la première question pour aborder – avec raison – la procréation médicalement assistée, coeur du débat du jour. En vain, le journaliste médiateur nous ramène toujours à cette première question, pendant 20 minutes.
Le ton est un peu monté entre certaines personnes du public et les intervenants. Nous avons cru, un instant, que le débat allait nous être confisqué.

Puis, après 20 minutes d’un débat aux allures de mascarade, nous voilà enfin dans le coeur du sujet : la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes (deuxième thème de la soirée), pour les femmes seules (troisième thème) et, enfin, la procréation médicalement assistée pour les couples d’hommes (plus clairement appelée “les mères porteuses” ou “la GPA”) (quatrième question).


Un débat plein d’inquiétudes et de réserves

Disons-le clairement : la salle étaient assez largement remplie de personnes défavorable à ce projet.

Le débat a été plutôt apaisé et toutes les personnes qui ont pris la parole ont développés des arguments tous plus divers les uns que les autres. Sur une trentaine de questions, une petite dizaine ont été posées par des jeunes, ce qui est une excellente chose. Il y avait des exemples, des témoignages et surtout des arguments de fond. Bref, cela tenait la route.

De nombreuses inquiétudes ont pu être soulevées, beaucoup de réserves émises, et évidemment pas de consensus sur ces questions… contrairement au souhait du président de la République, Emmanuel Macron.

Après 1h30 de débat, aucune intervention (j’insiste : aucune !) n’avait été faite en faveur de ces réformes. Je tiens à insister sur le fait que jusqu’à ce moment toutes les interventions avaient développées des arguments de fond, et qu’aucune attaque n’avait été émise à l’encontre de qui que ce soit, et encore moins à l’encontre des couples de mêmes sexe.

Un évènement important à mentionner : au milieu du débat, alors qu’un médecin venait de poser une question au sujet de l’eugénisme que pouvait entrainer la procréation médicalement assistée, la représentante du collectif BAMP a pris le micro pour dire : “Non il n’y a pas d’eugénisme. C’est inadmissible d’entendre des arguments pareils. Ce n’est pas le débat. Je m’en vais !”… et a tout bonnement quitté la salle.


Mais quels sont les arguments de fond ?

C’est alors que le micro est donné à une personne entourée d’un groupe qui l’accompagnait. Cette dame donne alors le micro à l’une de ses consœurs qui crie dans le micro : “Les sondages disent que 60% des français sont POUR la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes. Mais ils sont où les 60% ce soir ?

Sourires dans la salle : à vrai dire, c’est une excellente question.

Puis le micro revient à la dame qui l’avait initialement.
Elle commence par expliquer que la salle est “clairement défavorable au projet présenté” et que le débat est biaisé. Elle enchaine en expliquant qu’elle est la présidente du Centre LGBT d’Angers puis conclut : “La Manif Pour Tous occupe le terrain de nos débats, cette même Manif Pour Tous qui colle des autocollants partout dans Angers.”

Elle rend le micro et se rassoit.
Voilà : c’en est terminé pour son intervention.

Le seul moment où une représente du “camp du POUR”, théoriquement formée sur ces questions et qui pourrait développer un véritable argumentaire en faveur du projet de procréation médicalement assistée pour les couples de femmes et les femmes seules, ce seul moment où elle avait la parole et une tribune ouverte pour s’exprimer librement… a été utilisé pour attaquer plutôt que pour développer de véritables arguments, des arguments de fond.

L’intervention suivante a enfin apporté un élément de fond en faveur de l’élargissement de la procréation médicalement assistée. Un jeune a pris la parole pour expliquer que, ces femmes, “si elles veulent un enfant, pourquoi n’auraient-elles pas le droit d’en avoir ? Si c’est leur désir, leur souhait ! Elle font ce qu’elles veulent, tout comme moi, hétéro, je fais ce que je veux ! En plus, je suis un homme, alors ça ne me concerne pas.”

Même si l’argument contient de nombreux biais et qu’on peut assez facilement y répondre, il a le mérite de poser les questions du droit, du désir et de la liberté. Après environ 1h45 de débat, il était temps d’avoir un semblant d’argument.


Et pour finir…

Nous avons abordé le sujet de la pratique des mères porteuses (dite aussi gestation pour autrui ou GPA).

Aborder est un bien grand mot. Nous l’avons plutôt survolé, en 10 minutes, puisque nous n’avions plus assez de temps : quand on a passé 20 minutes sur l’âge limite de la procréation médicalement assistée en début de débat, avouez que c’est très frustrant.


En sortant de ce débat, une chose est frappante, voir criante : l’absence de véritable argument de fond pour défendre l’extension de la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes et les femmes seules.

On note aussi que les partisans de ces réformes ne se déplacent absolument pas pour défendre leurs idées. Peut-être en réalité sont-ils très peu nombreux ?

C’est en tout cas une preuve assez évidente que cette question ne les intéresse pas… et qu’il y a plus important aujourd’hui à régler en France.

Une question demeure en revanche, même deux jours après ce débat : “Mais ils sont où les 60% qui sont pour ?”

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