Phobie sociale : l’enfer, c’est les autres

Par Amira Bouziri, Thomas Chenel et Mélissa Verdier

Chaque jour, ils luttent pour réaliser des actes banals de la vie. Sortir acheter du pain, prendre les transports en commun ou aller à un déjeuner sont devenus un calvaire pour eux. Ces personnes souffrent de phobie sociale, un handicap invisible qui les isole et les empêche de vivre normalement. Elles essaient pourtant de s’en sortir, grâce à un suivi psychologique, des médicaments contre l’anxiété et la participation à des groupes de parole.

Se réunir pour moins souffrir

Toutes les deux semaines, les membres de l’association Médiagora Rouen se retrouvent pour parler de leur phobie sociale. Ensemble, autour d’une table, ils exposent leurs difficultés quotidiennes et leurs progrès pour surmonter la peur du regard des autres.

Ses mains sous la table ne cessent de tripoter un flacon translucide. Pour le moment elle écoute, sans commenter. Brune, cheveux lisses, la jeune fille vêtue de noir attend son tour pour prendre la parole. Venue la première fois avec sa mère, Perrine s’est déplacée seule aujourd’hui. Elle suit les échanges des autres participants. Ils discutent de ce qui a évolué depuis la dernière réunion, ce qu’ils ont vécu, les progrès qu’ils ont effectués. Arrivés au compte-goutte, ils ont pris place autour de petites tables rectangulaires, mises bout à bout pour former une vaste table tout en longueur au milieu d’une pièce lumineuse, cernée de baies vitrées.

« Ici on s’appelle par les prénoms, précise Nicole, la trésorière de Médiagora. Il n’y a pas de chaises attitrées, mais c’est vrai qu’on finit toujours à la même place. » Au premier étage de la Maison des Jeunes et de la Culture de Rouen rive gauche, l’association offre café et chocolat à partir de 10h30 le samedi matin, une semaine sur deux. La porte de la salle reste ouverte. N’importe qui peut se joindre au groupe pour parler de manière anonyme de ses phobies. « Nous avons principalement des personnes souffrant de phobies sociales, mais aussi quelques agoraphobes », raconte David, le fils de Nicole.

Nicole, la trésorière de l’association, et son fils, David, président de Médiagora

Président de Médiagora Rouen, qu’il a fondé en 1999, l’homme aux faux airs de Gainsbourg, les cheveux en moins, a aussi connu la peur du regard des autres. Aujourd’hui, il va mieux et veut aider ceux qui souffrent de troubles anxieux à s’en sortir.

« Je commence à avoir des palpitations »

Médiagora permet de se sentir moins seul, en compagnie d’autres personnes qui éprouvent les mêmes souffrances, les mêmes difficultés quotidiennes. « Des choses infimes me posent problème, comme me rendre à la pharmacie ou aller m’acheter des clopes », expose sans honte Gérald, la cinquantaine, écharpe beige autour du cou. Prendre le bus, c’est aussi très compliqué. Dès que j’entre dans un transport en commun, je me sens mal, je commence à avoir des palpitations… Plus jeune, en cours, j’avais déjà peur d’aller au tableau. Peur du regard des autres. Peur de ne pas savoir. »

Gérald assure qu’il est moins gêné avec des inconnus qu’avec des personnes qu’il connaît déjà. Il a peur de donner une image de lui qui ne serait pas conforme à celle qu’il a donnée la première fois. Autour de la table, les autres acquiescent. Perrine ne dit toujours rien. « Cette peur est commune à la plupart des personnes atteintes de phobie sociale », rassure David.

