Phobie sociale : l’enfer, c’est les autres

Se réunir pour moins souffrir

Toutes les deux semaines, les membres de l’association Médiagora Rouen se retrouvent pour parler de leur phobie sociale. Ensemble, autour d’une table, ils exposent leurs difficultés quotidiennes et leurs progrès pour surmonter la peur du regard des autres.

Nicole, la trésorière de l’association, et son fils, David, président de Médiagora

« Je commence à avoir des palpitations »

Médiagora permet de se sentir moins seul, en compagnie d’autres personnes qui éprouvent les mêmes souffrances, les mêmes difficultés quotidiennes. « Des choses infimes me posent problème, comme me rendre à la pharmacie ou aller m’acheter des clopes », expose sans honte Gérald, la cinquantaine, écharpe beige autour du cou. Prendre le bus, c’est aussi très compliqué. Dès que j’entre dans un transport en commun, je me sens mal, je commence à avoir des palpitations… Plus jeune, en cours, j’avais déjà peur d’aller au tableau. Peur du regard des autres. Peur de ne pas savoir. »

« Certains n’osent pas entrer dans la salle »

Ils sont une vingtaine, dont trois jeunes filles, à assister à la réunion de l’association ce samedi. Chacun prend la parole lorsqu’il le souhaite. Le président de Médiagora Rouen essaie de faire participer tout le monde. Il se tourne vers Hermine, qui vient seulement pour la deuxième fois. « Je ne préfère pas encore parler », répond-elle lapidaire, d’une voix tout juste perceptible. Ce n’est pas un souci. Ici, personne n’est contraint, personne n’est brusqué. « Certains n’osent même pas entrer dans la salle la première fois, rapporte Nicole. Dans ce cas, je les accueille à part, dans une pièce plus petite. Lorsqu’ils se sentent prêts, on va ensemble dans la grande salle de réunion et ils s’assoient sur une chaise à mes côtés. »

« Vous me verriez, j’ai l’air d’une folle »

Les soucis des uns et des autres sont abordés. Et ce même s’ils ne semblent pas toujours avoir un lien direct avec la phobie sociale ou l’agoraphobie. Chacun y va de son commentaire pour conseiller Ophélia. Les discussions finissent par se disperser. David reprend les choses en main en invitant cette fois-ci Perrine à parler. Tout le monde se tait et la regarde. Elle range son flacon dans la poche et commence. « J’ai peur de la réaction des gens. Peur quand je suis toute seule. J’ai des crises d’angoisse depuis quatre à cinq ans. Lorsqu’elles surviennent, je commence à courir partout chez moi. C’est ridicule ! Vous me verriez, j’ai l’air d’une folle. J’ai parlé avec mon père depuis la dernière fois. » La gorge se noue. Perrine poursuit. « Il m’a dit qu’il avait souffert comme moi. Et connu les mêmes crises. Je me suis sentie trahi, lâche-t-elle alors en pleurant. Les larmes coulent, mais elle continue de parler, entre émotion et colère. Je pensais être toute seule pendant toutes ses années, alors qu’il a vécu la même chose que moi. Il aurait pu me dire : mais non, tu n’es pas folle ».

« Mon mari avait l’impression d’avancer seul »

La famille et les parents reviennent souvent dans les conversations. Les plus âgés se remémorent les prémices de leur phobie sociale pendant leur enfance ou leur adolescence. « Mes parents n’invitaient personne. Je sentais une tension quand ils se préparaient les rares fois où ils allaient chez des amis. Je pense qu’ils m’ont transmis cette angoisse », analyse Gérald. Claudine, cheveux court, lunettes rectangulaires, se souvient qu’elle était très timide étant jeune. « Puis ça s’est transformé en phobie sociale à l’âge adulte. J’ai été mariée pendant vingt-cinq ans. Mais mon couple était à deux vitesses. Mon mari avait l’impression d’avancer seul dans la vie. » Depuis 2002, elle participe aux réunions de Médiagora.

Perrine a déjà disparu

« Il faut en moyenne six mois pour guérir »

Alexandra Rivière, psychologue clinicienne et psychothérapeute, traite souvent des cas de phobie sociale. Sur son site, elle estime qu’environ une personne sur sept en souffre à un moment ou l’autre de sa vie.

Se filmer pour exister

15 ans. Chrystèle a mis 15 ans avant de vraiment pouvoir dire qu’elle était guérie de sa phobie sociale. Une maladie qui l’a coupée du monde pendant plusieurs années, qui lui a fait perdre son petit ami de l’époque et ses amis d’enfance. Une maladie qui lui a fait découvrir internet et la vidéo, sa passion aujourd’hui.

« Mes proches pensaient que je jouais la comédie »

C’est là qu’elle se cloître chez elle, a des troubles anxieux et ne veut plus aller à l’université de peur du regard des autres. C’est là que commence pour elle les multiples thérapies et rendez vous médicaux pour essayer de comprendre ce qui lui arrive. “Au début, mes proches pensaient que je jouais la comédie, que je faisais semblant. Comment leur faire croire le contraire si moi non plus je ne savais pas ce que j’avais ?”, raconte Chrystèle. Tout a empiré lorsque son psychiatre lui a conseillé de partir de chez ses parents et de s’installer toute seule.

La vidéo comme remède

Du jour au lendemain, raconte Chrystèle avec enthousiasme, elle s’est mise à se réveiller à 8h du matin : « Je me suis lancé un défi, j’ai commencé une autodiscipline. » En 2001, elle se réinscrit à l’université de droit de Montpellier, « un an à distance pour commencer ». Et tout s’accélère quand il a lui fallu prendre le train pour passer ses examens à la fin de sa première année. Toute seule, elle a dormi à l’hôtel et a passé des oraux : « à ma grande surprise, j’ai eu 18/20! » Encore malade, elle a même organisé une sortie entre phobiques sociaux rencontrés sur internet. Puis Chrystèle a obtenu un doctorat de droit de la santé en allant en cours normalement.

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Journaliste @ipjdauphine, Midi Libre, @StreetPress, La Dépêche du Midi. Mieux vaut être fou avec des fous que sage tout seul

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Thomas Chenel

Thomas Chenel

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