EN MODE TUEURS QUI S’ADORENT

Dans la chambre d’hôtel on se déshabille, vite, impatients, on bondit sur le lit. Jenny s’attaque à mon cou pendant que je prends le téléphone et demande à ce qu’on nous monte une bouteille de champagne, une de vodka, ainsi que du raisin noir et des pêches jaunes. Nos armes sont sur le lit, on roule dessus. Je supprime ses vêtements. Je prends deux secondes pour regarder son corps qui est une perfection, mystique tellement les courbes sont délicates et les muscles finement nerveux. Son dos cette ligne qui rebondit au niveau de ses fesses, elle se retourne et se jette sur moi, une pieuvre, elle contrôle. Sa langue pique partout sur mon visage, des lapements autoritaires. Son corps emporte le mien dans une danse. Parfois, Jenny stoppe les manœuvres, ses yeux me fixent comme pour saisir la réalité du moment. Je veux lui dire que j’ai dit au monde entier, et à tout l’univers aussi, qu’elle est la plus belle, la plus folle, la plus envoûtante. Si on me demande avec qui je veux passer ma vie, je dis elle et rien qu’elle, dans la misère et la maladie peu importe tant que c’est elle. Si sous ma main palpite ce corps qui est une aile d’oiseau, souple comme un nuage, sensuel comme rose, peu importe que dans l’appart ou la rue d’à côté ce soit le chaos et la famine, j’ai Jenny, on peut pourrir à un seul endroit, on peut même ne pas se parler, on peut fumer le temps qui passe, on ne devra se soucier que de se connaître et de s’emmêler comme des sauvages qui vont construire un royaume et enchanter un peuple. Elle n’a aucun secret pour moi, je le comprends maintenant dans cette chambre d’hôtel alors qu’on fait l’amour de la façon la plus harmonieuse, comme si c’était le ciel entrain de se peindre, bleu partout, comme si c’étaient des ormes près d’une rivière entrain de se peindre, comme si nos gestes étaient une pure création de la nature… Jenny, je ne désire pas m’enfuir, jamais sans toi, même au figuré, en verlan, en langues mortes je t’aime, je le sais parce que plus on passe du temps ensemble, plus mon cœur est un être fou, qui ne se contrôle pas. Et ça, le cœur qui devient cinglé, devient un diable pour la raison, eh ben je sais des livres, ceux que j’ai lu et pas lu, je sais que c’est l’amour. Et je veux rester, toute la vie, ma bite et moi dans ton corps, je veux pouvoir lécher, frôler ta peau chaque matin, lécher tes superbes seins et voler ton ventre délirant, mordre tes fesses. Je veux rouler des regards et des mains entre tes reins, je veux des galipettes dans le feu de ton corps qui est un feu total.

On a fait l’amour sur le lit, entortillés dans les couvertures blanches qu’on a torturées, soumises, claquées, et enfin qu’on a souillées dans des cris aussi beaux qu’un rêve de Mozart jouant du violoncelle. On a regardé par la fenêtre, la neige tombait, de gros flocons. Il nous a semblé que le silence allait bientôt être violemment attaqué.

On a dormi, je me suis réveillé en sursaut, à l’aube. Des bruits étranges fendaient la chute des flocons. Quelque chose cloche, un air suspect, un vent soudain trop léger, une menace dans l’atmosphère. J’ai réveillé Jenny, j’ai ramassé le fusil à pompe, je tends l’oreille. Je comprends maintenant les bruits. Ce sont les flics, ils avancent dans le couloir, lentement, sur la pointe des pieds. Je chuchote à Jenny qu’elle s’habille, j’enfile un jean. Elle a juste le temps de mettre une culotte et d’enfiler son débardeur, la brigade d’intervention défonce la porte à coup de béliers. Deux policiers s’engouffrent, je joue de la gâchette dans leurs sales tronches. Je leur crie de reculer sinon je balance une grenade. Ils acceptent. Ils reculent. Je saisis une grenade. On sort Jenny et moi dans le couloir, je gueule aux flics qu’ils se barrent, on va prendre l’escalier. Si on ne prend pas l’escalier, on y reste tous, pulvérisés et juste bons à noircir les feuilles de chou. Hélas, un flic a pris une initiative. Il me shoote une balle qui passe à quelques centimètres de ma gorge. Ok, on va la jouer salope. Je leur jette la grenade et les canarde au fusil à pompe, je ne suis que poudres et gâchette. On avance avec Jenny, vers l’escalier. Sous une trombe de balles on parvient à s’engouffrer dans l’escalier. On le dévale tout en shootant à reculons. D’autres flics nous attendent en bas, on les esquive en passant par les cuisines. On arrive dehors. Des voitures de flic, des flics derrière ces voitures qui nous ordonnent de poser les armes. On se cache derrière une poubelle. Jenny a froid en culotte. La neige tourbillonne sous nos cheveux. Les pauvres petites jambes de ma punk prennent une teinte violacée. Je suis concentré sur le potentiel carnage et n’ai pas froid pas du tout.

