Le Royaume-Uni n’est pas le premier à avoir dit «bye bye»

Antoine Bourguilleau / Slate.fr

Le Royaume-Uni n’est pas le premier à avoir dit «bye bye»Les Britanniques viennent donc de dire non à l’Europe et de se prononcer en faveur d’un départ de l’Union. Des nuées de criquets vont-elles s’abattre sur le Kent, la peste ravager le Surrey et la variole diviser la population du Lancashire par trois (OK, mais pas Johnny Marr)? C’est peu probable. Nous vivons une période où nous avons le sentiment de tout inventer, comme la candidature d’une femme à la présidence des États-Unis –alors que non et non, hein. Ce n’est pas la première fois qu’un État ou une région quitte un ensemble plus vaste. Revue de détail non exhaustive.

1- La séparation de l’Empire Romain / Trop gros pour survivre

La date. 395 ap. J.-C.

Durée de l’union. Quatre siècles.

Les raisons. C’est au IIIesiècle que l’Empire romain est séparé en deux par l’empereur Dioclétien. L’Empire s’étend alors de l’Angleterre à la mer Rouge, sur tout le pourtour du bassin méditerranéen. Il s’agit alors d’une séparation purement administrative. Dioclétien administre la partie orientale de l’Empire, s’étendant grossièrement de l’Albanie actuelle jusqu’à la Cyrénaïque en Libye. Un de ses compagnons d’armes, Maximien, administre la partie occidentale. Au fur et à mesure, la séparation est de plus en plus grande, surtout après la fondation, par Constantin Ier, de la ville de Constantinople, sur le site de la ville ancienne de Byzance. Si cet empereur a rétabli, militairement, l’unité de l’empire, elle ne dure pas et est véritablement consommée en 395 à la mort de Théodose: Constantinople devient la capitale de l’empire d’Orient et Ravenne celle de l’empire d’Occident.

Le bilan. En 476, c’est la partie occidentale de l’Empire qui tombe sous les coups des barbares. La partie orientale va subsister jusqu’en 1453 et la chute de Constantinople aux mains des Turcs ottomans. Jusqu’au bout, ceux que les historiens appellent les Byzantins se sont toujours appelé eux même les «Romains». En Orient, on appelle depuis, par corruption de cette appellation, les Européens des «Roumis».

2- La séparation de la Hollande et de la Belgique /Après des siècles d’esclavage

La date. 1830.

Durée de l’union. Des siècles — ah non, quinze ans.

Les raisons. En 1815, après la défaite de Napoléon à Waterloo, où il a entre autres combattu des troupes hollando-belges, le Congrès de Vienne reconnaît l’existence du Royaume-Uni des Pays-Bas, avec à sa tête le roi Guillaume-Frédéric d’Orange-Nassau, qui règne sur les actuels Belgique et Pays-Bas. Mais le prince est néerlandais et il entend unifier son royaume un peu à la hussarde. Les Belges entendaient bien obtenir une indépendance que leur participation à la guerre contre les Français, espéraient-ils, allaient leur garantir. Le mécontentement grossit toujours d’avantage, jusqu’à l’explosion d’août 1830, qui fait suite aux journées de juillet de la même année qui ont provoqué en France le départ de Charles X. L’agitation s’accroît jusqu’à provoquer une intervention militaire du pouvoir contre la Belgique. Les Belges demandent de l’aide à la France, qui, pas rancunière, mobilise une armée pour voler à leur secours –en toute amitié et sans arrière-pensée, naturellement!

Le bilan. En 1839, le roi de Hollande reconnaît enfin l’indépendance de la Belgique. La Grande-Bretagne garantit sa neutralité. Avec des effets particulièrement efficaces en 1914.

3- La guerre de Sécession / Une guerre pas très civile

La date. 1861.

Durée de l’union. Malgré une interruption de quatre ans, plus de 200 ans.

Les raisons. L’institution de l’esclavage est un venin qui empoisonne la vie politique américaine. La ligne dite Mason-Dixon sépare les États du Sud, esclavagistes, de ceux du Nord, qui ne le sont pas. La grande question qui divise les Américains, en pleine expansion vers l’ouest, est de savoir si cette ligne devrait s’étendre jusqu’au Pacifique quand il sera atteint ou redescendre vers le golfe du Mexique, plaçant les États du sud dans une sorte d’étau dans lequel ils n’entendent pas se laisser enfermer. Cette question transcende les partis (comme celle du Brexit) et le pays devient presque ingouvernable. Lincoln élu en 1860, les États du Sud envisagent une sécession, qui n’est pas prévue par la constitution. Ils n’en ont cure et sont bientôt onze à déclarer former les États confédérés d’Amérique. Il s’ensuit une terrible guerre civile, que ces États ne peuvent gagner (ils comptent 9 millions d’habitants, dont 3 millions d’esclaves, contre 22 millions d’habitants au Nord).

