Parents : Utilisez votre bébé / vos enfants pour mieux choisir votre employeur !

Pendant mes études en école de commerce, on m’a appris très vite qu’il valait mieux cloisonner vie privée et vie professionnelle, éviter à tout prix de répondre aux questions sur le désir d’enfant, et surtout, ne jamais jamais répondre à la question sexiste, que l’on ne posait qu’aux femmes, “Comment comptez-vous concilier vie privée et vie professionnelle ?”. (J’ose espérer que cette question-là n’est plus posée aux entretiens de concours ou par les recruteurs, plus soucieux d’égalité. Quelle que soit leur réponse, les femmes étaient toujours perdantes à y répondre.)

La parentalité, c’est un vrai défi pour la vie professionnelle, un tournant décisif. Soyons honnête, c’est plus dur pour une femme que pour un homme : toutes les études montrent que c’est après l’arrivée d’un enfant que les inégalités de carrière et de revenus se creusent entre homme et femme. Les mères perdent en revenu. Les pères, eux, y gagnent. Devenir père, ça booste la carrière d’un homme, alors que devenir mère, c’est un frein.

Pour autant, cela ne veut pas dire que les hommes sont entièrement gagnants : après le premier enfant, on attend d’eux qu’ils “portent” les finances du foyer, mais leur employeur ne prévoit pas qu’ils partent certains jours à 18h pour aller chercher leur enfant à la crèche. Beaucoup de responsabilité, peu de joie familiale. Etre père et travailler, c’est un parcours semé d’embûches différentes : il s’agit d’oeuvrer à donner plus de place à la vie de père et moins de place à la vie de travailleur.

Il ne faut jamais louper une occasion de revoir des bouts de Yes, Minister !

Le bon sens nous a donc appris qu’il fallait protéger sa vie privée, ne pas en parler, ne pas donner à son employeur les bâtons pour nous battre. Et puisque les femmes mères paient le prix le plus lourd des discriminations — les écarts de salaire sont importants — ne rien laisser transparaître, c’est la meilleure solution. “Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous”.

Oui, mais… Et si on renversait cette logique ? Qui aurait envie de travailler pour des imbéciles qui traitent différemment les hommes pères et les femmes mères ? Qui aurait envie d’avoir pour employeur quelqu’un qui utiliserait contre vous votre parentalité ? Qui voudrait travailler dans une entreprise qui ne permet pas d’avoir une vie de famille équilibrée ? Bref, et si on pouvait au contraire utiliser la parentalité comme un bon moyen de sélectionner les employeurs potentiels ?

Les travailleurs urbains de la classe créative, en position de force sur le marché de l’emploi, sont aujourd’hui en position de faire avancer les pratiques et la culture dans les entreprises pour que le “jonglage’ entre vie de famille et vie professionnelle ne soit plus la quadrature du cercle, pour que la flexibilité au travail devienne une option par défaut qui profite aussi aux pères, et pour que les inégalités de traitement entre les hommes et les femmes se réduisent. En gros, les “stars” sur le marché du travail sont en mesure de faire avancer les choses pour tous les autres aussi…

Quand vous cherchez un nouveau travail (et faites-le si l’emploi actuel s’annonce compliqué avec enfant, ou si vous avez déjà subi des remarques sexistes ou une mise au placard pendant la grossesse !), vous pouvez utiliser vos enfants pour éliminer les mauvais employeurs, et ainsi vous épargner des mois ou des années de galère. Surtout, ayez en tête qu’il ne faut en aucun cas s’excuser d’être mère dans un contexte professionnel et EN AUCUN CAS offrir des concessions salariales (implicites) en échange d’une flexibilité accrue ou du droit de chercher son enfant à la crèche. Et puis quoi encore ? La culture du présentéisme doit mourir ! Faire des concessions financières, c’est se soumettre à la culture du présentéisme et lui donner du crédit. Etre parent ne fait pas de vous un moins bon employé : vous pouvez aimer à la fois votre travail et vos enfants (ça paraît évident, mais ça mérite d’être écrit…).

