Les stories: le cul de sac de la simplification à outrance ?

Difficile de passer à côté: les stories sont partout (sauf dans Excel, diraient les mauvaises langues).

Les plateformes sociales misent pleinement dessus (à nouveau un canal pour ré-engager les usagers !), les utilisateurs smartphone plébiscitent le concept taillé comme un gant aux petits écrans tenus à la verticale (enfin une utilisation adaptée !), et les créateurs de contenus ont une nouvelle destination sur laquelle envoyer leurs productions (encore un nouveau terrain d’expérimentation !).

Au final, on revient à ce qui rassemble les humains autour du feu: une promesse d’histoire.
Qui plus est: là, maintenant, sans passé ni futur. Dans un flux continuel, au creux de notre paume…
Parce que si l’on ne joint pas la ronde, les flammes du temps auront vite fait de brûler la grande majorité de ces petites histoires — car elles sont périssables, artificiellement. Des histoires sans mémoire…

Alors, qu’en penser, quoi faire ? Se lancer dans la production de stories ?

Venant du cinéma, développant des projets numériques qui souhaitent proposer des expériences narratives, je ne peux pas ne pas regarder de plus près ce nouveau format à la mode que sont les stories.

D’emblée, j’aimerais relativiser le titre carrément réactionnaire de mon billet (tout en l’assumant pleinement), en pointant trois aspects intéressants que j’aimerais développer dans le présent billet.

Les stories apportent…

  • la promesse d’un développement temporel des informations. Comme le cinéma…
  • la promesse d’un mode de production léger et conversationnel. Comme une discussion…
  • la promesse d’un usage natif de la technologie pour raconter des histoires. Comme… ce qu’ont réussi tous les outils / supports à vocation narrative avant l’ordinateur. On attend encore de voir quelle va être la spécificité d’une “expérience narrative, sensorielle et profonde”, propre aux technologies informatiques. Le transmédia est déjà passé de mode, le multimédia est si années 90, et le webdoc… oui, c’est quoi déjà ?
    L’industrie du gaming est assurément la plus proche d’avoir trouvé la bonne équation — mais personnellement je reste sur ma faim (n’étant pas un gamer): je rêve d’une expérience propre à faire décoller l’imaginaire, qui nous connecte en poésie avec la réalité complexe de notre monde, par le prisme des possibilités inhérentes à l’informatique…

Est-ce que les stories vont être au web ce que le montage a été pour la machine cinéma ?

Rien que ces trois promesses méritent bien une immersion réflexive dans ce nouvel univers.

C’est quoi les stories ?

Voici en préambule quelques articles intéressants à lire pour appréhender plus globalement ce que sont les stories:

C’est quoi ta story, alors ?

Venons-en donc à une lecture plus personnelle du phénomène.

Reprenons les trois points, en les détaillant.

La promesse d’un développement temporel des informations. Comme le cinéma…

Dans nos usages informatiques quotidiens, nous avons pris l’habitude d’avoir une relation spatiale avec les informations.
Il suffit d’aller sur le site le plus visité du web, la recherche Google, pour en prendre la mesure: nous sommes face à une liste de propositions, les unes par dessus les autres, dans l’espace vertical de notre écran. Heureusement qu’il y a la pagination (qui nous “laisse le temps” de nous concentrer sur un ensemble fini de résultats), parce que sinon la masse de résultats serait carrément écrasante…
Que penser alors de Facebook, dont le fil de nouvelles se laisse étirer à l’infini, dans le même mouvement du bas vers le haut de notre fenêtre ?

Reste que malgré toute la puissance de filtrage des algorithmes, les informations qui “survivent” jusqu’à nos yeux doivent encore être mises en perspective par notre propre jugement. Sur quel résultat cliquer ? Quelle vidéo va nous retenir quelques secondes de plus ? On doit faire l’effort de choisir ce qui va se passer après, sans forcément avoir toutes les cartes en main pour effectuer un choix pertinent.

Qu’en serait-il si ce choix était effectué par quelqu’un d’autre, qui a quelque chose à nous raconter, en ayant réfléchi en amont au “meilleur des mondes possibles” ? Qui nous prendrait alors par la main, comme un guide bienveillant ?

Le cinéma est passé maître dans cet art de structurer les informations les unes derrière les autres, dans le temps, en nous soulageant de l’effort du choix. Tout en nous offrant un espace (mental) de réflexion et d’imagination dans lequel nous pouvons vagabonder librement, nous abandonner… Pour réaliser un travail sans effort qui portera, potentiellement, des fruits dont nous serons plus tard les bénéficiaires.

Les stories reprennent “simplement” les deux particularités principales du cinéma: l’organisation des informations dans le temps du récit (le montage) et dans l’espace de l’image (le cadre).
Maintenant, il serait déplacé de pousser la filiation plus loin, parce que ce que les stories ont actuellement à nous offrir est au mieux comparable avec le cinéma des premiers temps (les courts plans séquences documentaires des Frères Lumière ou encore mieux les sketches de Méliès).

J’aimerais alors poser la question suivante: que faudrait-il pour que les stories, qui en sont encore largement au stade 0 d’un impact émotionnel profond, puissent nous offrir une dimension sensorielle comparable à ce que les 10 arts historiques sont capables d’atteindre ?

On reprendra la question un peu plus loin, après le prochain point.