Bilan. En avril 1865, la guerre se solde par la défaite des Confédérés et 600.000 morts. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour les États-Unis, ça veut dire beaucoup: à l’issue de la guerre, les documents officiels américains utilisent désormais la formule «The United States is…» et plus «The United States are…».

4- La sécession du Panama / «Pauvre Amérique du Sud, si loin de Dieu et si près des États-Unis»

La date. Novembre 1903.

Durée de l’union. 1821–1903.

Les raisons. C’est sur cette portion de la Colombie qu’il est choisi de percer le canal de Panama, permettant de relier le Pacifique à l’Atlantique, en traversant un isthme peu étroit. Les travaux débutent à la va-vite et un énorme scandale de corruption les interrompt avant que les États-Uniens, qui sont de loin les plus intéressés à ce projet de canal, qui leur permettrait de déplacer rapidement leur flotte de guerre d’un océan à l’autre, ne décident d’investir massivement dans ce projet, dont ils récupèrent le leadership. À partir de 1900, les habitants de la région du Panama entrent en rébellion contre le gouvernement central. Il s’ensuivra la «Guerra de los Mil Dias», la guerre des mille jours, qui ensanglante tout le pays et voit s’affronter les conservateurs, partisans d’un pouvoir fort, et les libéraux. Ce conflit, qui laisse la Colombie dévastée, débouche en novembre 1903 sur la déclaration d’indépendance du Panama, qui, comme c’est étonnant, reconnaît immédiatement la souveraineté des États-Unis sur le canal, qui sera achevé en 1914.

Bilan. La Bolivie est privée des potentiels droits de circulation sur le canal de Panama, une perte énorme. Si les Américains n’ont pas provoqué les troubles en Bolivie, ils ont su habilement les utiliser à leur propre profit.

5- L’indépendance de l’Irlande / De Wolfe Tone aux Undertones

La date. Décembre 1921.

Durée de l’union. Cinq siècles.

Les raisons. Les rois d’Angleterre ont longtemps cherché à conquérir l’île d’Irlande voisine, même quand ils étaient scandinaves. En 1541, Henri VIII prend le nom de roi d’Irlande. Un siècle plus tard, alors qu’une guerre civile ravage l’Angleterre, l’Irlande s’agite et Cromwell intervient avec violence. Les Irlandais, majoritairement catholiques, sont écrasés, même si, au Connemara, on n’accepte pas la paix des Gallois –et celle des rois d’Angleterre. Car l’Irlande est une véritable colonie, dans laquelle les Anglais règnent en maîtres. En 1798, sous l’impulsion de la Révolution française, l’Irlande se soulève à nouveau, menée par un brillant avocat patriote, Wolfe Tone. Les Français lui promettent une aide militaire, qui ne viendra jamais dans les proportions attendues. La révolte est écrasée. Il faut atteindre plus d’un siècle et le déclanchement de la Première Guerre mondiale pour qu’à la Pâques 1916 les Irlandais se soulèvent à nouveau. La révolte est matée dans le sang, mais le mouvement vers l’indépendance est inexorable et, en 1921, la couronne britannique reconnaît l’indépendance de l’Irlande, moins six des neufs comtés de l’Ulster, au nord. La guerre civile va se poursuivre deux ans, et les troubles continuer jusqu’à la fin du XXesiècle, la partition ne faisant pas l’affaire des Irlandais des deux camps.

Bilan. Avec l’indépendance fractionnée de l’Irlande, U2 n’est pas un groupe britannique alors que les Undertones, de Derry, si. Ils sont forts, ces Anglais.

6- La séparation de la Tchécoslovaquie / L’amour, c’est regarder dans la même direction

Date. 31 décembre 1992.

Durée de l’union. 1918–1992 (avec une interruption en 1938–1945 où ça sonnait occupé –par l’armée allemande).

