L’étincelle

Une chronique. Une simple chronique radiophonique avait été le déclencheur. Personne n’avait rien vu venir. Bien sûr, des soubresauts avaient déjà été ressentis mais on était loin d’imaginer l’ampleur de la scission qui déchirerait bientôt le pays. Un jeudi dans une séquence matinale, un animateur du service public s’en était pris à l’émission alors la plus populaire de la télévision française. Depuis quelques mois, ce programme diffusé sur une chaîne de la TNT attirait une audience chaque soir plus importante et l’engouement était du même ordre sur les réseaux sociaux où les facéties cathodiques des amuseurs se hissaient régulièrement en tête des tendances. Ce succès était d’abord passé inaperçu aux yeux de l’élite médiatique qui ne s’abaissait évidemment pas à regarder ce genre d’émissions. Pour eux, la télévision était déjà difficilement tolérable dès lors qu’elle s’éloignait de sa mission d’éducation et de médiation culturelle mais le concept de divertissement leur était tout bonnement étranger. Ils n’y voyaient qu’une autre forme de divertissement au sens pascalien, disaient-ils, un exutoire pour ne pas penser à notre inévitable mortalité ou aux vicissitudes sordides de notre existence. Ce divertissement c’était pourtant précisément ce que des millions de téléspectateurs recherchaient quotidiennement en s’effondrant de fatigue dans leur canapé puis de rire devant le spectacle proposé. Rien d’intelligent, rien que du distrayant. Aucun mieux-disant culturel, l’unique volonté d’amuser et de reposer les esprits en les emplissant d’un vide que beaucoup considéraient comme salutaire. Progressivement les journaux télévisés et les émissions concurrentes avaient vu leurs audiences siphonnées au profit de ce qui s’imposait comme un véritable prodige médiatique et deviendrait bientôt un authentique phénomène de société.

La chronique de France-Inter avait été reprise et amplement relayée sur les réseaux sociaux et pour la première fois, les spectateurs de l’émission vespérale avaient découvert que des intellectuels pouvaient s’intéresser à leurs habitudes de consommation télévisuelle et même en estimer la qualité et la pertinence. Dans un mouvement inverse, les auditeurs de la radio s’étaient précipités pour se pencher sur l’objet du délit, avec un sentiment d’encanaillement proche de celui qui des grands bourgeois peuvent éprouver en s’accoquinant ponctuellement avec la plèbe. Le fossé culturel semblait tel entre les deux univers que c’était moins de journalistes débutants dont on aurait eu besoin pour le décrire mais d’anthropologues habitués à s’intéresser à des mœurs et des traditions insolites.

Les présentateurs de l’émission qui avaient fini par devenir des stars auprès de leurs nombreux admirateurs étaient de parfaits inconnus pour ces spectateurs de la dernière heure qui n’avaient pas non plus la moindre connaissance des sujets abordés tant ils étaient éloignés de leurs centres d’intérêt habituels. Plus incompréhensible encore étaient le ton et l’ambiance qui régnaient sur le plateau. Quelque chose de l’ordre d’une gaudriole bas de gamme, un mélange paradoxal de lourdeur et de légèreté, de tartes à la crème et de coussins péteurs, dans un climat proche de l’hystérie. Dans de nombreuses tribunes sociologisantes, les observateurs exprimaient leur incompréhension mais surtout leur rejet total du sadisme rigolard et du nivellement que représentait ce type d’émission, fustigeant particulièrement le chef d’orchestre de l’équipe dont ils mettaient en avant la médiocrité crasse et les émoluments spectaculaires. Dans les commentaires des articles, les aficionados de l’émission prenaient la défense de celui que les autres qualifiaient de gourou, dans une syntaxe qui ne dissimulait que très difficilement leurs lacunes orthographiques et grammaticales. Leurs adversaires ne manquaient pas de signaler et de pointer chacune de leurs fautes comme autant d’indices concordants confirmant que l’émission et son public étaient décidément très bas du front. Vexés et piqués au vif, ces derniers rétorquaient avec véhémence qu’ils avaient peut-être des lacunes mais qu’eux, au moins, n’étaient pas des nantis arrogants.

Devant l’ampleur des réactions, les modérateurs des médias en ligne avaient choisi de fermer les commentaires, pensant ainsi apaiser les esprits. Il n’en avait rien été, au contraire. L’opposition entre les deux camps s’était alors déplacée du virtuel vers le réel et chaque jour, on assistait à une offensive de plus en plus violente de ceux qui semblaient être devenus de véritables adversaires. De chaque côté, les armes s’aiguisaient. Chaque jour, un intellectuel se fendait d’un nouveau texte pour stigmatiser la bêtise dans laquelle les sociétés occidentales semblaient avoir choisi de se laisser glisser. La télévision était décrite comme une fange nauséabonde où pataugeaient des spectateurs gavés de mauvaise graisse et s’y complaisant dans une paresse intellectuelle consternante. Dans un essai intitulé « De quoi la crétinerie est-elle le nom ? », un habitué des cénacles littéraires dénonçait la responsabilité de l’émission décriée dans un abrutissement généralisé de la jeunesse qu’il rapprochait des heures les plus sombres de notre histoire, quand des générations entières, fascinées par l’aura et le charisme d’un leader s’étaient levées pour marcher au pas de l’oie vers le pire. Le projet de société qu’il y percevait avait pour ambition rien moins que la disparition pure et simple de l’intelligence.