« Certains n’osent pas entrer dans la salle »

Ils sont une vingtaine, dont trois jeunes filles, à assister à la réunion de l’association ce samedi. Chacun prend la parole lorsqu’il le souhaite. Le président de Médiagora Rouen essaie de faire participer tout le monde. Il se tourne vers Hermine, qui vient seulement pour la deuxième fois. « Je ne préfère pas encore parler », répond-elle lapidaire, d’une voix tout juste perceptible. Ce n’est pas un souci. Ici, personne n’est contraint, personne n’est brusqué. « Certains n’osent même pas entrer dans la salle la première fois, rapporte Nicole. Dans ce cas, je les accueille à part, dans une pièce plus petite. Lorsqu’ils se sentent prêts, on va ensemble dans la grande salle de réunion et ils s’assoient sur une chaise à mes côtés. »

David propose alors à Ophélia de s’exprimer. La jeune fille lève enfin la tête. Depuis le début, elle conservait le menton collé contre son cou, dont la peau se plissait inévitablement. Les autres remarquent qu’elle s’est maquillée depuis la dernière fois. Elle porte aussi de longues boucles d’oreille et un large collier, qui descend presque au niveau du nombril. « Elle se déguise », lâche gentiment son voisin de table. « Non, elle s’apprête, corrige David. C’est bien de prendre soin de soi. » Les autres la félicitent. Ophélia évoque alors ses soucis. Et notamment la relation conflictuelle qu’elle entretient avec ses parents. Eux veulent qu’elle s’assume et qu’elle gagne sa vie. Elle n’a pas encore 18 ans et ne sait pas comment financer sa formation pour travailler dans le domaine de l’agriculture. « Les ressources de mes parents sont tout juste trop élevées pour que je puisse bénéficier d’une bourse. »

« Vous me verriez, j’ai l’air d’une folle »

Les soucis des uns et des autres sont abordés. Et ce même s’ils ne semblent pas toujours avoir un lien direct avec la phobie sociale ou l’agoraphobie. Chacun y va de son commentaire pour conseiller Ophélia. Les discussions finissent par se disperser. David reprend les choses en main en invitant cette fois-ci Perrine à parler. Tout le monde se tait et la regarde. Elle range son flacon dans la poche et commence. « J’ai peur de la réaction des gens. Peur quand je suis toute seule. J’ai des crises d’angoisse depuis quatre à cinq ans. Lorsqu’elles surviennent, je commence à courir partout chez moi. C’est ridicule ! Vous me verriez, j’ai l’air d’une folle. J’ai parlé avec mon père depuis la dernière fois. » La gorge se noue. Perrine poursuit. « Il m’a dit qu’il avait souffert comme moi. Et connu les mêmes crises. Je me suis sentie trahi, lâche-t-elle alors en pleurant. Les larmes coulent, mais elle continue de parler, entre émotion et colère. Je pensais être toute seule pendant toutes ses années, alors qu’il a vécu la même chose que moi. Il aurait pu me dire : mais non, tu n’es pas folle ».

Les autres ne perdent pas leur sang-froid. David cherche une explication : « C’était peut-être pas facile pour ton père d’en parler. Il a aussi souffert. » Perrine se plaint de l’absence de dialogue. « Quand je lui dis que je ne vais pas bien, que je ne peux pas sortir, il détourne la conversation et allume la radio. Je ne veux pas rester chez moi, c’est la facilité. Durant mes années lycée, je ne suis pas allée en cours pendant trois mois. » De l’autre côté de la table, Ophélia réagit d’un coup : « Moi pendant un an. J’étais dans ma chambre, volets fermés. Je jouais aux Sims. Je vivais comme dans un monde virtuel. »


« Mon mari avait l’impression d’avancer seul »

La famille et les parents reviennent souvent dans les conversations. Les plus âgés se remémorent les prémices de leur phobie sociale pendant leur enfance ou leur adolescence. « Mes parents n’invitaient personne. Je sentais une tension quand ils se préparaient les rares fois où ils allaient chez des amis. Je pense qu’ils m’ont transmis cette angoisse », analyse Gérald. Claudine, cheveux court, lunettes rectangulaires, se souvient qu’elle était très timide étant jeune. « Puis ça s’est transformé en phobie sociale à l’âge adulte. J’ai été mariée pendant vingt-cinq ans. Mais mon couple était à deux vitesses. Mon mari avait l’impression d’avancer seul dans la vie. » Depuis 2002, elle participe aux réunions de Médiagora.