Les raisons. La Tchécoslovaquie est née de l’explosion de l’Empire austro-hongrois, pas vraiment volontaire, mais imposée par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale. La Tchécoslovaquie réunit en fait plusieurs régions, la Bohème et sa capitale, Prague, la Moravie, et son champ de bataille d’Austerlitz, et la Slovaquie (capitale Brno). On parle tchèque dans les deux premières régions et slovaque dans la dernière, deux langues assez proches, mais on compte aussi des minorités germanophones, polonophones et magyarophones. Les accords de Munich démembrent ce jeune État, privé de la région germanophone des Sudètes, la Bohème-Moravie devenant un protectorat tandis que la Slovaquie devient un État satellite du Reich. Le pays renaît de ses cendres en 1948 et existe au sein du bloc de l’Est, mais la chute du mur de Berlin entraîne une séparation, voulue par les Slovaques et acceptée par les Tchèques. Depuis toujours, les Tchèques regardent vers l’ouest et veulent échanger avec l’Autriche et l’Allemagne voisine. Les Slovaques, quant à eux, sont davantage tournés vers l’est.

Bilan. Le mariage de raison se solde par un divorce à l’amiable, que, semble-t-il, personne n’a jamais regretté et qui n’a manifestement fait que des heureux de part et d’autre de la nouvelle frontière.

7- L’explosion de la Yougoslavie / Y a du monde aux Balkans

La date. 1992.

Durée de l’union. 1918–1992.

Les raisons. Née comme la Tchécoslovaquie des accords qui mettent fin à la Première Guerre mondiale, la Yougoslavie, royaume au départ, réunit les Serbes et les Monténégrins, déjà indépendants avant 1914, aux Croates, Bosniaques et Slovènes, autrefois sous le joug austro-hongrois. Ce royaume des «Slaves du Sud» est un joyeux mélange de peuples avec des identités fortes et des langues différentes, mais qui est assez difficilement gouvernable. Dès les années 1930, le royaume prend une posture autoritaire, dont il ne changera pas jusqu’en 1941 et l’invasion allemande. Durant les quatre années qui suivent, le pays se déchire, entre les Croates fascistes d’Ante Pavelic et les Serbes royalistes de Mihailovic –sans parler des communistes de Jozip Broz, dit Tito. En 1945, c’est ce dernier qui prend les rênes du pays, grâce au soutien de l’Armée rouge victorieuse. Sous sa main de fer, les divers nationalismes demeurent verrouillés mais ne disparaissent pas. Sa mort, en 1980, en voit la résurgence progressive. Avant même la chute du mur de Berlin, Serbes et Croates s’entredéchirent déjà, alors que le nationaliste serbe Milosevic est au pouvoir avec la nette intention de favoriser les Serbes. En juin 1991, la Slovénie et la Croatie déclarent leur indépendance et le pays entre dans un tourbillon chaotique et une guerre civile qui va s’étendre sur près de vingt ans.

Le bilan. L’implosion de la Yougoslavie va faire plus de 300.000 morts et 4 millions de personnes déplacées, sans régler les problèmes, les populations étant si imbriquées les unes dans les autres qu’aucune frontière ne saurait en tenir compte. Une VRAIE BONNE RÉUSSITE.

8- La fin du Royaume-Uni / Le plaqueur plaqué

La date. 2020.

Durée de l’union. Trois siècles.

Les raisons. À la suite du départ de l’Union européenne voté par les Britanniques fin juin 2016 sans aucun plan de la part de ses principaux avocats, Boris Johnson, Michael Gove et Nigel Farrage –qui seront finalement paradés dans Londres en tonneau à bretelles à l’été 2018–, l’Écosse et l’Irlande du Nord, qui se sont majoritairement prononcées en faveur du maintien dans l’Union, décident à leur tour d’organiser un référendum sur leur maintien dans le Royaume-Uni. Avec le départ de l’UE, ces deux régions périphériques ont en effet vu se réduire toutes les subventions que l’Europe leur octroyait, comblant ainsi le déficit d’investissement du pouvoir central britannique incapable de prendre le relais –et pas forcément désireux de le faire. Les Écossais se prononcent pour un départ, adhèrent à l’UE dans la foulée et Teenage Fanclub remporte l’Eurovision. Les Irlandais du Nord votent également pour le départ et l’unification avec la République d’Irlande. Robert McLiam Wilson chiale de bonheur à la télévision, et nous avec lui.

Le bilan. Boris, Michael et Nigel, les Anglais ne vous disent pas merci quand ils doivent présenter leur passeport pour franchir le mur d’Hadrien.


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