Dans la communauté intellectuelle, quelques voix avaient tenté de se faire entendre pour relativiser et appeler à un peu de pondération dans les analyses mais leur écho avait été totalement étouffé par le premier acte revendiqué par ceux qui s’étaient officiellement désignés comme des « Blairoristes ». Dans cette dénomination, contrairement à ce que certains avaient cru pouvoir avancer dans la précipitation, aucun rapport avec la personnalité ou l’œuvre politique de Tony Blair mais l’affirmation de la volonté terroriste de ceux qui se (dis)qualifiaient comme des « blaireaux ». Le premier acte de ce groupuscule dont on ignorait encore l’ampleur et la détermination avait été de s’attaquer à une librairie du quartier latin en y déversant par remorques entières les « œuvres » discographiques complètes d’un chanteur-amuseur réputé pour le piètre niveau intellectuel de ses productions. En période d’alerte terroriste permanente et d’état d’urgence prolongé, les médias avaient été stupéfaits par l’audace de ces activistes d’un nouveau genre qui étaient parvenus à déjouer la vigilance des forces de police pour s’attaquer à un lieu aussi symboliquement chargé qu’une librairie.

Le scandale avait fait la une des éditions de vingt heures des principales chaînes nationales mais leurs audiences étaient malgré tout restées dramatiquement faibles tandis que, sur la chaîne de la TNT, les parts de marché explosaient. S’y retrouvaient quotidiennement dans une ferveur quasiment explosive les partisans et les détracteurs les plus farouches de l’émission. Sur les réseaux sociaux, l’actualité internationale était éclipsée pendant les quatre heures que durait désormais l’émission par les mots-dièse derrière lesquels se retranchaient les différents camps comme derrière autant de barricades pour lancer leurs attaques. Les adversaires lettrés du programme ciselaient leurs épigrammes les plus acerbes pour condenser en cent-quarante caractères le mépris que leur inspiraient ceux qu’ils considéraient officiellement comme leurs ennemis. Dans l’autre camp, les internautes s’étaient trouvé un étendard surprenant en réduisant leurs prises de position à un signifiant parfaitement minimaliste. C’est au moyen d’un émoticône représentant un étron qu’ils avaient choisir de répondre à leurs opposants, cessant désormais de s’exposer aux railleries concernant leur syntaxe et fermant définitivement la porte à tout échange construit.

A l’antenne, les animateurs manifestement galvanisés par la campagne médiatique qui s’agitait autour d’eux s’imaginaient comme des généraux de l’Empire autour du tyranneau ricanant qui les avait adoubés dans sa garde rapprochée. C’était désormais dans une guerre qu’ils s’étaient engagés et, après avoir tenté d’argumenter ironiquement face à leurs détracteurs, ils avaient choisi une forme atypique d’occupation de l’antenne. Désormais ce ne seraient plus leurs visages qu’ils afficheraient sur l’écran mais leurs postérieurs et si les « intellos » ne supportaient plus d’entendre leur voix, ils leur feraient désormais l’offrande de ne plus s’exprimer que par des pets enregistrés balancés au moyen de synthétiseurs individuels sous les vivats d’un public toujours plus nombreux et plus enthousiaste.

Face à une telle escalade, les tenants de la réflexion et du bon ton manquaient de mots pour qualifier cette radicalisation inattendue tant dans sa forme que dans son ampleur. La France était désormais coupée en deux, les actes blairoristes se multipliaient, auxquels répondaient symétriquement des manifestations de guérilla érudite ; les murs se couvraient régulièrement de tags et de pochoirs où se côtoyaient autant qu’elles s’affrontaient les plus effroyables fautes d’orthographe et les citations littéraires les plus ardues. La guerre civile était proche et la fracture ne semblait pas pouvoir se réduire sans une intervention de la plus haute forme d’autorité nationale.

Interpellé lors des questions au Gouvernement à l’Assemblée, le Premier ministre avait accepté d’en référer au président de la République. Dans une intervention solennelle sur toutes les antennes, le chef de l’Etat avait fait le pari de l’union républicaine en essayant de contenter autant que possible les deux camps. Dans un costume strict au revers duquel il avait choisi d’arborer un pin’s représentant un postérieur tricolore souriant, il avait alors convoqué les plus grands poètes et s’était lancé dans un discours épique célébrant la cohésion nationale et les vertus républicaines mais, pour ne pas se mettre à dos les blairoristes qui étaient eux aussi de potentiels électeurs, il avait cru bon de ponctuer chacun de ses phrases d’une tonitruante référence capillaire. Dans la bouche de celui sur qui reposaient tous les espoirs de réconciliation nationale, « unité » rimait désormais avec « pied », « concitoyen » avec « main» et, alors que s’élevaient en guise de conclusion les premières notes de la Marseillaise, il s’était lancé, à la fois grave et hilare dans un vibrant « Vive la Nation, poil au fion ! ».

Sur les réseaux sociaux comme dans les rues et les foyers, les respirations s’étaient alors suspendues. Le temps s’était figé comme aux heures les plus indécises de l’Histoire de France. La tentative avait été héroïque, l’homme d’état était au rendez-vous de ses responsabilités mais nul n’était en mesure de savoir si ses efforts seraient couronnés de succès. L’avenir le dirait.

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