Enquête : Orléans-Tours ou la vie sans French Tech

Le label French Tech est-il un vrai soutien au développement numérique à Tours et Orléans ou n’est-ce qu’un outil de communication politique ?


Apostrophe45 ouvre ses colonnes numériques au travail de deux étudiantes de l’Ecole publique de journalisme de Tours (EPJT) qui ont enquêté sur les coulisses de la non-labellisation French Tech des villes d’Orléans et de Tours, pourtant unies sur ce projet économique présenté, à grand renfort de communication, comme « essentiel » à la dynamique économique du territoire régional. Elles posent la question de l’utilité du label, identifient les raisons de l’échec de cette labelisation, et mettent en évidence le marketing politique qui entoure encore le partenariat historique entre les deux villes ligériennes, pourtant concurrentes dans de nombreux autres domaines.

ENQUÊTE. Le logo représentant le château rose de la French Tech Loire Valley était particulièrement bien représenté, début janvier, au Consumer Electronic Show de Las Vegas, le plus grand salon au monde de l’innovation technologique. Dans les allées, Thibault Coulon, adjoint (Les Républicains) au maire de Tours chargé du numérique, posait même fièrement au côté du ministre de l’Economie, Emmanuel Macron. Et à voir les sourires radieux et les pin’s estampillés «French Tech Loire Valley» accrochés à la boutonnière des uns et des autres, on aurait pu croire que tout allait pour le mieux dans le microcosme du numérique régional. Pourtant, on se souvient qu’en juin 2015, la candidature commune de Tours et Orléans pour l’obtention de la labellisation French Tech a été un échec. Ce qui n’a pourtant pas empêché les deux villes de regarder de l’avant. Les faiblesses du dossier ont vite été identifiées, voire pointées du doigt par le monde économique régional.

Créé en 2013 par le secrétariat d’État au numérique, le label «métropole French Tech» distingue des écosystèmes — réseaux locaux des acteurs du numérique — engagés dans le développement de start-ups. Pour rappel, après une première vague de labellisation en novembre 2014 avec neuf métropoles primées, Tours et Orléans ont, elles aussi, déposé un dossier de candidature. Le territoire devait disposer d’un réseau d’entreprises numériques conséquent et d’un projet ambitieux de croissance porté par tous les acteurs régionaux : collectivités, entrepreneurs, grands groupes et investisseurs.

À cette l’occasion, les deux villes motrices de la région Centre-Val de Loire ont fait l’effort de s’allier. Une prouesse en soi tant les deux agglomérations ont souvent montré leur rivalité, notamment en matière économique. Au départ, les élus ont bien pensé prendre des chemins différents mais le contexte les a finalement contraints de s’unir. « On a regardé les tailles critiques d’écosystèmes. On a vu qu’avec nos deux territoires séparés, nous n’aurions pas le label », affirme Mathieu Langlois, adjoint au maire d’Orléans en charge du numérique. Même constat du côté de l’agglomération de Tours, où l’on s’enorgueillit de cette coopération avec Orléans. « Il n’y avait jamais eu de projet de coopération économique entre Tours et Orléans », rappelle Thibault Coulon. « Nous voulons montrer qu’il y a un axe entre Orléans et Tours et que nous sommes unis autour de ce projet », affirme l’élu, misant beaucoup d’espoir sur ces nouvelles cités dédiées au numérique.

Les raisons de l’échec

En visite à Tours, le 12 juin 2015, Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au numérique, s’était alors montrée intéressée par l’écosystème d’Orléans et Tours. Pourtant, deux semaines plus tard, les porteurs du projet tombaient de haut à l’annonce des villes labellisées par la même ministre : cette candidature commune ne figurait pas parmi les lauréats.

Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au numérique, en visite à Tours peu avant l’annonce de la non labellisation de Tours et Orléans.

Unique raison officielle invoquée par Axelle Lemaire : un écosystème numérique jugé trop modeste. Contacté, le cabinet du ministère n’a pas donné suite à nos sollicitations. Les entrepreneurs de la région, eux, s’accordent pour dire que le réseau numérique n’est, encore aujourd’hui, pas assez mature. Cédric Neige, cogérant de l’agence de publicité tourangelle Des Cheval et membre du comité de pilotage de la French Tech Loire Valley, l’avoue sans mal : « Il n’y a pas assez de start-ups et d’innovation dans la région. On est arrivé un peu tard dans cette course au numérique. À Nantes, ça fait longtemps qu’ils sont engagés. »

Les principaux acteurs locaux sont, en effet, nombreux à demeurer sceptiques sur l’environnement numérique en région Centre-Val de Loire. « Il aurait fallu que l’écosystème soit déjà développé avant de déposer la candidature. Le dossier faisait 80 pages mais c’était 80 pages de conneries. Ça demande des années à construire », déplore un entrepreneur, pourtant membre du comité de pilotage, qui a préféré rester anonyme.