La promesse d’un mode de production léger et conversationnel. Comme une discussion…

Les formes artistiques et culturelles dont nous héritons sont bâties, la plupart du temps, sur ce que l’on pourrait appeler des monologues.
Un film, un livre, un article, une pièce de théâtre, une sculpture etc sont l’expression d’une pensée continue (et cohérente, idéalement) que l’on reçoit de quelqu’un d’autre, dans un mode lecture seulement. Notre propre place, notre parole, même si elle est tolérée (comme dans un musée), ne génère pas une relation qui aura un impact sur l’oeuvre.
Heureusement d’ailleurs, parce que sinon l’oeuvre, en tant que telle, ne survivrait pas à ses usages…

On est dans une position en read only, et non pas, comme c’est le cas avec notre propre ordinateur, dans une capacité en read — write.

Vu que nous utilisons de plus en plus notre ordinateur pour consulter des articles, lire des textes, regarder des films et visiter virtuellement une exposition, se pose la question de pouvoir profiter plus pleinement du potentiel inhérent à sa machine: du calcul, en réseau, en mode read — write, forcément.

Les usages conversationnels des réseaux sociaux ont permis de remettre au milieu du village l’importance de la prise en considération de la parole échangée au quotidien, de la circulation plus organique et transversale des informations.

Les géniteurs du concept de stories mettent tous en avant cette promesse de conversation, en mode bottom-up, pour susciter l’engagement social.
Les intentions sont louables, je trouve — mais est-ce que le résultat est-il à la hauteur ?

Car même si les stories trouvent leur terrain de décollage et d’atterrissage en première place dans nos applications de réseaux sociaux, au sein même de la cacophonie conversationnelle continue, est-ce qu’ils sont vraiment porteurs du gène (et du génie) de la conversation ?

Pour ma part, dans ce que j’ai pu voir jusqu’à présent, les stories n’échappent pas à nos réflexes de monologues, qui ont finalement la peau bien dure. Pour plein de raisons, qu’il serait intéressant d’aller questionner une autre fois (via un futur monologue billet).

En attendant, peut-être que le prochain point, déjà attendu, nous permettrait de trouver une parade en faveur de la conversation ?

La promesse d’un usage natif de la technologie pour raconter des histoires. Comme…

Comme le livre: contraint par le placement des mots sur les pages, le lecteur a la liberté de tourner les pages comme il veut. L’imagination se nourrit (entre autres) du rythme de notre rapport physique au livre spécifique que nous avons dans les mains et sous nos yeux…
Comme le cinéma: enveloppé dans le confort d’une réception passive, le spectateur ne peut que suivre (avec plus ou moins d’attention) ce qui lui est proposé. Avec la liberté de laisser vagabonder son imagination, en fonction de l’espace mental qui lui est laissé par la réalisation…

Et l’informatique alors ? Quelles seraient les modalités à mettre en oeuvre pour arriver à déclencher chez l’utilisateur les mêmes qualités de présence et potentiels d’imaginaire que les supports classiques peuvent nous offrir ?
Par ses qualités spécifiques (du calcul, en réseau, en mode read — write), et non par ses capacités gargentuesques d’avaler tout cru (presque) toutes les formes qui l’ont précédé ?
Parce que oui, on peut lire un livre sur sa liseuse, on peut regarder un film sur son écran de portable — mais on reste face à des formes héritées dont les contenus sont simplement affichés dans une application de lecture dédiée, alors les supports spécifiques de ces formes culturelles sont en train de disparaître…

Comme nous utilisons l’informatique principalement pour sa puissance fonctionnelle, plaisante et utile, avec des immersions de plus en plus fréquentes dans les eaux de l’entertainment, se pose la question s’il y a réellement la même attente, le même besoin d’une promesse sensorielle et poétique qu’avec les supports classiques ?

Pour en revenir aux stories: est-ce que l’adoption de ce format spécifique aux écrans mobiles serait-il le signe d’une attente, d’une envie des utilisateurs d’être touchés un peu plus loin — dans le coeur et dans les tripes — que ce que les micro-interactions superficielles dans le flux d’informations disparates et arbitraires nous permet de vivre ?

Il est assurément trop tôt pour répondre à cette question, qui est peut-être même inadéquate face à la réalité populaire de ce format. Peut-être que le “destin” des stories ne sera qu’une nouvelle forme de small talk, où les enjeux seront plus de pousser les spectateurs à faire une action (cliquer sur un lien) que de vivre des émotions.

Pour ma part, j’ai envie de penser que ce besoin de profondeur et d’intensité émotionnelle est fondamental pour l’Homme, et qu’il s’agit alors de trouver des chemins, des méthodes et des fonctionnalités pour proposer des expériences sensibles et poétiques grâce et à travers ce qui est spécifique à l’informatique.

Peut-être qu’il serait dés lors possible de résoudre la question de la conversation et de faire circuler les apports concrets de toutes les parties prenantes d’un enjeu, d’une thématique ?
Et peut-être qu’il serait même possible de profiter de l’organisation temporelle des informations (la force du montage), sans être tributaires et dépendants que d’une seule autorité unique, qui a le droit de définir quel va être le cadre et le montage définitif ?

Pour terminer ce billet de la même manière abrupte qu’il a commencé: les stories sont aussi un reflet de notre besoin de réponses simples et rassurantes, face à la complexité du monde.
Nous faisons tout pour entretenir le mirage, amplifié par le miracle de l’efficacité des technologies informatiques, qu’une histoire facile à ingérer pourrait être le sésame privilégié dans notre appréhension du monde.

À force de vouloir simplifier à outrance, nous risquons de nous retrouver qu’avec l’ombre d’un Pinocchio ne faisant plus qu’un tour sur lui-même, avant de céder sa place à d’autres pas d’ombre…

Voici pour finir mon propre petit pantin de story, dont les fils se perdent dans les nuages (cliquez ici pour lire la story):

MaStorySurLesStories

Pour la petite histoire, je l’ai créé et nourri avec l’outil web Cereals.


Originally published at Ulrich Fischer.