La dernière danse du Capitaine
La mer a pour habitude d’être calme. Pourtant aujourd’hui, elle était déchaînée. Les vagues percutaient le bois du Port et elles venaient s’écraser sur les rochers en un fracas ahurissant. Nous savions très bien ce que cela voulait dire, Il était de sorti. Malgré cela, nous avons quand même pris le large. Nous avions une confiance aveugle en notre capitaine. Et pour cause, le titre de Maître des Treize Mers, on ne le donnait pas à n’importe qui. Il avait attendu ce jour pendant de longues années, le jour où la Terreur des Océans allait finalement tomber sous le coup de la poudre et de l’acier de son navire. Tout le monde à la Grande Ville sait ce qu’il se passe quand une aussi grande tempête apparaît. C’est le jour où le Kraken fait son apparition. Il détruit les bateaux, les villes, les villages. La légende raconte qu’il aurait rayé de la carte un quatorzième océan.
Le Capitaine n’a jamais perdu une seule bataille de toute sa vie. Pour les habitants de la ville, le Capitaine est un homme froid. Mais pour nous, il est plus que cela. C’est un chef dur, mais qui sait rallier les gens autour de lui, sous une seule nation, sous un seul navire : sous La Grande Catherine. Nous avons peur de lui, mais nous l’admirons tout autant, voire même plus. Ce matin, il nous avait rassemblés sur le port, sous la pluie torrentielle, pour faire une annonce. Malgré le bruit de la pluie qui envahissait nos tympans, il se faisait entendre clairement :
- Que ceux qui veulent venir terrasser la Bête viennent avec moi. Vous êtes libre de rentrer chez vous, ou de me suivre. Ce sera la seule fois où j’accepterais la couardise. Ceux qui veulent venir, montez dans le bateau, les autres, rentrez chez vous.
Nous étions tous étonnés, et pendant quelques instants, l’équipage pourtant si bruyant et fêtard est resté muet, immobile. Nous avions scruté son visage pour décerner de l’ironie, mais il était resté impassible, comme à son habitude. La seule chose qu’on entendait fut la pluie qui tombait et s’écrasait sur les vieilles planches de bois et sur la pierre du port. Quelques éclairs firent leur apparition au loin. Sur un coup de tête, je me suis décidé à embarquer. Le chemin entre le port et la Grande Catherine était de quelques mètres, mais le regard de mes camarades alourdissait mes pas. Sentant que mes compagnons ne me suivaient pas, je me suis tourné vers eux, sorti mon sabre courbé de son fourreau. Je l’ai levé au ciel et j’ai crié :
- Pour la Grande Catherine, Pour Capitaine Silver-Eye !
À ces mots, un brouhaha commençait à s’élever de la foule. Des sabres se sont levés, jusqu’à ce que tout l’équipage eût son bras levé. Ils se sont alors tous tournés en même temps vers le Capitaine, qui lui avait son long manteau rouge et son chapeau troué en son milieu, caractéristique de sa première bataille, qu’il ne mettait que pendant de spéciales occasions. Le brouhaha s’arrêta sec et le groupe cria d’une voix vive et forte :
- Pour la Grande Catherine, Pour Capitaine Silver-Eye !
Pendant un instant, les cris d’une centaine de marins éclipsa le bruit de ce torrent venu du ciel. Nous avons alors perçu un léger sourire de la part du capitaine. Il reprit la parole d’une voix violente en criant :
- Très bien ! Matelots, ce soir, il va y avoir du poulpe au dîner !
Il sorti son arme à feu de son fourreau et tira une balle au ciel, comme à son habitude avant d’embarquer.
L’équipage embarqua et nous étions partis aussi rapidement qu’un marin pouvait finir sa bière. Chacun était à son poste, et nous avancions difficilement dans cette tempête. Moi, avec McCarthy et Aileene, on s’occupait de la Grosse Elizabeth, un des deux canons principaux, qui était placé à bâbord, entre une dizaine de plus petits canons. A tribord, c’est Gwen, Sean et Finn qui s’occupent de la petite sœur : la Grosse Caitlyn. Les deux canons étaient magnifiques, de vraies merveilles de guerre, qui peuvent tirer des boulets à des distances prodigieuses et faire couler des navires en un seul tir, je parle d’expérience. Ils font la fierté du Capitaine et de l’équipage, et nous les avions nommés les Sœurs de Fer. Mais le vrai bijou de ce navire, c’est le canon personnel du Capitaine : La Grosse Catherine. Il n’a besoin de personne pour l’armer, le préparer, et tirer. Comme le Capitaine manœuvre le bateau en étant à l’arrière, c’est lui qui nous protège.
Évidemment, les canons ne nous ont pas beaucoup servis ce jour-là. La plupart des marins sont restés à terre aujourd’hui. Aucun équipage n’est assez fou pour prendre la mer quand La Bête est de sortie. Et croyez moi que s’ils naviguent, c’est qu’ils n’ont pas dû finir de décuver. Nous, par contre, c’est différent. La Bête, on voulait la ramenez au château, et gagner la prime de 500 000 pièces.