Beaucoup de femmes se sentent piégées et imaginent qu’elles n’ont que cinq choix :

  1. Aller dans une grande entreprise traditionnelle pépère (mémère) qui respecte leurs droits, leur offrent plein de vacances, leur permette d’être pleinement mère tout en ayant quand même des revenus décents… mais payer ce choix par un travail un peu ennuyeux ;
  2. Devenir freelance et galérer financièrement (alors qu’en vrai, on peut être freelance et bien gagner sa vie, mais ça mériterait un autre article) ;
  3. Devenir entrepreneur et galérer… (alors que c’est en fait la meilleure manière de définir la culture de l’entreprise dans laquelle on va travailler);
  4. Travailler à mi-temps et dépendre de son mari ;
  5. Se taire, endurer, galérer, souffrir… pour garder une belle carrière et vivre son ambition, mais payer ce choix avec la culpabilité de la “mauvaise mère” ou un vide affectif.

En réalité, les parents devraient “profiter” de la nouvelle parentalité pour choisir un meilleur employeur… s’ils sentent que leur employeur actuel les accule à des choix cornélien. “Avoir à répondre oui et non à son choix”… Ne rien cacher à un futur employeur, c’est lui donner l’occasion de vous aider, c’est mettre sur la table dès le départ les bonnes conditions d’une collaboration à venir.

Dans une recherche d’emploi, pourquoi ne pas utiliser son bébé pour faire un meilleur choix ? Par exemple, en amenant bébé à ses premiers entretiens pour mieux faire le tri entre les différentes catégories d’interlocuteurs (hommes ou femmes, car les femmes ne sont pas forcément plus accommodantes vis-à-vis de la parentalité) :

  1. Il y a celui (celle) qui s’étonne ou s’offusque qu’on amène bébé à cette première rencontre. C’est le futur employeur qui ne vous facilitera jamais la vie par la suite, celui qui collera des réunions à l’heure où vous devrez chercher votre enfant. A fuir.
  2. Il y a celui qui ne prête aucune attention à bébé. Au moins, il n’est pas choqué… mais c’est quelqu’un qui n’a ni empathie ni curiosité. Si il n’est pas le moins du monde séduit par la mignonneté de votre petit… avez-vous vraiment envie de travailler avec un insensible pareil ?
  3. Il y a celui qui vous ramène à votre essence de femme mère de manière un peu trop poussée. Visiblement pour cette personne, être mère et être père, c’est profondément et essentiellement pas la même chose. On peut le soupçonner de prévoir d’exploiter ces supposées différences de nature pour mieux vous léser. Méfiez-vous !
  4. Il y a, enfin, celui qui révèle son humanité à proximité d’un bébé. Il a remarqué la présence d’un petit individu humain mignon sans pour autant ignorer la présence d’un candidat professionnel à ses côtés. Normal, direz-vous, mais ça n’est pas forcément un profil si courant.

Quoi de mieux qu’un bébé pour vous aider à faire le tri et débusquer les affreux ? OK, à la deuxième rencontre, vous préférerez peut-être le calme d’une rencontre sans enfant, mais votre enfant aura été bien utile à la première sélection d’employeurs potentiels…

Amener son bébé en entretien n’est qu’un exemple, bien sûr. Vous pouvez aussi tester le degré d’humanité de votre employeur et son souci de votre bien-être au travail en exprimant d’emblée lors d’un entretien d’embauche combien votre famille et vos enfants sont importants et vous comblent, en demandant si l’entreprise organise des événements familiaux, etc.

Si malgré vos efforts et ceux de votre enfant, vous ne rencontrez pas d’employeur équilibré, raisonnable et sain… envisagez le job crafting, envisagez de vous mettre à votre compte et fabriquez-vous un emploi à la mesure de vos ambitions.

Pour finir sur une touche d’optimisme, j’ai le sentiment que les recruteurs commencent à mieux appréhender le sujet, à comprendre que la flexibilité au travail et la possibilité d’avoir une vie de famille (ou des loisirs ou d’autres projets !), c’est une exigence de plus en plus forte chez les nouvelles générations, les nouveaux arrivants sur le marché du travail. S’ils veulent espérer recruter les talents, s’ils veulent ne pas voir partir les meilleurs (pour le freelancing, par exemple), ils feront de la flexibilité une option par défaut. Ils permettront ainsi aux pères de vivre leur vie de père. Ils ne verront pas d’un mauvais oeil les parents qui partent en congé. Ils payeront les mères autant que les pères.

Pour que ça arrive, il faut que le plus grand nombre d’entre nous commence par mettre nos bébés sur la table (plutôt que nos c…… ou nos ovaires) quand nous cherchons un emploi !


Clayton Christensen a tout compris (extrait à 38'32")