Christophe Cousin, le nouvel explorateur

Réalisateur et présentateur des Nouveaux Explorateurs sur Canal+, le Presnoyen Christophe Cousin parcourt le bout du monde pour offrir la lumière à ceux qui vivent du côté le moins éclairé du monde.

“Les voitures, la ville, le sucre, les médias de masse, c’est comme un carnaval, là dehors. Et nous, on est au milieu de tout ça. On est juste là pour rire un bon coup”, « m’a dit, un jour, un indien Navajo. »

Christophe Cousin, réalisateur, écrivain-voyageur, refuse les étiquettes. Une vraie gageure pour celui qui a choisi de vivre, justement, de l’image. Mais pas de sa propre image. Celles de « gens qui ont des choses à dire mais que vous n’auriez jamais rencontrés », explique ce Presnoyen* d’origine qui consacre sa vie à la réalisation et qui contribue, depuis neuf ans notamment, à la série « Nomades Land » (17x 52') dans l’émission « Les Nouveaux Explorateurs » sur Canal+.

A 37 ans, « Chris » parcourt « les bouts » du monde à la rencontre de celles et ceux « qui vivent en plein nulle part ».Qu’’ils soient Touaregs avec leur caravane de sel ou clandestins au Mexique, Evenks éleveurs de rennes en Sibérie ou missionnaires salésiens sur le Rio Negro, il s’intéresse à « ceux qui vivent du côté le moins éclairé du monde ».

« Qu’ils soient Touaregs avec leur caravane de sel ou clandestins au Mexique, Evenks éleveurs de rennes en Sibérie ou missionnaires salésiens sur le Rio Negro, il s’intéresse à « ceux qui vivent du côté le moins éclairé du monde ».

La mystérieuse aventure prend naissance au pied de la maison, au coin de la cheminée de la ferme familiale. L’homme et son terroir s’identifient tellement qu’on ne peut évoquer l’un sans l’autre, tant ils deviennent presque synonymes aux oreilles du monde. Lui, le fils d’éleveur que rien pourtant ne prédestinait au voyage, si ce n’est par « la lecture et l’ouverture de quelques Atlas » encouragées par un père amoureux de sa terre.« Bizarrement, c’est lui qui m’a poussé à partir, alors qu’il ne voit toujours pas l’intérêt de voyager », sourit Christophe.« J’avais un rêve de gosse. À 10–12 ans, je me disais que je voulais faire le tour du monde. C’est lié à mes origines, je crois. Car le fait d’avoir grandi dans une ferme, coupé du reste du monde, j’ai cultivé le désir de voir et de découvrir autre chose, de pousser les limites de mon horizon. »

« Mes parents sont mon phare dans la nuit »

Mais comme à chacun de ses retours, Christophe Cousin éprouve le besoin irrémédiable de passer, « une semaine au moins », par la ferme familiale, son « sas de décompression. »« Mes parents sont mon phare dans la nuit », résume-t-il. Les mots sont justes, calés, millimétrés, imagés. Aux quatre coins de la planète, « la flèche de ma boussole est l’orientation de ma ferme par rapport au soleil. Mon ancrage est là », répète-t-il comme un mantra.

Pourtant, jamais il ne s’est aussi bien senti qu’à des milliers de kilomètres de son Loiret d’origine. Paradoxalement, cet éloignement lui confère le sentiment d’une paix recouvrée. « Dans les grandes plaines de l’Arkansas ou au fin fond de la Mongolie, je suis en connexion avec moi-même. Ce rapport de l’homme à la nature me fait revivre. » Et de préciser : « Mon terrain de jeu était la terre, c’était le monde. » C’est « naturellement », dit-il, qu’il est devenu explorateur. « Ce n’est pas une fuite mais des retrouvailles avec qui je suis réellement. Je retrouve mes repères au bout du monde. » Le simple fait de partir provoque chez lui une délivrance. Comme si les codes de notre société moderne s’effaçaient au gré du voyage. Et ce qui l’intéresse n’est peut-être pas si étranger de ses origines. Presnoy, le collège à Llorris, le lycée à Montargis, un passage par la Bretagne avant d’atterrir à Paris. Ses premiers stages à l’étranger ont été outre-Atlantique (au Canada et aux États-Unis). « J’ai laissé volontairement derrière moi les pays du Sud. Car je savais que j’allais me prendre une claque », plus tard, en les découvrant.

À la recherche de sa propre géographie

« J’ai toujours vu le monde à travers le 20 heures de PPDA et ça me faisait royalement chier. Je l’ai vu durant toute ma vie d’enfant et d’adolescent au bout de la table du salon de ma grand-mère. J’avais l’impression qu’elle dinait avec lui. Et je me disais que ce n’était pas possible, qu’il y avait forcément autre chose que la misère ou les guerres. J’étais persuadé que le monde ne se résumait pas à ça. »

Entré dans une start-up parisienne comme responsable d’agence puis business-développeur, le jeune « Chris » prend peur. Les toits trop gris des immeubles, le ruban trop noir du bitume et le manque de perspective l’étouffent. Il « plaque tout » du jour au lendemain pour enfourcher son vélo à la conquête du monde. Àla recherche de sa propre géographie. Une manière aussi de « rompre » avec cette vie trop routinière. Deux ans à pédaler autour du globe à la rencontre de lui-même. A écrire, filmer avec sa seule caméra « pour confidente ». Le déclic.