Des jeunes adultes aux retraités, tous les âges se côtoient au sein de l’association. « Certains font plus de progrès chez nous qu’avec leur psychothérapeute, jure David souriant. Les gens réduisent le nombre de médicaments qu’ils prennent au fil des réunions. » La plupart des participants sont suivis par psy et prennent des antidépresseurs et des anxiolytiques.

Perrine a déjà disparu

A midi, la réunion est terminée. Certains se sont montrés très prolixes, d’autres n’ont quasiment pas ouvert la bouche. Plusieurs s’accordent une pause cigarette, avant d’enchaîner avec l’atelier théâtre, qui a lieu une fois sur deux, en alternance avec l’atelier sophrologie. Ils ne sont que cinq à y participer aujourd’hui. Ophélia prend un biscuit nappé de chocolat dans la boîte posée sur la table. Gérald fume seul sur la terrasse, avant d’être rejoint par David. Nicole discute avec Thierry, le professeur de théâtre. Perrine, elle, a déjà disparu. D’ici la prochaine réunion, dans quinze jours, peut-être aura-t-elle convaincu son père de parler de ses peurs.


« Il faut en moyenne six mois pour guérir »

Alexandra Rivière, psychologue clinicienne et psychothérapeute, traite souvent des cas de phobie sociale. Sur son site, elle estime qu’environ une personne sur sept en souffre à un moment ou l’autre de sa vie.

Qu’est-ce que la phobie sociale ?

C’est une maladie à part entière. Comme pour toute phobie, le principe consiste à éviter un objet phobogène ou anxiogène. L’objet ici, c’est le regard de l’autre. On retrouve des symptômes de la peur. Lorsqu’il y a un impact sur la vie personnelle et/ou professionnelle, les psychologues et psychiatres estiment alors que la personne souffre de cette pathologie. Tous les âges peuvent être concernés par la phobie sociale. Elle se manifeste par des évitements, comme ne pas se rendre à l’école ou esquiver les sorties et les soirées entre amis. Les personnes ont tendance à rougir et à transpirer de manière excessive.

Peut-on en guérir ?

Oui. Les thérapies cognitives et comportementales sont les plus efficaces. Il s’agit d’effectuer un travail sur les pensées et de faire des exercices progressifs au patient entre les séances, pour qu’il se confronte aux situations anxiogènes et puisse peu à peu se défaire de sa phobie. On conseille aussi d’assister à des réunions comme celles de Médiagora ou de l’association Les Emotifs Anonymes. Enfin, on prescrit des anxiolytiques, à prendre ponctuellement, et des antidépresseurs qui font effet au bout de deux à trois semaines.

Il faut en moyenne six mois pour guérir. La durée de la guérison dépend des mécanismes de défense développés et de l’âge de la personne. Elle est généralement moins longue chez les jeunes, car ils ont moins d’années de conditionnement à leur phobie.

A-t-elle un lien avec l’agoraphobie ?

La phobie sociale n’a rien à voir avec l’agoraphobie, qui n’est pas liée à la peur du regard des gens mais à la peur de ne pas pouvoir sortir d’un espace, comme d’un cinéma ou d’une salle de réunion, ou de ne pas pouvoir être secouru à temps au milieu d’un grand espace, tel une place ou un parc.


Se filmer pour exister

15 ans. Chrystèle a mis 15 ans avant de vraiment pouvoir dire qu’elle était guérie de sa phobie sociale. Une maladie qui l’a coupée du monde pendant plusieurs années, qui lui a fait perdre son petit ami de l’époque et ses amis d’enfance. Une maladie qui lui a fait découvrir internet et la vidéo, sa passion aujourd’hui.

En 1994, Chrystèle suit des études de droit quand lors d’un examen, elle se rend compte qu’elle a oublié tout ce qu’elle avait appris la veille. L’examen d’après, malgré les révisions intensives, trou noir dans la tête de la jeune fille alors qu’elle est interrogée à l’oral par son professeur.

