Entreprise Libérée : Attention à la pression !

Les critiques les plus acerbes de l’Entreprise Libérée mettent souvent en lumière un point sensible de son modèle organisationnel : Il laisse une large place à la pression sociale. Implicitement, ces critiques partent du principe que la pression sociale, c’est mal. Pourtant, nous savons déjà comment composer avec cette pression sociale dans la vie de tous les jours.

Je reviens par exemple d’un voyage très récent du Japon, pays presque symbolique quand on parle de pression sociale. Le Japon est un pays fascinant pour sa capacité à imposer des normes de vivre ensemble à tous ceux qui y résident. Probablement parce que je suis étranger, je n’ai pourtant pas ressenti d’aspect négatif à cette pression sociale. Au contraire, j’ai le sentiment qu’elle pousse à la bienveillance, et à constamment se demander comment l’autre se sent dans telle ou telle situation. Après un certain temps, cette attention à l’autre devient presque une habitude.

Certes la pression sociale fait “peur”, elle génère des tensions, mais il n’y a rien de fataliste par rapport à elle. On peut apprendre à la gérer, à la canaliser, et même à capitaliser dessus de manière constructive, individuellement et collectivement.

Alors comment ça se passe dans la réalité ? Et surtout, comment ça se gère ?

Dis-donc, tu es sûr que tu la mérites cette augmentation ?

Cette phrase n’est pas une légende.

L’exemple le plus récent est survenu chez nous lorsqu’un collègue a partagé publiquement son intention d’augmentation de salaire. L’augmentation en elle-même était assez significative, le situait dans la tranche haute des salaires, et son cercle d’influence était relativement limité. Son post a généré des discussions animées, et aussi beaucoup de questions : sur ses rôles, ses livrables passés, son plan futur, ses mentors. On pouvait même ressentir un peu de cynisme dans certains commentaires. Et le cynisme a évidemment fait monter le ton des discussions.

Je vois cependant beaucoup de signaux positifs dans cette discussion, si animée qu’elle soit. Tout d’abord, les personnes qui se sentaient concernées ont pris l’initiative de partager leur sentiment. Le collègue en question a également compris que son augmentation ne passait pas inaperçu, et a fait l’effort de poursuivre les discussions avec chaque personne qui avait donnée son avis. Les échanges publiques nous ont même poussé à remettre en question le processus de décision d’une augmentation de salaire. Comment prendre en compte les retours de chacun ? Est-ce que la décision doit totalement être dans les mains de la personne concernée ? Doit-on mettre en place des “garde-fous” ?

D’un point de vue personnel, ce collègue s’est naturellement senti “mal” sur le contenu de certains commentaires. Mais il a aussi compris que son nouveau salaire demanderait une transparence et des responsabilités accrues.

Pourquoi on se sent mal?

J’ai également vécu ce genre d’expérience à un niveau plus personnel. De retour d’un séjour de deux semaines au Japon, un collègue me dit “C’est cool que tu ailles au Japon, mais ce serait bien que tu sois plus transparent sur ce que tu y fais…”. Evidemment, sur le coup, je me suis senti attaqué. J’ai immédiatement listé ce que j’y avais fait, mais la réponse n’a satisfait ni mon collègue, ni moi-même. En rentrant chez moi ce jour là, j’ai pu prendre du recul par rapport à cette situation, et réaliser que je n’avais pas suffisamment communiqué sur ces deux semaines au Japon. Résultat : Lors de mon séjour suivant, j’ai donné régulièrement des nouvelles, et partagé le fruit mes rencontres au fil des jours.

Cette expérience m’a permis de comprendre une chose : La remarque initiale n’était pas nécessairement aggressive, et je me suis pourtant senti attaqué. J’ai immédiatement senti le besoin de me justifier. Pourquoi ? En entreprise, la pression sociale s’avère en fait un révélateur de notre confort par rapport à une situation. Si à ce moment précis j’avais été “droit dans mes bottes”, j’aurais probablement ignoré la question, ou répondu de manière amusante ou construite. Et je ne me serais aussi probablement pas senti attaqué.

Alors, pourquoi on se sent mal ? J’ai jusqu’à maintenant identifé deux raisons: Soit parce qu’on n’est pas droit dans ses bottes, soit parce que les personnes qui jouent sur cette pression ne nous apparaissent pas comme bienveillantes. C’est d’ailleurs souvent un mélange des deux phénomènes. Et on peut apprendre à gérer ces deux aspects, individuellement pour le premier, et collectivement pour le deuxième. D’autre part, je suis convaincu que ces comportements de “protection” pour l’un, et de jugement pour l’autre, sont conditionnés par notre habitude des modes de fonctionnement d’une entreprise traditionnelle.

Comment la gérer ?

La réponse est simple : revenir à la vision d’une entreprise libérée. Développement personnel, bienveillance, confiance.

D’un point de vue individuel, il s’agit surtout d’être honnête avec soi-même. Comme on l’a vu, le sentiment de malaise par rapport à la pression sociale est très souvent “fondé” : On perd la face car on n’a pas été parfait, on a fait une erreur. Mais contrairement à un monde corporate purgé de toute faiblesse possible, l’entreprise libérée ne demande pas la perfection. Elle accepte l’erreur, du moment que chacun capitalise dessus pour évoluer. Et à partir de là, il n’y a plus vraiment de raison légitime de se sentir mal face à la pression sociale. D’une pression sociale néfaste, qui juge et agresse, elle devient de la pression sociale positive, qui aide à avancer en toute bienveillance.

Ce dernier mot, bienveillant, n’est cependant pas anodin. Comment garder son calme quand on ressent du cynisme dans les commentaires de nos collègues ? Ainsi, de même qu’on doit individuellement revoir notre attitude face au “critiques”, chacun doit apprendre à apporter son grain de sel de manière constructive. Toutes les entreprises libérées, même celles qui vivent ce modèle d’organisation depuis plusieurs années, le disent : elles doivent constamment travailler sur les modes de communication. Transformer “Tu es sûr que tu mérites ce salaire ?” en “Je te propose d’ajouter un peu plus de challenges pour l’année prochaine”, par exemple. Faire désapprendre le jugement inquisitoire pour laisser place à de la critique constructive.

Vivre ensemble

Ne vous méprenez pas : en entreprise libérée on s’engueule, on juge, on fait parfois preuve de cynisme. Puis on revient à nos valeurs, on se met à la place de l’autre, et on apprend à vivre ensemble.

Définir un mode de communication peut aider à accélérer l’apprentissage (et le “désapprentissage”). La piste de la communication non-violente est intéressante à explorer, et j’en fais également l’expérience à un niveau beaucoup plus personnel dans ma relation amoureuse. La boucle est finalement bouclée quand on réalise qu’on peut faire preuve d’autant de bienveillance envers ses collègues qu’envers la personne avec laquelle on partage sa vie.