D’autres policiers rappliquent dans la zone et nous sommes faits comme des rats. Je me mets à tirer avec les flingues, bientôt plus rien dans les cartouches. Faut tenter le tout pour le tout, notre voiture est juste à côté. On sort brutalement de la cachette et j’arrose comme à la parade, ça passe, je suis touché à l’épaule, au ventre, Jenny aussi dans le bas du dos. On arrive miraculeusement dans la voiture. Jenny monte à l’arrière, hurle à cause de la balle qui la brûle atrocement, je sors les clés de mon jean, mets le contact, démarre sous un déluge de balles et de neige. Du sang partout, je pisse de tous les côtés, je commence à sentir la douleur, la sentir bien et très nette, bientôt dans une intensité que j’avais jamais connu, comme si on me lacérait les veines aux barbelés et me broyait les os avec un marteau. Jenny continue de gueuler comme une bête. Je me retourne et lui dis que même à l’agonie elle reste la fille la plus sexy du monde, de l’univers. Elle ne rigole pas, elle dit qu’elle va mourir, que c’est de ma faute… Les flics sont derrière nous, nous collent au cul et leurs sirènes font un vacarme épouvantable, brisant les harmonies matinales de cette route de campagne.

On entre dans un village. Je repère une bonne femme sur le trottoir, je pile juste devant elle. Je sors de la voiture et la braque, pointe mon arme contre sa tempe alors que les flics se positionnent autour de moi, de la voiture et de Jenny qui en sort péniblement. Je dis aux salauds de flics que je bute la dame s’ils tentent quoique ce soit de tordu. Je dis ensuite à la femme qu’on va chez elle. On fait quelques mètres, on entre dans sa maison. On débarque dans le salon et je dis à la dame de fermer les rideaux. Jenny demande qui est cette pute chez qui on est. Elle ne comprend plus rien, elle perd pied, elle nage en plein délire. Faut la récupérer, tout de suite. Je gueule qu’elle doit absolument rester concentrée, pas le moment de sombrer, de capituler, de se laisser crever dans une farce. Mais elle craque, putain, craque complètement. Des sanglots jaillissent de ses yeux qui ont vu le diable.
– On est en enfer, putain, qu’elle répète.
– Pas encore. Laisse-moi penser.
– Penser à quoi merde, on est foutus, foutus… putain de foutus…

C’est vrai qu’on n’est pas dans une excellente situation. Mais à tout problème sa solution, sinon Dieu existerait et fusillerait le suspense en livrant le scénario avant même qu’on entre dans la salle. Les trous dans ma peau, mon épaule droite, mon ventre, une éraflure sur la cuisse gauche, toute cette saloperie de métal me fait souffrir au-delà des pires sensations qu’on peut avoir en matant un film très gore. Alors que je crache un bon filet de sang, je trouve la solution. Certainement la seule. Jenny doit l’accepter. Je m’approche d’elle, doucement, je lui prends les mains, je lui dis que je l’aime, que c’est une bombe et un ange et que rien ni personne sur cette planète ne peut avoir autant de grâce et de volupté. Je lui demande de se concentrer. Je place un flingue dans sa main, dirige ses doigts autour de la crosse, je la regarde avec les yeux qui disent je t’aime.
– Autant choisir. On écrit la fin de l’histoire. Y a que moi qui ai tiré, donc toi tu peux t’en sortir et tout me foutre sur le dos, tu leur racontes que je t’ai sequesté et menacé et tu dis que t’es pas responsable de tous les cadavres qu’on a semés sur la route.
– Mais quoi ? murmure une voix qui ressemble au son d’une cendre.
– Tu dois me tirer dans la tête. Ici.
Elle n’a pas vraiment réagi. Elle a essayé de dire quelque chose avant de se raviser.
– Je préfère que ce soit toi qui me tue. Et les flics vont bien aimer le retournement de situation…J’ai pris le canon du flingue et je l’ai collé sur mon front.
– Appuie, mon amour…