Futur du travail : les jeux ne sont pas encore faits

La “crise du travail” : est-ce du pipeau ? Le mot crise est si galvaudé : d’un moment paroxystique, la crise est devenue un état permanent. Quand on parle de travail aujourd’hui, on a parfois l’impression que nous faisons face à un enfer sans précédent : burnout, bullshit, mauvais management, insécurité économique … et que tout était mieux avant.

Mais peut-on sérieusement prétendre que c’était mieux avant ? Après tout, ce n’est pas un hasard si le travail est étymologiquement associé à la torture dans tant de langues. Hier, on travaillait plus, on était moins libre et on s’ennuyait tout autant. Sans doute même beaucoup plus. On crevait au travail. Simplement on avait sans doute moins l’impression d’avoir le choix.

Alors pourquoi cette obsession pour un supposé âge d’or du travail ? J’y vois au moins quatre grandes raisons :

  1. La “fin de la loyauté : au moins depuis les années 1990 et la financiarisation de l’économie, il y a moins de sécurité de l’emploi quand dans les décennies d’après-guerre. Les employeurs ne sont pas “loyaux”… et les employés se sont fait une raison : ils vont là où l’herbe semble plus verte. La fin de la loyauté rend l’ennui et la pénibilité au travail moins acceptables. Avant, on avait la sécurité en échange. Maintenant, rien.
  2. Nos attentes sont infiniment supérieures : à la différence de leurs parents et grand-parents, les enfants des générations post-68 ont souvent été élevés dans l’idée qu’ils devaient faire “ce qu’ils veulent” et qu’il fallait qu’ils “s’épanouissent” et “se réalisent” dans le travail. Quelle pression gigantesque ! “S’épanouir” : quel chantier paralysant ! L’équation simpliste bonheur = réalité - attentes explique beaucoup de choses. Même quand la réalité ne change pas, si les attentes sont infiniment plus grandes, on est beaucoup plus malheureux.
  3. La révolution numérique a créé un nouveau décalage : on a pris l’habitude de voir nos désirs satisfaits instantanément. On a pris l’habitude de l’hyper-personnalisation des services que nous consommons. Et de la fluidité du design. Or dans la plupart des entreprises où on travaille, on est très loin de ça. Ce décalage rend le travail plus insupportable.
  4. La montée de la pauvreté et des inégalités nous fait flipper : le chômage n’est pas le premier sujet (après tout, il est bas à peu près partout) ; le premier sujet, c’est la (re)montée de la pauvreté par rapport à la période précédente, celle des 30 Glorieuses. La peur de tomber entre les mailles du filet et de sombrer dans la pauvreté, même lorsqu’elle est inconsciente, est bien réelle. Du moins quand on n’est pas un héritier.

Notre obsession de la crise et notre passion pour la science fiction qui peint un avenir noir du futur du travail, fait de chômage (les machines vont nous prendre notre travail), d’esclavage (les machines vont nous asservir, ou autre variante déjà réelle : les riches vont nous asservir), et de précarité (personne ne pourra planifier son avenir) est loin des obsessions et des passions de nos grand-parents. Eux voulaient faire en sorte que tout soit mieux pour leurs enfants. Leurs mots à eux : la négociation collective, le rapport de force, l’union fait la force. Il s’agissait d’arracher de force aux patrons un avenir meilleur pour eux et leurs enfants. Rien ne leur a été donné. Ils ont gagné leurs “privilèges” par la lutte. Ils ont construit des institutions sécurisantes. Ils ont imposé une meilleure distribution des richesses.

C’est sans doute là que réside la principale différence entre nous et nos aînés. Ils étaient peut-être moins susceptibles de sombrer dans la dépression parce qu’ils s’intéressaient davantage à la lutte active pour un avenir meilleur. A l’inverse, notre génération est faite d’individualistes narcissiques, passifs, mous et dépressifs qui préfèrent se réfugier dans la dystopie plutôt qu’utiliser l’utopie comme le moteur d’une lutte active. Nous sommes si résignés et passifs que nous préférons le sabotage à la négociation collective. Trump et le Brexit illustrent ça de manière tragique.

Plutôt que de tous nous transformer en futurologues, ne pourrions-nous pas plutôt réinventer de nouvelles formes de syndicalisme ? Je ne sais pas encore comment, mais si nous utilisions un peu de toute cette énergie dépensée à discourir sur le futur du travail à réfléchir plutôt aux nouvelles formes d’organisation collective, nous aurions déjà quelques idées. Et nous ne pouvons plus nous contenter de défendre ce qui a été créé par les anciens. Ce sont des nouvelles institutions qu’il s’agit d’inventer aujourd’hui, qui incluent aussi les outsiders, tous ceux qui ne rentrent plus dans les cases de l’économie des 30 Glorieuses. C’est d’ailleurs le sujet du nouveau livre de mon mari Nicolas Colin, Hedge: A Greater Safety Net for the Entrepreneurial Age : à lire d’urgence !

Je vous laisse avec une citation de Sarah Connor, l’héroïne de Terminator 2, pas la (par ailleurs géniale) journaliste du FT Sarah O’Connor qui écrit sur le travail :

“There’s no fate but what we make for ourselves”

Je serais très preneuse de vos idées sur ce que “nouveau syndicalisme” pourrait vouloir dire aujourd’hui. Notamment pour les indépendants…