Crowdstorming: quand on n’a pas d’idée, on peut au moins avoir de l’éthique

Nous sommes un lundi de juillet 2017. Je termine ma journée de travail, il fait chaud. Machinalement, je déroule le flux de ma timeline Facebook, vagabondant sans but précis, dans cet océan infini de contenus d’un intérêt tout relatif.

C’est alors que je tombe sur ce post sponsorisé:

Les CFF — SBB sont l’équivalent en Suisse de la SNCF. Compagnie semi-étatique.

Tiens tiens, les CFF ont donc besoin de moi? -Comme c’est flatteur.
Mais quel est donc ce site web? www.jovoto.com

Je creuse un peu… Sur cette page, la plateforme décrit les règles du jeu: 
Dans ce concours, les CFF nous “challengent” dans le but de créer des espaces d’attente plus conviviaux dans leurs gares. Un gain total de 11'500€ sera réparti entre les designers ayant proposé les idées qui seront retenues.

On parle ici de lancer un brief commercial à une “foule” de designers sur internet, dans le but de générer une tempête de (bonnes) idées. Dans un nouvel anglicisme dont l’époque a le secret, le procédé est connu sous le nom de crowdstorming.

11'500€ c’est une somme, certes. Mais lorsque l’on sait que jovoto se targue de mettre 80'000 créatifs professionnels en compétition, quelles sont les chances réelles de gagner le moindre centime? Infinitésimales.

jovoto.com — j’achète de l’innovation comme six tranches de jambon

D’ailleurs les CFF ne sont pas seuls sur la plateforme: les marques suisses sont fièrement mise en avant: Victorinox, Nespresso, Oswald, même la vache Milka

Sur cette page de leur site, Victorinox annoncent en toute transparence les statistiques de leur dernier Design Contest 2017:

  • 1'254 designs ont été soumis
  • 10 gagnants
  • 37’500€ répartis

En sachant que les designers en question ont dû céder leurs droits et que les modèles réalisés selon leurs créations sont vendus en série limitée sur leur shop.

Modèles en vente sur le site de Victorinox

Vous appelez cela un Design Contest? - j’appelle cela tout simplement du dumping créatif. Le procédé n’est pas nouveau: il rappelle celui d’un site dont le nom est honni par tout graphiste qui se respecte: l’infâme Wilogo.
Pour quelques dizaines d‘euros, on mettait en compétition des milliers de designers répondant au “brief”. Seul le gagnant remportait le magot. 
Pour la petite histoire, le site avait été racheté par Fotolia, société acquise ensuite par Adobe, qui s’était empressé de le fermer, courant 2015.

En vérité, que ce soit sur jovoto ou une autre plateforme, il ne s’agit pas de concours, mais bel et bien de dumping de TOUS les métiers créatifs, qui ne bénéficie qu’à la plateforme elle-même et à l’annonceur peu scrupuleux.

La somme de 37'500€ déboursée par Victorinox peut paraître importante. 
Cependant, étant moi même du métier, j’estime que chaque graphiste ayant participé à l’opération a investi au bas mot une journée de travail (8h) avant d’envoyer son design (plus pour les lauréats). Sur les 1'254 participants, 1'244 sont donc repartis bredouille. Total d’heures “offertes” à la marque: près de 10'000. Et cela recommence chaque année.

Le concours annuel de Victorinox n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
Le plus choquant, c’est lorsque des marques comme Nespresso (plus de 2.7 milliards de chiffre d’affaire annuel) abusent de cette forme pervertie de crowdsourcing et se payent carrément de la R&D.

C’est le cas avec leur dernier projet en date sur jovoto: A second life qui vise à créer de nouveaux produits avec les résidus de capsules en aluminium. Les projets déjà proposés, la plupart aboutis et prototypés en 3D, sont d’ailleurs exposés sur cette page.

Aperçu de projets soumis à Nespresso
Le concours jovoto en cours pour Nespresso, dépêchez-vous, il est encore temps d’y participer (ironie)

Où est l’éthique dans tout ça?

Dans cette course folle à l’innovation, la moindre des choses serait de traiter les créatifs avec respect. Les graphic designers, web designers, architectes, ou designers industriels servant de chair à canon dans ce genre de concours sont souvent jeunes, ambitieux mais sans ressource, tout droit sortis des écoles. Eux seuls acceptent ces règles du jeu, dans l’espoir de se faire un tant soit peu de notoriété.

Chers équipes marketing des CFF, Nespresso, Victorinox et autres fleurons de notre économie suisse: je conçois qu’il soit parfois difficile de rassembler les budgets nécessaires à la création. L’innovation coûte cher et est pavée de projets avortés. Cependant comme dit l’adage, tout travail mérite salaire. Et vous avez un exemple à donner.

Lorsque l’on sait que la Suisse regorge de talents en arts graphiques et architecture, de hautes écoles et universités prestigieuses (ECAL, HEAD, EPFL… pour ne citer que les plus célèbres en Suisse romande) pourquoi ne pas, au cas par cas, utiliser le potentiel créatif local? A budget égal, les projets d’école, par exemple, permettent aux futures générations de designers de faire leurs armes, de se créer un portfolio, de gagner en confiance. A vous, grandes marques, de détecter les prochaines pépites qui feront le succès de votre compagnie.

Au final tout le monde gagne.


Stéphane Cruchon est un consultant et enseignant en UI / UX Design (spécialiste du Design Sprint de Google Ventures), vivant à Lausanne en Suisse.

www.design-sprint.com

PS: Et vous accepteriez-vous de travailler gratuitement?