Timbuktu

d’ Abderrahmane Sissako avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki (Mauritanie)

Là où Jane Campion, grande réalisatrice mais présidente peu avisée du dernier Festival de Cannes, a fermé les yeux dans un long et languissant sommeil d’hiver en plein mois de mai, les votants aux Oscars et aux Césars ont ouvert les leurs. « Timbuktu » est ainsi nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger et pour le César du meilleur film (le financement en coproduction ayant réussi à le transformer en film français).

La présence d’un œuvre africaine, Mauritanienne pour être précis, à ce double haut-niveau est évidemment inédite et remarquable. D’autant que le succès public est au rendez-vous : 600 000 entrées France pour l’instant et ce n’est pas fini.

Le cinéma est universel et d’autant plus lorsqu’il est intelligent. Quand des centaines de milliers de personnes se déplacent, quand un film sans vedette et au sujet difficile convainc Hollywood comme la France, on voit bien que la cible est atteinte. Et l’actualité ne fait, chaque jour que renforcer la puissance de « Timbuktu ». Une puissance amorcée avec l’œuvre précédente de Sissako : « Bamako » où il n’était pas question de dimanche jour de mariage mais d’un procès symbolique fait par l’Afrique au FMI.

Mais aujourd’hui, c’est à un autre type d’adversaire que s’attaque Sissako, bien plus violent que les forces financières puisqu’il ronge la vie même, qu’il asservit et condamne hommes et, surtout, femmes à devenir des fantômes : le fondamentalisme religieux extrémiste islamiste. Tombouctou, ville malienne, est tombé aux mains des islamistes qui y imposent la charia ou tout au moins la leur : tout plaisir, toute détente y sont interdits (de la cigarette à la musique), les femmes sont niées dans leur singularité même et des tribunaux grotesques rendent chaque jour des sentences dramatiques et absurdes, jusqu’à la lapidation. Suite à une dispute qui tourne très mal, toute une famille va être confrontée à ce monde d’un autre âge. Mais au-delà du scénario fil rouge, c’est une démonstration narrative et de mise en scène que nous offre Sissako .

Rarement , on n’aura autant prouvé que les Islamistes comme on les appelle communément, n’ont rien à voir avec les vrais Musulmans, qui sont les premières victimes de ces fous de Dieu. Ils n’ont rien en commun, sinon hélas un destin lié par la folie de ces derniers. Un grand film exprime tout à la fois une idée du monde et une idée du cinéma et “Timbuktu” ne fait pas exception. Alliant le fond à la forme, il nous donne des scènes inoubliables, tout à la fois fortes visuellement et dans leur signification profonde, comme celle hallucinante où un Djihadiste mitraille un buisson dans le désert parce qu’il lui “rappelle un sexe de femme”!

L’un des sommets du film, la scène de génie est celle du football sans ballon. Puisque même le sport roi, celui de tous les enfants et adolescents du monde est interdit, les gamins improvisent un match où seuls les gestes du jeu sont reproduits. La plus somptueuse et la plus triste chorégraphie du désespoir. Mais sous l’horreur quotidienne perce la révolte. Dans les têtes, la liberté existe encore. Et les têtes , c’est ce que les dictateurs ont le plus de mal à asservir.

Parfois, un grand film vaut des années de longs discours.

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