« Mes proches pensaient que je jouais la comédie »

C’est là qu’elle se cloître chez elle, a des troubles anxieux et ne veut plus aller à l’université de peur du regard des autres. C’est là que commence pour elle les multiples thérapies et rendez vous médicaux pour essayer de comprendre ce qui lui arrive. “Au début, mes proches pensaient que je jouais la comédie, que je faisais semblant. Comment leur faire croire le contraire si moi non plus je ne savais pas ce que j’avais ?”, raconte Chrystèle. Tout a empiré lorsque son psychiatre lui a conseillé de partir de chez ses parents et de s’installer toute seule.

« Je ne sortais plus du tout de chez moi, je ne pouvais même plus aller acheter du pain. Heureusement que ma mère m’a aidé, elle faisait les courses pour moi. »

Pendant huit mois, elle reste enfermée chez elle. « J’avais beaucoup d’angoisses, alors quand ça allait mal j’attendais juste que ça passe, sans rien faire. » Quand ça allait mieux, Chrystèle passait ses journées à lire ou à regarder la télé. Elle décide de retourner chez ses parents, elle a perdu 10 kilos.

La jeune femme continue à se lever à 12h tous les jours. « Je vivais la nuit parce qu’il y n’y avait pas de bruits, la maison était calme », explique Chrystèle qui passait ses nuits sur Internet. Elle le dit, c’est le fait de parler avec d’autres phobiques sociaux sur des forums qui lui a permis de commencer à s’en sortir. Le processus de guérison se confirme quand un psychologue lui conseille de participer à des ateliers de psychodrame. Tous les mercredis, Chrystèle se confrontait alors à ses angoisses pour aller à ces thérapies de groupe.

« J’ai pu faire sortir mes blessures de l’enfance, les attouchements sexuels de la part de mon grand-père. C’était plus facile parce que je n’étais pas seule et qu’il y avait pire que moi ».

Un homme racontait s’être fait violé par exemple. Discuter ensemble, pleurer ensemble, « un moyen de nous libérer de nos angoisses ». Ces thérapies de groupe lui ont permis de débuter concrètement sa guérison car elle a compris ce qui n’allait pas. « Pour moi la phobie sociale, ce n’est pas la peur des autres, mais celle d’être confrontée aux autres. »

La vidéo comme remède

Du jour au lendemain, raconte Chrystèle avec enthousiasme, elle s’est mise à se réveiller à 8h du matin : « Je me suis lancé un défi, j’ai commencé une autodiscipline. » En 2001, elle se réinscrit à l’université de droit de Montpellier, « un an à distance pour commencer ». Et tout s’accélère quand il a lui fallu prendre le train pour passer ses examens à la fin de sa première année. Toute seule, elle a dormi à l’hôtel et a passé des oraux : « à ma grande surprise, j’ai eu 18/20! » Encore malade, elle a même organisé une sortie entre phobiques sociaux rencontrés sur internet. Puis Chrystèle a obtenu un doctorat de droit de la santé en allant en cours normalement.

Mais ce n’était pas fini, il a fallu qu’elle arrête tous ses traitements pour aller mieux : « J’ai compris que les médicaments ne faisaient qu’empirer mon état. Quand j’ai arrêté, ça a été un nouveau tournant dans mon processus de guérison. » Depuis 2007, Chrystèle sait qu’elle est atteinte de sclérose en plaques.

« Je suis censée prendre des anxiolytiques mais je préfère vivre avec les douleurs. »

Sa plus grosse peur, c’est de redevenir phobique sociale car sa maladie lui laisse peu d’énergie pour sortir et travailler à l’extérieur.

Sa solution, c’est de réaliser des vidéos d’elle en train de parler aux gens atteints de phobie sociale ou de sclérose en plaques. « C’est à la fois une façon de me protéger, mais aussi d’aider les gens qui ont souffert comme moi. »

Elle en est persuadée, pour aller mieux, il est plus facile d’écouter un ancien phobique social qu’un psychiatre. Elle a même créé un site sur la phobie sociale. Chrystelle est guérie, aujourd’hui elle en est sûre. En 2010, elle a gagné un concours de vidéos parodiques organisé par TF1 et elle est montée sur scène chercher son prix. « J’ai ressenti beaucoup de plaisir à être face à tous ces gens. Là, j’ai eu la confirmation de ma guérison. »

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