Les musiques actuelles pour adoucir les mœurs

Pour vaincre l’obscurantisme, Fred Robbe, le directeur de l’Astrolabe, souhaite que l’Etat participe à l’éclosion de cette culture musicale.

Evidemment, l’identification a fonctionné à plein, laissant Fred Robbe, directeur de l’Astrolabe, dans l’effroi et la tristesse. Non seulement, il a perdu, le vendredi 13 novembre, au Bataclan, des amis, « des professionnels que l’on connaissait bien », mais, en outre, il a immédiatement fait le lien avec sa propre salle de spectacle, à Orléans, visualisant la tragédie, percevant tragiquement ce qu’avait pu provoquer chez les spectateurs l’irruption criminelle des trois kamikazes au beau milieu d’un concert. « On se projette, nous, le milieu des musiques actuelles est sous le choc », poursuit Fred Robbe qui avait annulé, avec l’assentiment de toute son équipe, le concert du groupe Odezenne programmé le samedi 14 novembre.

Le Bataclan (@photo : DR)
« Je sentais que les gens avaient besoin de se retrouver, de partager cette culture-là, d’être dans ce lieu-là », Fred Robbe

La semaine qui a suivi, la scène de l’Astrolabe a retrouvé des couleurs et des décibels en accueillant, comme c’était prévu, le groupe Mass Hysteria, « un groupe de métal, très engagé, qui a galvanisé les foules. C’était un moment de fraternité qui nous a fait le plus grand bien, on avait des frissons », confie le directeur de l’Astrolabe qui n’a pas enregistré de désaffection du public ce soir-là. La jauge des 400 places a ainsi été atteinte. « Je sentais que les gens avaient besoin de se retrouver, de partager cette culture-là, d’être dans ce lieu-là, dans cette salle qui est familière à beaucoup », avance-t-il.

Depuis les attentats de Paris, Fred Robbe a envisagé, bien sûr, de renforcer la sécurité dans et autour de l’Astrolabe et de faire appel, le cas échéant, à un fond gouvernemental, pour avoir les moyens financiers de recruter deux agents de sécurité supplémentaires. « On a changé de monde, et les gens l’ont compris, je crois. Les palpations de sécurité seront systématisées s’il le faut, et tout le monde sera fouillé. On s’est posé cette question-là pour samedi, puisque le soir nous avons les Wampas, et, l’après-midi, un goûter avec les enfants. On s’est demandé, donc, s’il fallait fouiller les enfants. Et on a pris la décision de le faire, en mettant les formes naturellement mais, encore une fois, on a changé de monde, et cela passe aussi par une attention plus accrue dans les lieux publics. »

« C’est un type de culture qui a été ciblé au Bataclan, on dérange, et pas seulement les terroristes »

Ce changement d’ère, Fred Robbe ne l’envisage pas seulement, et loin s’en faut, sous l’angle sécuritaire. Ce prisme-là est même accessoire d’une certaine manière. Le combat contre le radicalisme islamique, et contre toutes les formes d’obscurantisme, il entend le mener en promulguant justement les musiques actuelles, en levant les barrières qui les enferment dans une sorte de ghettoïsation artistique, et plus souvent générationnelle. « C’est un type de culture qui a été ciblé au Bataclan, on dérange, et pas seulement les terroristes, je dois le dire. Je me souviens qu’au conseil municipal d’Orléans, certains élus du Front national avait attaqué la programmation de l’Astrolabe. Ces musiques actuelles sont pourtant écoutées par les jeunes et pas seulement par eux, il faut donc respecter cela et ouvrir l’esprit de ceux qui les condamnent », explique Fred Robbe qui garde en mémoire une récente réunion à laquelle il a pris part aux côtés de personnels de la DRAC et de l’inspection académique : « L’un des inspecteurs d’académie a utilisé le terme de « musiques nocives » pour parler des musiques actuelles. Venant d’une personne de l’Inspection académique, c’est purement scandaleux. On ne peut plus travailler avec des gens qui ont une perception comme celle-là de la culture, qui la dénigre sans la connaître. Une chaîne doit se mettre en place aujourd’hui pour ouvrir les esprits, et on aurait dû le faire davantage après les attentats de Charlie Hebdo », lâche Fred Robbe.

« A l’état urgence instauré par l’Etat, je préfère l’urgence pour l’Etat de mettre les moyens sur l’action culturelle »

A ce titre, il souhaite, avec son équipe, « mener une réflexion pour être plus présent dans les quartiers, pour y réaliser des actions » qui réintroduisent dans le domaine de la culture musicale, non ostracisée par certains à défaut d’être partagée par tous, les musiques actuelles. « A l’état d’urgence instauré par l’Etat, je préfère l’urgence pour l’Etat de mettre les moyens sur l’action culturelle, de participer à l’éclosion des musiques actuelles comme vecteur de culture et d’ouverture d’esprit », conclut Fred Robbe, qui s’envolait, justement, pour l’Inde, ce mercredi 25 novembre, afin de prendre part à un festival de musiques actuelles. Une opportunité pour dénicher d’autres talents, et promouvoir d’autres horizons musicaux, ce qui permettrait d’enrichir l’offre musicale dans l’Hexagone. Ouvrir les esprits, en quelque sorte.

Anthony Gautier