A son retour, une rencontre fortuite avec une productrice, alors que son film « Le bonheur au bout du guidon » (6x26') allait être provisoirement ranger dans un carton, lui ouvre la porte de Canal. « Ils cherchaient des profils de voyageur pour cette série. Moi, je m’intéressais aux nomades. Ayant grandi dans une famille de paysans, je me suis alors dit que ces gens-là, ces éleveurs, pasteurs, bergers du bout du monde, qui sont le plus souvent des taiseux, avaient des choses à dire et qu’on devait leur donner la parole », se souvient-il. Quitte à élargir aux clandestins, aux hippies qui, « par leur simplicité, leur soif de territoire, leur envie de marcher, repoussent toujours leurs limites », précise l’explorateur. L’homme est nomade par essence. « Est-ce que le fait de partir symbolise une fuite ? Ce type de pensée rassure les sédentaires », assure-t-il.

Se mettre à hauteur d’homme et d’arpenter le monde en transports lents

Finalement aujourd’hui, on est tous très nomade. La terre n’a jamais été aussi accessible à l’homme. « D’ailleurs, tu peux partir en voyage au Pôle Nord et tu as l’impression qu’il suffit juste d’acheter ton billet pour y aller. » Dans la pratique, Christophe Cousin a choisi de se mettre à hauteur d’homme et d’arpenter le monde en transports lents. « Quand tu traverses la France dans une vieille Diane bringuebalante, tu sens mieux les aspérités de la route, le rapport au temps, à la géographie, à l’espace et à l’humain car ton voyage devient incertain. »

Pour cette série donc, son intérêt se porte particulièrement sur des portraits d’hommes, sur leurs contradictions et leur « côté contrarié ». Mais ne lui dites surtout pas qu’il est journaliste. « C’est trop neutre », dit-il. « Ce qui m’intéresse, c’est la subjectivité du regard. Je préfère assumer cela en tant que tel. Je me place davantage comme réalisateur de documentaires que comme journaliste. » La poésie et la musique font chorus avec l’image. Le texte, lui, est ciselé, modelé, ajusté, « bistourisé ». Et ne prend forme que grâce à la résonance de l’image. « Moi, ça m’intéresse de pouvoir bonifier ces personnages. C’est voulu et choisi. »

Christophe a bien failli tout arrêter

Pourtant, à l’issue du premier voyage, Christophe a bien failli tout arrêter. « Il n’est pas rare d’utiliser un plan de coupe, de réutiliser un son, de refaire une prise. Je trouvais qu’il y avait un côté faux mais néanmoins nécessaire à la réalisation du film. Il n’y a pas de mise en scène mais on travestit un peu une réalité. Le gars, tu ne lui colle pas une caméra sous le nez, tu lui expliques. Et cela m’a extrêmement dérangé au début. Mais, au final, quel est le pus important ? C’est, bien sûr, de raconter une histoire et de coller à une forme de réalité, en provoquant quelque chose chez le téléspectateur. »

Une fois sur place, que ce soit avec un trappeur du Grand Nord canadien ou en compagnie du Peuple de Pierre Una de Papouasie, la méthode est toujours la même. Un fixeur originaire du pays, de ces lointaines contrées. « C’est mon relais, il m’ouvre les portes et me sert de guide, de traducteur » ; Du matériel léger. « L’essentiel est le point de vue, le regard » ; Une rencontre et très souvent une mise à l’épreuve. « Il y a aussi des histoires qui sont identifiées. Un regard croisé, un mec qui va venir me voir. En réalité, je noue l’histoire sur l’instant » ; Et une bonne dose de feeling, de sixième sens appris au gré de ces nombreuses expéditions. « Il m’est arrivé de bien flipper. Mais l’important est de connaître ses limites. »

La liberté de provoquer et de contourner la pensée unique

Ensuite, il lui faut une histoire. « Et surtout qu’elle mûrisse en moi. Qu’il n’y ait plus qu’à cueillir le fruit de cette rencontre », confie « Chris ». « Par exemple, il y a eu ce voyage au fond de la Roumanie. Je voulais aller à la rencontre des gitans, des Roms. Ils m’ont proposé d’aller à la pêche avec eux, en sautant dans une rivière complètement polluée. Je me suis alors ouvert le pied et là, ça les a fait rire. Il y a quelque chose qui s’est passé. Et le contact a été établi. » Avec au bout, la délivrance. Ou plutôt cette liberté de provoquer et de contourner la pensée unique.

En moyenne, Christophe Cousin part en tournage quatre à cinq mois par an. Sans compter qu’au retour, il y a encore plusieurs semaines de montage avant de rejoindre le vieux moulin du Perche où il se ressource. Pour, peut-être, un jour y jeter ses amarres. Car, c’est bien connu, chaque bateau appartient à un port.

*Arrondissement de Montargis

Richard Zampa