Pourtant, cela fait quelques heures que nous avions quittés la terre de vue, mais aucune trace de ce satané poulpe. L’équipage commençait à perdre foi, mais le Capitaine lui, était toujours aussi sûr de lui, le gouvernail bien en main, le visage scrutant l’horizon. C’est alors que Finn quitta son poste et se pencha pour regarder la mer en courant, et pendant un court moment, j’ai eu l’impression qu’il allait passer par-dessus bord. Il courut rapidement au milieu du pont en paniquant, et il cria aussi fort que son corps lui permettait. Son visage était livide, il trébuchait et tenait à peine debout. C’était la première fois que je voyais un grand gaillard tel que Finn avoir peur comme ça :
- CAPITAINE ! IL EST LA ! À TRIBORD !
Le visage de tous les marins se tournaient vers le Capitaine. Il releva alors légèrement son chapeau, comme s’il voulait nous montrer son visage. Il avait repris son sourire en coin. La pluie coulait sur son visage sombre, et son seul œil restant s’ouvrit grand quand il entendit la phrase de Finn. Il tourna doucement la tête à tribord. En effet, à quelques centaines miles d’ici, des tentacules s’agitaient en dehors de l’eau. Nous étions si loin, mais nous pouvions facilement distinguer cette créature. Le Capitaine sortit son sabre, et nous cria :
- À TRIBORD TOUTE, ARMEZ LES CANONS. NOUS ALLONS LUI MONTRER A LUI, QUI SONT LES VRAIES TERREURS DES MERS !
À ces mots, moi et mes deux compagnons avons commencé instinctivement à armer la Grosse Catherine avec de la poudre, puis avec les boulets. Mais quelque chose me faisait m’interroger. Je criai alors au Capitaine.
- CAPITAINE ! COMMENT EST-CE QU’ON VA MET’ LE FEU AU POUDRE SOUS C’TE TEMPÊTE ?!
Le sourire du Capitaine s’effaça rapidement quand il comprit que toute sa puissance de feu allait être inutile.
- COMMENT ÇA ? Oh saleté de…
Il prit le gouvernail avec ses deux mains, mais il ne pouvait plus changer la course du navire, nous foncions droit vers la Bête, et nous nous rapprochions dangereusement. La tempête, elle, continuait de rugir et de nous vomir sa saleté d’eau glacée. Et avant que nous ayons pu dire un mot, la Bête sortit de l’eau en un vacarme infernal. Elle nous fixait en contre plongée, de son seul œil violet qui devait faire la taille d’une maison, alors la taille du machin je ne t’en parle même pas gamin. Son corps était celui d’un poulpe, d’un énorme poulpe qui faisait cinq fois la taille du navire. Je pense que c’était à cet instant, quand la Bête nous regarda, que nous avions compris la gravité de notre erreur.
En un seul coup de tentacule, elle enleva McCarthy et elle le submergea avec une violence inouïe. Les tentacules prirent un à un mes camarades, et il disparaissait aussi vite qu’une goutte d’eau sur des flammes. Mon corps bougeait tout seul, et je pris désespérément la Grosse Catherine pour tenter de faire exploser la poudre, sans succès. Je me suis dit que ma veste devrait aider, je la retira alors, et amena la flamme près de la poudre en la cachant de cette satané tempête. Une énorme explosion se fit entendre, mes oreilles sifflaient, j’étais déboussolé et le dos contre les planches mouillées du navire mais quelque chose de plus important occupait mon esprit : je l’ai touché ? Le cri venu du fond des entrailles de la Bête me le confirma, le canon avait percé la peau de cette monstruosité, au milieu de son ventre. Il ouvrit alors la bouche. Une bouche ronde, remplie de dents faisant la taille d’un mat de bateau. Il l’ouvrit, puis il englouti mes camarades dans la grande bouche. McCarthy, Aileene, Kate, Liam, Neal, et bien d’autres. Je ne pouvais compter combien de mes compagnons elle déchiquetait. Mais je n’avais pas le temps de penser à eux, si je ne faisais rien, le bateau allait couler, et nous allions servir de nourriture à cette énorme saleté. Dans un excès de force, remercions l’adrénaline, j’ai réussi à prendre un boulet puis à remplir le canon. J’étais prêt à tirer quand le Capitaine me donna une instruction, de l’autre côté du navire :
- VISE L’ŒIL ! ÇA DEVRAIT LE CALMER !
