Qui sème l’esport récolte des andouillettes… ?

Vous l’avez pas vue venir celle-là. Source photo : Wikipédia, 29/11/18

Sport de chambre

Ah, l’entre-saison sur League of Legends. Époque bénie de l’année, durant laquelle votre fil Twitter est envahi par les commentateurs du mercato des joueurs et où les rumeurs pullulent en tous sens. Les Golden Guardians vont-ils réussir à mettre la main sur Haunzter et Olleh ? Memento rejoindra-t-il son ancienne équipe S04 ? (Oui et oui, si le suspens vous tuait). Le 1er novembre, on apprenait que Paris hébergerait la finale des Worlds, pour rester dans l’actualité de League of Legends. Le 4 novembre, la Corée du Sud remportait la coupe du monde 2018 d’Overwatch face à la Chine lors de la Blizzcon.

Jacob, plz, stahp!

Les plus observateurs l’auront compris : les ressemblances avec l’actualité sportive « traditionnelle » sont légion. Transferts de joueurs de LoL comme on transfère des joueurs de football ou de basketball, désignation de la ville hôte des prochains Jeux Olympiques vs celle de la prochaine finale des Worlds, coupe du monde de la FIFA / coupe du monde d’Overwatch.

Le rapprochement entre le sport et l’esport s’observe en d’autres occasions, par exemple avec l’apparition de sections esport dans des publications comme L’Équipe ou le site ESPN, où Paul Arrivé et Jacob Wolf respectivement accomplissent un travail colossal et dont les articles contribuent à faire connaître et reconnaître la scène esport aux profanes.

Mais c’est également sous ces articles que l’on a le plus de chances de voir apparaître LA critique, celle que vous attendez tous et qui va vous faire grincer des dents tellement fort que votre chat va prendre peur et vos voisins frapper à votre porte : « Je ne sais pas ce que cet article vient faire ici ni pourquoi on prétend que ces gamins sont des athlètes. Moi je joue à Fifa, ce n’est pas du sport. » Apparemment le sport, c’est comme la pornographie : « I know it when I see it. »


Ce genre de remarques réchauffées et qui me semblent la preuve d’un esprit encore trop étroit ne seraient qu’une simple nuisance s’il ne s’agissait que de l’apanage du commentateur moyen d’articles internet, dont on sait qu’il est volontiers porté sur le troll.

La réalité est malheureusement autre. Ainsi Peter Beuth (CDU), ministre d’État de l’Intérieur et du Sport dans le Land de Hesse en Allemagne, a cru bon de nous abreuver de sa sagesse à ce sujet lors d’un congrès qui s’est tenu à Darmstadt du 23 au 25 novembre : « Peut-on dire que ce temps passé devant la télévision, c’est vraiment du sport ? » et « L’esport n’a rien à voir avec le sport ». Je ne résiste pas au plaisir de rajouter une dernière citation : « Je ne voudrais pas permettre à mon fils qu’il puisse me dire “Je fais du sport” alors qu’il est assis devant un match de Fifa et fait s’affronter Madrid contre Barcelone. »

Passé mon premier réflexe consistant à monter sur mes grands chevaux virtuels (et croyez bien que je me retiens), un moment de réflexion s’impose. POURQUOI entend-on cette critique à tous les coins de rue, et pourquoi nous énerve-t-elle autant ?

Mon hypothèse est la suivante : on l’entend parce que, tout simplement, nous avons décidé d’appeler l’univers des compétitions de jeux vidéo « esport », prêtant naïvement le flanc à une critique aussi facile qu’idiote ; et elle nous énerve parce que, au fond, on ne voit pas comment la combattre : bien sûr que ce n’est pas du sport comme on peut l’entendre dans la vie de tous les jours, puisque dans l’imaginaire populaire, si le ciré est jaune, l’andouillette quintuple A et le patron méchant, le sportif lui est transpirant. L’apriori est répandu, le Larousse donnant du sport la définition suivante : « Activité physique visant à améliorer sa condition physique ; Ensemble des exercices physiques se présentant sous forme de jeux individuels ou collectifs, donnant généralement lieu à compétition, pratiqués en observant certaines règles précises. »


Haters gonna hate

On peut se battre et (se) débattre et multiplier les exemples et les contre-exemples pour dire pourquoi l’esport peut être considéré comme du sport. Mais finalement, est-ce vraiment si important ? Pourquoi perdre à chaque fois que l’on prononce le mot « esport » 10 minutes à expliquer pourquoi c’est comme le babyfoot (hommage appuyé à Nicolas Besombes, dont l’explication à ce sujet est limpide et derrière laquelle je suis systématiquement heureux de pouvoir me réfugier) ?

« Je suis esport ! Non, JE suis esport ! » Photo par congyi yuan sur Unsplash

Remarquons d’ailleurs qu’un interlocuteur de mauvaise foi n’hésitera pas une seconde à remettre en cause le statut du babyfoot en tant que sport. Après tout, le test de la transpiration n’est pas très concluant pour les joueurs de babyfoot… Ou alors, si dès que l’on transpire légèrement on fait du sport, ratisser devient un sport et c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres !


Le danger du terme esport, c’est tout d’abord qu’il a l’effet d’un chiffon rouge secoué sous le nez des associations sportives et de leurs représentants (et éventuellement lobbyistes). L’exemple de M. Beuth n’est pas un cas isolé. En France par exemple, les articles 101 et 102 de la loi pour une République numérique parlent de « compétitions de jeux vidéo » et non d’esport, afin de ne pas brusquer les acteurs du sport français. Détail éloquent : ces articles, qui fournissent un embryon de définition et de cadre légals de l’esport, ont été insérés non pas dans le Code du sport, mais dans le Code de la sécurité intérieure. Globalement, le terme « esport » suscite au pire le rejet, au mieux de l’incompréhension, auprès des franges de la population extérieures au phénomène.

L’autre danger, c’est que nous nous enfermions dans une vision unique où nous ne serions plus capables de tirer notre inspiration pour le futur de l’esport autrement qu’en copiant ce que font les sports traditionnels. Là où le terme esport est probablement en partie né d’un désir de se donner une légitimité en se comparant à une industrie bien établie et avec laquelle elle a en effet des points communs indéniables, il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse qui serait de perdre de vue nos spécificités.


« J’ai décidé de dissoudre l’esport national »

Si l’on résume, le mot esport est mal compris par les acteurs non endémiques, suscite une certaine hostilité, et comporte le risque de nous faire perdre de vue ce qui le différencie du sport. La messe est dite, changeons de nom, mettons le vénérable esport au placard, au revoir.

Évidemment que non. Tout d’abord parce que ce serait faire preuve du même aveuglement que nos critiques. S’il est vain de beugler à qui veut bien l’entendre que « l’esport, ce n’est pas du sport », car l’esport recouvre sa propre réalité et a un sens au-delà de celui que ses détracteurs lui donnent, alors il serait tout aussi futile de croire que les critiques formulées à l’encontre de l’esport seraient magiquement oubliées si on ne parlait plus exclusivement que de « compétitions de jeux vidéo ».

Ensuite parce que ce serait tenter de nier un fait social et culturel, et insulter une communauté qui depuis vingt ans a construit son identité autour de ce terme et qui revendique ce nom pour ce qu’il est et non pour ce que d’autres veulent lui faire dire.

Et enfin parce que, quoi qu’on en pense, l’esport et le sport ont des points communs et on ne voit pas comment il pourrait en être autrement. Si les pratiquants de la scène compétitive ont opté pour esport pour se comparer aux sportifs, une chose me semble vraie aujourd’hui : l’évolution organique des tournois, des jeux et des équipes font que la scène actuelle ne saurait exister sous une autre forme que celle qui est la sienne actuellement.


Je propose une expérience de pensée : imaginez un monde dans lequel aucun sport physique n’existerait et où par conséquent aucun organe tel que la FIFA, la NBA, la FFF… n’existeraient. Il n’y aurait que « l’esport ». La scène compétitive serait-elle différente d’aujourd’hui ? Ou bien son évolution obéit-elle à une forme de nécessité et serait-elle finalement identique ?

Dans un univers alternatif, on l’aurait construit exprès pour la finale des Worlds de League of Legends SKT contre SSG en 2017. Source photo : Wikipédia, 29/11/18

Ce que je veux dire par là, c’est que ce n’est pas parce que le sport était là avant qu’il détient une exclusivité sur son mode de fonctionnement. Les points communs entre le sport et l’esport existent et il y a une logique à les comparer. Chacun peut s’inspirer de l’autre. Mais il n’y a pas de sens à vouloir les assimiler à toute force ni, de la part du monde du sport, de craindre que l’esport veule sa peau.

En fin de compte l’esport est un divertissement comme les autres, ce qui est très différent de dire que l’esport est un divertissement comme le sport. Concentrer le débat sur la seule performance physique des joueurs fait perdre de vue ce qui est pourtant au cœur de tout l’écosystème esportif, comme je ne me lasse jamais de le dire : les spectateurs et la communauté au sens large. C’est son implication et son soutien qui fait vivre ou mourir la scène esport d’un jeu.

L’esport devrait pouvoir coexister avec le sport sans lui faire ombrage et être reconnu pour ce qu’il est, sans chercher à entrer dans le moule des disciplines sportives et sans se limiter non plus dans le développement de ses propres atouts. Un artiste ou un pianiste commencera toujours par reproduire les œuvres de ceux qui sont arrivés avant lui, jusqu’à ce qu’il ait acquis la maturité et le talent nécessaires pour se lancer dans ses propres créations. L’esport a imité les sports traditionnels puisqu’ils semblaient, à raison, un bon modèle à suivre ; cela ne veut pas dire que vingt ans plus tard il faut encore se comporter comme si nous vivions dans leur ombre.

Alors la prochaine fois que quelqu’un vous explique, l’air très content de lui comme s’il allait vous poser une colle à laquelle vous n’avez sûrement jamais pensé, que l’esport ce n’est pas du sport, haussez les épaules et dites-lui la vérité : au fond, vous vous en fichez d’être comme le sport ou de ne pas être comme le sport. Vous voulez juste être comme vous.


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