Lettre ouverte au CIC

Pourquoi ton sexisme me tape sur le système

Laetitia Vitaud
Oct 2, 2017 · 5 min read

Cher CIC,

Il y a 21 ans, j’ai ouvert un compte en banque chez toi, séduite par les généreux cadeaux que tu offrais à ceux qui avaient la mention TB au baccalauréat — quelques milliers de francs et un beau voyage en Grèce cette année-là. L’adolescente que j’étais n’était pas peu fière de compter parmi tes clients car tu lui renvoyais une bonne image d’elle-même. Elle s’est alors promis de te rester fidèle.

Que s’est-il passé pour que je te devienne infidèle ? En fait, il y a UNE RAISON ESSENTIELLE : tu n’es toujours pas sorti de ton sexisme du XXe siècle. Dix ans après l’ouverture de mon compte, j’ai souscrit à un emprunt avec mon mari … et ai dû te donner l’information sur mon statut marital. Ça a été le début de la fin entre nous : tu t’es obstiné à me traiter en “femme de”… et je suis donc allée voir ailleurs. Je rembourse toujours cet emprunt, mais tu ne gères plus mes sous.

Je ne comprends pas comment tu peux rester à ce point coincé au XXe siècle.

Avec la loi du 13 juillet 1965 sur les nouveaux régimes matrimoniaux, pour la première fois, les femmes mariées étaient libres de travailler et d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari. Dans les faits, c’est resté compliqué pendant des années car les banques comme toi sont longtemps restées attachées au concept de “chef de famille”. (Oui, quelqu’un devrait écrire une thèse sur “les banques et le sexisme dans l’histoire” !).

52 ans, c’est sans doute peu à l’échelle de ton histoire — Wikipedia me dit que tu as atteint l’âge vénérable de 158 ans, alors forcément, pour toi, les années 1960, c’est récent. Et certainement, tu n’es absolument pas la seule banque à être restée sexiste : bien d’autres mériteraient qu’on leur remonte les bretelles. Voici le choix que tu laisses aujourd’hui encore aux femmes qui ouvrent un compte chez toi :

  • Soit elles déclarent ne pas être mariées et reçoivent des courriers adressés à “Mademoiselle nom-du-père”, leur rappelant régulièrement qu’elles ne sont que des “jeunes filles” (même si elles ont plus de 40 ans);
  • Soit elles ont le malheur de se déclarer mariées et les courriers qu’elles reçoivent sont adressés à “Madame nom-du-mari”. Lorsqu’elles choisissent de garder leur “nom de jeune fille” (ce qui n’est quand même pas si rare) et qu’aucune pièce d’identité n’est au nom de leur époux, doivent-elles donc se munir d’un livret de famille pour te prouver leur identité ?

Symboliquement, le choix que tu laisses à tes clientes rappelle bien que la femme passait de l’autorité du père à celle du mari, sans jamais être vue comme une adulte responsable. Au moins si elle restait célibataire pouvait-elle être sa propre “chef de famille” lorsqu’elle volait de ses propres ailes…

Malgré mes courriers et mes suppliques, tu n’as jamais voulu que je sois “Madame Vitaud”. Jamais. Tu m’as toujours dit que tes bases de données étaient ainsi faites et qu’un agent du CIC n’avait pas le pouvoir de l’ajuster à la demande de chacun de ses clients capricieux.

Pourtant, ces bases de données ne sont en rien immuables. Elles peuvent être modifiées. Comment peux-tu ne pas encore les avoir changées ? Depuis quatre ans, les couples homosexuels ont le droit de se marier. Dans certains cas, un homme veut prendre le nom de son époux ou une femme ne pas prendre celui de son épouse. Sans doute certains de ces couples ont-ils ouvert des comptes joints chez toi. Alors comment fais-tu pour les intégrer dans tes bases de données ? Tes bases de données doivent péter les plombs, non ? Les lesbiennes mariées restent-elles toutes “Mademoiselle” ? Les hommes homosexuels ne sont-ils pas autorisés à changer de nom ? (Au moins, eux, ils restent “Monsieur” quoi qu’il arrive).

Il ne s’agit pas d’un “détail”. Cette rigidité, liée à celle de tes systèmes d’information et de l’organisation de tes données, est mortifère pour toi : elle signifie à tes clients que tu te fiches bien de leur individualité et de leurs attentes. Elle signifie à la société que tu n’es pas à la pointe des combats pour les droits civiques et l’égalité.

Certainement, tu me diras que la plupart de tes clients ne se plaignent pas et qu’il s’agit donc là d’une question marginale. Et bien non, car si on interroge les plus jeunes, ce genre de choses compte beaucoup. As-tu remarqué le soin que prenait Facebook à offrir à chacun la “case” qui lui convient ?

Avec cette image, tu resteras une banque de “vieux” (et encore, de nombreux “vieux” seront d’accord avec moi). Non seulement les plus jeunes continueront de rejoindre les banques en ligne — et surtout les startups comme la banque N26 qui offre une expérience au design impeccable, mais il en va aussi de ta “marque employeur” et de ta capacité à recruter les talents dont tu auras besoin demain.

Aujourd’hui, tu restes une institution du XXe siècle… et je ne vois pas bien comment tu pourras embrasser le XXIe siècle sans trouver de solution à la question que je soulève.

Voilà, cher CIC, ce que j’avais à te dire. Je suis disponible si tu souhaites en discuter avec moi. Simplement, j’aimerais que tu m’appelles “Madame Vitaud”, si tu peux…

Merci pour ton attention.

Laetitia Vitaud

Si tu souhaites creuser le sujet :

Et cet article de Rachel Vanier sur “Ma petite demoiselle” :

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