Thibault Coulon (à droite) : « Nous voulons montrer qu’il y a un axe entre Orléans et Tours. »

Les collectivités auraient-elles alors mis la charrue avant les bœufs ? Les élus ne l’entendent pas de cette oreille. Pour Mathieu Langlois, adjoint au numérique à la mairie d’Orléans, le problème ne vient pas du nombre de start-ups présentes sur le territoire mais de l’insuffisance de grands noms : « Nous n’avions pas assez de start-up championnes. » Eric Suteau, entrepreneur de Touraine et fondateur de Design Screen, société d’écrans de projection repliables, confirme : « On avait peut-être plus d’entreprises que Brest Tech +, mais c’était quantitatif plus que qualitatif. »

Récompensée lors de la dernière vague de labellisation, Brest compte autant d’habitants que la ville de Tours. Pour consolider sa candidature, elle s’est associée à trois autres agglomérations : Morlaix, Quimper et Lannion. L’union tardive entre Tours et Orléans n’a sûrement pas aidé. La fusion des deux villes n’a été effective qu’à la fin du mois de mars 2015, soit moins de trois mois avant la labellisation. Et les dés n’étaient-ils pas déjà jetés lors de la venue d’Axelle Lemaire à Tours, alors que, le même jour, le chef de l’État, en viste à Angers, assurait les élus angevins que leur ville, elle, serait bien labellisée. Ce jour-là à Tours, un certain nombre d’élus ne faisaient pas preuve d’un grand optimisme, étant entendu que le nombre de labels était compté, de l’ordre d’une quinzaine. De source gouvernementale, il s’agissait de ne pas reproduire l’erreur faite avec les pôles de compétitivité dont la multiplication a eu pour effet d’en atténuer l’impact économique.

Dans les couloirs des deux municipalités de la vallée de la Loire, les élus cherchent, aujourd’hui, à expliquer la différence de réussite avec Brest. L’élu tourangeau Thibault Coulon (Les Républicains) préfère en rire : « Brest Tech + a eu le label grâce au Breton Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, parce que c’est une décision politique. Il faut prendre en compte les critères politiques et le lobbying. »

Un bon outil de communication politique ?

Pour différents protagonistes, ce label serait avant tout un outil de communication politique. D’autant qu’il ne donne pas droit à des financements. « Ce n’est que du réseau politique et je n’aime pas ça », ou encore « c’est un label de plus. C’est flou, même pour les clients qui ne comprennent pas vraiment ce que c’est », entend-on du côté des entrepreneurs régionaux.

Beaucoup sont désabusés par la récupération politique de cette initiative de promotion du numérique. « C’est un label d’hommes politiques en concurrence pour savoir quelle est lamétropole la plus légitime à le recevoir », explique Marc-Arthur Gauthey, fondateur de la Start-up Assembly, un groupement national d’entrepreneurs de la French Tech. Paradoxalement, ils restent nombreux à s’engager dans la démarche de labellisation aux côtés des politiques. Les protagonistes recherchent tous une plus grande visibilité. « On voudrait se positionner comme un territoire innovant et faire partie de la communication nationale », juge Julien Dargaisse, fondateur de Palo Altours, une start-up associative qui fédère les acteurs de l’innovation numérique en Touraine. À grande échelle, l’enjeu de la démarche French Tech consiste à valoriser le savoir-faire français à l’étranger.


L’Etat, banquier des start-ups

Leader européen de la création d’entreprises, la France est une terre d’innovation. L’Hexagone se place au troisième rang mondial en nombre d’entreprises innovantes d’après un classement du cabinet d’études Thomson Reuters publié en novembre 2015. Pourtant, beaucoup de start-ups manquent de financements pour se développer.

« Après s’être installée, avoir fait les premiers appel à projet, une start-up a besoin de fonds pour subvenir à ses besoins, explique Mathieu Langlois. C’est un passage appelé la «vallée de la mort» dans le fonctionnement des start-up. » Pour combler les besoins de croissance des jeunes pousses locales, la région Centre-Val de Loire et les agglomérations d’Orléans et de Tours ont initié la création d’un fonds d’investissement de 20 millions d’euros.

Pierre Commandeur, conseiller régional chargé du dossier French Tech, justifie l’interventionnisme des pouvoirs publics : « On se rend compte qu’il y a un déficit en France dans la capacité à mobiliser des financements à une étape charnière du développement. S’il y avait suffisamment de banques, d’investisseurs, on n’aurait pas besoin d’investir. »


Le Lab’O à Orléans.

Malgré l’échec de juin 2015, le couple Tours-Orléans continue d’investir les grands événements internationaux. Un stand au Web Summit, rendez-vous européen incontournable en matière d’innovation dans le domaine d’Internet qui se tient à Lisbonne en novembre 2016, est déjà réservé. Le retour à Las Vegas en 2017 est également à l’agenda. Un coup de collier des deux agglomérations qui continuent à porter le projet, une fois le flop du label digéré.