J’ai orienté le canon comme je pouvais, mais le bruit de mes camarades qui criaient, le bruit des autres cannons qui crachaient leurs boulets, le bruit de la pluie tapant contre les planches de bois, les râles du Kraken qui faisaient remonter mes tripes, tout ça rendait la concentration plus que difficile. J’ai quand même réussi à viser, et quand j’ai tiré, j’ai pu avoir l’immense joie de savoir que le boulet se dirigeait vers l’œil. Et ça fit mouche. Et un cri encore plus horrible que celui de tout à l’heure se fit entendre. Ce cri me glaça le sang, et je sentis que toute la mer voulait ma peau. J’étais tétanisé, c’était comme si l’entièreté des Treize Mers voulaient ma mort. Des tentacules frappaient le bateau, et je sentais que les planches n’allaient pas tenir longtemps, il fallait en finir vite. La Bête semblait bien affaiblie, mais nous l’étions aussi, notre effectif doit être réduit de moitié, voire plus, en à peine 5 minutes. Ce navire qui était considéré comme insubmersible, allait être détruit, et nous avec. Mais c’est au moment où je pensais que tout allait être perdu qu’une voix rauque et dur s’éleva dans tout ce merdier :
- MATELOTS ! CHARGEZ LES CANONS !
Comme un réflexe ou un geste mécanique, nous avons chargé les cannons aussi rapidement que possible.
- VISEZ SON ŒIL ! À MON SIGNAL !
Comme un réflexe, nous avons tous orienté les canons vers l’œil violet de cette chose. Le seul problème, c’est qu’avec le coup que je lui ai mis, il ne l’a pas encore ouvert. Son énorme paupière recouvrait son globe oculaire. Mais si le Capitaine nous dit de viser son œil, on le fait.
- 3 !
Les tentacules entourent le bateau et s’ apprêtaient à l’écraser d’un instant à l’autre.
- 2 !
À ce moment, j’ai pensé que l’on avait plus le temps, et qu’on allait finir sous la mer.
- 1 !
La Bête cria de toutes ses forces en ouvrant son immonde bouche et était prête à nous engloutir. C’était pire que ce que je croyais, elle allait soulever le navire et nous engloutir. Elle cria, et quand elle cria, elle ouvrit son œil. Mon regard a dévié vers le Capitaine une fraction de seconde. Il avait retrouvé son sourire en coin. Il avait remarqué qu’avant d’attaquer, elle ouvrait grand son œil pour nous intimider. Mon boulet avait crevé son œil, mais elle l’ouvrit malgré tout. Ce n’était plus un œil mais quelque chose de vraiment dégueulasse, indescriptible mais croyez moi c’était pas beau à voir, oh que non…
- TIREZ !
À son commandement, les canons ont tirés vers ce qui restait de son œil, le bruit des explosions était parfaitement en harmonie, si bien que l’on entendit qu’une seul explosion. Après un cri qui ressemblait plus à un râle d’agonie, les tentacules et son corps se noyaient dans la mer dans une lenteur interminable. Nous nous regardions, plein d’incompréhension. Avions-nous gagné ? Allait-elle réapparaître?
C’est quand toutes ces questions fusaient dans mon esprit, que la pluie s’arrêta. Les nuages se dispersaient, la tempête se stoppa, et le ciel bleu reprit son trône. Nous étions alors fixés.
Nous sommes restés sur place quand un cri se fit entendre, ce n’était pas le Kraken, mais le Capitaine qui criait. Lui qui était d’habitude si calme, il explosa de joie :
- ALORS ?! DANS TA GUEULE SALOPERIE ! ÇA T’APPRENDRA A NOUS VOLER NOTRE TITRE DE ROIS DES MERS A MON ÉQUIPAGE ET MOI !
Il cria si fort que j’étais sûr que même ceux qui étaient au port, à des heures d’ici, pouvaient nous entendre.
Après ça, nous avons fait l’état des lieux, si je puis dire. Nous avons compté combien de personne « manquaient ». 93. 93 sur 120 matelots.
La coque avait subi de nombreux dommages elle aussi, mais rien qui allait nous empêcher de rentrer chez nous.
- Messieurs et Mesdames, veuillez reprendre votre poste, nous rentrons, je pense que nous l’avons mérités.
Le Capitaine, après avoir prononcé ces mots, se retourna et pris les escaliers pour reprendre son poste. Après être arrivé devant le gouvernail, il fit un geste qui nous choqua tous. Il ôta sa veste, et son chapeau. Il n’était plus qu’en débardeur blanc, ses cheveux bruns dans le vent. Nous avons immédiatement su ce qu’il voulait dire par là, en ôtant la veste et son chapeau, l’accessoire qui fait de lui le Capitaine. Il était en deuil. En plus de cela, il nous rappelait à tous, que lui aussi… était un être humain.
Au bout d’un long et silencieux retour, nous étions retournés au port. La foule nous acclamait. Le premier à descendre était le Capitaine. Et au lieu de prendre la main des habitants et de leur parler ou de se venter, il traversa simplement la foule en regardant droit devant lui. Son visage était froid et il n’avait pas remis sa veste et son chapeau. Puis, il disparut entre les bâtiments. Et plus personne n’entendit parler du Capitaine après cette journée.
