Le Samu sur le pied de guerre

Alexis Bertrand, responsable de la gestion des risques exceptionnels au Samu 45, explique le mode d’intervention des équipes en cas d’attentat.

SAMU — Alexis Bertrand, médecin au Samu 45, est responsable de la partie gestion des risques exceptionnels. Il était parmi les deux équipes engagées, vendredi 13 novembre, à la demande du Samu de Paris pour éventuellement prendre en charge des blessés graves sur le site du Bataclan. Il n’en a pas eu l’occasion malheureusement. Il nous explique le travail des premiers intervenants sur des attentats de ce type et la préparation en amont.

apostrophe45. Le Samu 45 a été appelé en renfort sur le site du Bataclan, vendredi dernier, avant de faire demi-tour. Pourquoi ?
Docteur Alexis Bertrand, du Samu 45. On a deux équipes qui ont été engagées à la demande du Samu de Paris. La demande s’est faite avant l’assaut sur le Bataclan. Une ambulance de réanimation devait se rendre à l’hôpital Necker et un hélicoptère a été envoyé sur l’héliport d’Issy-les-Moulineaux. Moi, j’étais dans la seconde. Il y avait d’autres équipes qui dépassaient largement la grande couronne parisienne, puisque la plus éloignée venait de Dijon. Ça, c’est dans le cadre du plan «alpha multivictimes». Il y a un chapitre hélico qui, en fonction du nombre de victimes potentielles, fait appel à des secours extérieurs à l’Ile-de-France, ce qui est exceptionnel. Je n’avais jamais vu l’Ile-de-France appeler au secours pour être très franc. Nous, on est resté trois quarts d’heure sur place et on a eu la confirmation que, malheureusement, il y avait plus de morts que de blessés graves. Du coup,on n’a pas eu besoin de réaliser des évacuations hors d’Ile-de-France. L’équipe du Samu 45 en voiture a donc également dû faire demi-tour. On était engagé mais on n’a pas effectué de prise en charge de victime. En réalité, on était seulement à disposition, si besoin.

apostrophe45. L’idée de plusieurs attaques simultanées, est-ce un scénario auquel le Samu doit faire face depuis peu ? Et à Orléans, suivez-vous ce type d’entraînement ?
Docteur Alexis Bertrand. L’Ile-de-France est malheureusement toujours en première ligne. Pour tout dire, j’ai même été surpris qu’il n’y ait pas d’autres attaques dans d’autres villes car cela aurait accentué la désorganisation. L’impact aurait été plus important. Heureusement, les terroristes ne sont pas aussi professionnels. Les préparations multisites sont de plus en plus fréquentes. Il y a des exercices réguliers, en effet, pour faire face à la prise en charge de nombreuses victimes sur des sites différents. Dans le Loiret, c’est piloté par la préfecture en collaboration avec les pompiers et les forces de l’ordre. En dehors de deux ou trois grandes villes de France, on serait, de toute façon, très vite dépassé par l’ampleur d’une telle catastrophe. À Orléans comme d’autres grandes villes, on ne dispose pas des moyens franciliens. Il y avait un exercice le matin même des événements, ce qui a sans doute permis de gagner du temps et surtout que ce soit moins compliqué pour les intervenants.

«Les préparations multisites sont de plus en plus fréquentes»

apostrophe45. Avez-vous les moyens nécessaires pour intervenir sur ce type de blessures par armes de guerre ou explosions ?
Docteur Alexis Bertrand. Sur des attentats de ce type avec des armes de guerre, ce sont des prises en charge sur lesquelles on a très peu de recul car c’est quelque chose de nouveau pour nous aussi. Il y avait eu un retour d’expérience avec les attentats de janvier. Les armes de guerre génèrent des blessures totalement différentes de celles que nous prenons en charge habituellement. Globalement, si la personne n’est pas blessée au niveau des membres, il y a très vite des lésions qui peuvent être mortelles surtout si la prise en charge n’est pas immédiate. Et force est de constater que tout était fait pour qu’on ne puisse pas les prendre en charge rapidement.

apostrophe45. Avez-vous l’expérience de théâtres de guerre ? Ou vous inspirez-vous d’une littérature médicale ?
Docteur Alexis Bertrand. C’est surtout en amont qu’il est nécessaire de se tenir prêt car, sur le moment, on ne réfléchit pas trop, entre guillemets. Il faut avoir anticipé sur la manière de prendre en charge ces victimes et l’organisation des situations où les moyens demeurent, par définition, insuffisants. Oui, il y a toute une littérature médicale mais on assiste aussi à des congrès, des réunions, etc. Moi, je fais partie de la société française de médecine de catastrophe qui nous permet de nous tenir au courant de la méthodologie et d’avoir des retours d’expérience dans le monde entier.

«Ne pas soigner mais trier»

apostrophe45. Dans ce genre de climat, les minutes qui s’écoulent sont souvent mortelles, qu’est-ce que le « damage control » ?
Docteur Alexis Bertrand. La première chose à faire pour les premiers intervenants, c’est de ne pas soigner mais d’évaluer le nombre de victimes et le type de victimes pour évaluer les renforts. On s’organise sur le terrain pour optimiser la prise en charge par les soignants. En réalité, c’est un tri entre les blessures graves et les moins graves. On fait des regroupements, que ce soit dans un restaurant, un hall d’immeuble, sur un trottoir… Ça dépend du nombre de victimes et de leur dispersion.

apostrophe45. Avez-vous des kits spéciaux pour ce type de blessures ?
Docteur Alexis Bertrand. Non, on n’a pas de kit spécial étiqueté blessures de guerre mais dans notre matériel, on a l’équivalent.

apostrophe45. Le Premier ministre n’évacue pas l’hypothèse d’une attaque par arme chimique. Comment le Samu, premier sur la ligne de front, peut alors intervenir ?
Docteur Alexis Bertrand. On a des tenues de protection chimiques avec masques et filtres respiratoires pour les intervenants des Samu sur le terrain. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas s’engager trop vite. Ce doit être un engagement réfléchi. L’idée est de partir en tenue sans mettre le masque avant d’engager des secours mieux équipés si le risque a minima est avéré. Ce sont des choses sur lesquelles les secours sont confrontés depuis 2001.

«On est doté d’une malle spécifique d’antidotes»

apostrophe45. Avez-vous des antidotes ?
Docteur Alexis Bertrand. Oui, on est doté d’une malle spécifique d’antidotes. On dispose aussi du fameux sulfate d’atropine mais il y a un dosage recommandé dans ce type de cas. On en possède mais en doses fractionnées. Pour l’instant, c’est la pharmacie centrale des armées qui se trouve justement sur l’agglomération d’Orléans qui gère cet antidote. On peut, de toute façon, prendre en charge des victimes même si tout est plus compliqué en cas d’attaque chimique. On a besoin de temps de formation pour se préparer correctement. J’espère désormais que nous serons entendus sur ce point-là.

apostrophe45. Le Samu d’Orléans est-il sur le pied de guerre ?
Docteur Alexis Bertrand. On est tous plus vigilants en effet, depuis vendredi. Même si on a l’habitude d’être à un niveau de vigilance supérieur à la moyenne. Mais là, on est dans une situation de veille plus importante qu’il y a dix jours, c’est sûr.

Propos recueillis par Richard Zampa