« Lors de l’annonce des labellisations en juin, on était déçus de ne pas avoir été retenus, se souvient l’élu tourangeau Thibault Coulon. Mais on s’est rendu compte que la dynamique fonctionnait tout de même. On a donc accéléré dans ce sens. » Hassoun Mokhtar, chargé du digital et du numérique à l’Agence régionale pour l’innovation et le transfert de technologie (Aritt), confirme l’émulation du territoire : « Le label a initié ce mouvement, cette dynamique qu’on ressent aujourd’hui »

L’inauguration de deux accélérateurs de start-up est la première étape de ce processus. Ces « lieux totems » doivent ouvrir le 10 juin 2016. Le Lab’O à Orléans et l’ancienne imprimerie MAME à Tours s’étalent chacun sur 14.000 mètres carrés. L’ambition de ces sites-phares du projet French Tech Loire Valley : doper la croissance des start-ups.

La MAME à Tours.

« Une demi-douzaine de grosses entreprises telles qu’Orange, le Crédit agricole, la Caisse d’épargne, La Poste, EDF ou encore Engie seront partenaires », énumère Thibault Coulon à propos du lieu-totem tourangeau Mame. À la manière des investisseurs américains, ces grands groupes dépêcheraient leurs cadres, quelques jours, afin d’échanger leurs expériences avec de jeunes entrepreneurs. Les uns apporteraient leur agilité et leur dynamisme, les autres leur expérience et leur connaissance des modèles d’entreprises adaptés au développement.

À Orléans, «il y en aura autour de 25», déclarait sur apostrophe45 le député-maire (LR), Olivier Carré.«On pourra doubler. C’est, selon moi, un pôle de ressources. Je voudrais tester l’idée d’un nouveau modèle de développement territorial. »

«Le label French Tech ou rien»

Par ailleurs, le comité de pilotage de la French Tech Loire Valley compte, de nouveau, postuler lors de la future vague de labellisation, prévue pour juin 2018. « On trouve cette date bien lointaine, déplore l’élu régional Pierre Commandeur. On voudrait avancer la date pour présenter un nouveau dossier au plus vite.» Il y a, certes, une session plus proche de labellisation thématique. Mais aucun acteur de la French Tech Loire Valley ne souhaite postuler. « C’est le label French Tech ou rien », tranche Thibault Coulon.


Pas de sous-label en vallée de la Loire

Le label French Tech n’est pas la seule option du couple Orléans-Tours pour être labellisé territoire d’innovation technologique. En juin 2015, le cabinet du ministère de l’économie numérique a créé un label thématique « French Tech ». Il prime une compétence particulière du numérique : les objets connectés, le design, la culture ou encore les nouvelles technologies médicales.

Les acteurs de la French Tech Loire Valley ont pensé, un temps, candidater avec l’e-tourisme ou l’agriculture numérique. Mais aujourd’hui, aucun d’entre eux ne souhaite désormais concourir à la labellisation thématique. Le dossier n’aurait pas été déposé, ni même constitué, selon l’Orléanais Mathieu Langlois.

Même son de cloche chez son homologue tourangeau, Thibault Coulon : « On ne veut pas de ce label de seconde zone. » Orléans et Tours foncent donc désormais tête baissée vers leur objectif d’origine : le label French Tech Loire Valley.


Le comité de pilotage s’attèle donc à combler les manques de 2015 pour rendre un dossier« parfait » en 2018. La mission principale : étoffer l’écosystème ligérien. « Pour cette candidature, ils vont vouloir chercher d’autres entreprises, prédit Eric Suteau, de Design Screen.En soi, un agriculteur qui utilise une nouvelle sorte de semence fait partie de l’écosystème. Mais il faut miser sur la qualité de l’innovation des entreprises, plutôt que sur la quantité. »

Pourtant, les agglomérations d’Orléans et Tours cherchent déjà à augmenter le nombre d’entreprises, en s’associant à Blois, Chartres, voire Bourges. « C’est une véritable bourde, on perd le concept, se désole un entrepreneur. La French Tech Nantes se trouve bien à Nantes, pas à Rennes ! » Argument non recevable pour Thibault Coulon : « Blois ferait la jonction sur l’axe ligérien. Quant à Chartres et Bourges, il est vrai qu’elles sont éloignées de la Loire. Mais vu de l’international, c’est juste à côté ! »

En attendant, au regard de la carte de France des métropoles French Tech, la région Centre-Val de Loire semble (encore) invisible. « Il y a un grand trou au niveau de la vallée de la Loire, indique Cédric Neige, de l’agence de communication Des Cheval. On dirait que nous sommes dans un désert numérique… »

Enquête réalisée par Iris Chartreau et Lola Bondu,
journalistes de l’Ecole publique de journalisme de Tours (EPJT),
sur apostrophe45.