Salarié et freelance : le plus précaire n’est pas celui qu’on pense !

L’écrasante majorité des nouveaux précaires sont … salariés

Dans le débat public français, on continue d’opposer les “indépendants” aux salariés, comme si cette opposition était encore pertinente. Il est vrai qu’avoir ou ne pas avoir de fiche de paie reste LA question pour les banques et les bailleurs (peut-être plus pour longtemps, merci, Wemind !). Mais pour le reste, l’opposition entre les deux catégories n’a plus vraiment de sens.

D’un côté, les “indépendants” ne forment pas un bloc monolithique : la notion d’indépendance correspond à une multitude de statuts juridiques et de situations particulières — dont certaines très privilégiées. De l’autre côté, l’assimilation du salariat à la stabilité est devenue chimérique : les salariés d’aujourd’hui cumulent les CDD, acceptent des contrats et conditions de travail dégradés, ne savent pas de quoi leur avenir sera fait et peinent à boucler les fins de mois.

Beaucoup voient dans le travail indépendant le signe d’un monde du travail transformé en jungle, où les travailleurs doivent s’accommoder d’une insécurité économique croissante. Mais la pauvreté et la précarité aujourd’hui appartiennent plutôt au monde du salariat — et elles s’y aggravent de jour en jour.


Les travailleurs des plateformes numériques : un faux sujet

Depuis quelques années, les discussions sur le futur du travail se focalisent sur le sujet des travailleurs des plateformes numériques. On ne parle plus que d’“uberisation”, de “salariat déguisé” et d’entreprises numériques “prédatrices”. Tout n’est pas rose évidemment : les quote-parts de chiffre d’affaires retenues par les plateformes sont souvent élevées, les données “réputationnelles” ne sont pas portables, les travailleurs sont rendus interchangeables par l’uniformisation du service rendu et même, dans certains cas, de la tarification. En d’autres termes, les plateformes transformeraient les travailleurs en une ressource fongible que l’on peut consommer “à la demande”, comme on consomme de l’eau en ouvrant le robinet.

Pourtant, le sujet des travailleurs des plateformes numériques est un sujet secondaire pour au moins quatre raisons :

1.Bien que très médiatisés, les travailleurs concernés ne représentent qu’une partie infinitésimale de la population active. Selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), les travailleurs des plateformes représentent moins de 50 000 actifs en France, sur une population active de près de 30 millions (d’après l’OCDE), c’est-à-dire 0,001% de la population active française. Toutes les plateformes mises ensemble, c’est deux fois moins de travailleurs que les restaurants McDonald’s en France, cinq fois moins que l’entreprise Carrefour et vingt fois moins que les enseignants de l’Education nationale !

2. Parler des “vilaines” plateformes est à peu près aussi réducteur que dire que toutes les entreprises sont “méchantes”. Il existe en effet de nombreux modèles, tous différents. Certaines plateformes sont centrées sur l’humain, d’autres sur la “tâche”. Certaines sont ouvertes, d’autres sont fermées. Certaines permettent à ceux qui l’utilisent de valoriser leur singularité, tandis que d’autres les fondent dans la masse pour en faire baisser le prix. La stigmatisation de toutes les plateformes numériques empêche de faire des progrès en matière de réglementation, de militer pour la portabilité des données, de faire grandir de belles entreprises numériques nationales et de promouvoir les modèles basés sur l’empowerment. Cibler les plateformes sert surtout à mettre en avant un bouc-émissaire bien commode pour masquer les plus grands “méchants” — qui, eux, font du lobbying et ont le pouvoir politique dans leur poche.

3. Dans leur majorité (et on a vu qu’ils ne sont pas nombreux), les travailleurs des plateformes ne sont pas des victimes. Certains saisissent les opportunités que l’économie traditionnelle ne leur avait jamais offertes (l’auto-entrepreneur de Seine-Saint-Denis qui a lancé une entreprise de chauffeur VTC est un archétype bien connu). D’autres utilisent les plateformes pour compléter leurs revenus et sont bien heureux de la flexibilité proposée. Une troisième catégorie de travailleurs gagnent déjà bien leur vie et utilisent les plateformes pour augmenter leur visibilité.

4. Certaines plateformes (y compris Uber) ont commencé à mettre en place des assurances et d’autres services, qui améliorent (un peu) la qualité de vie des travailleurs et les protège contre certains risques critiques. Par ailleurs, contrairement à une idée reçue, les travailleurs des plateformes payent des cotisations sociales au même titre que les salariés. En réalité, ils payent même plus de cotisations que les salariés du bas de l’échelle des revenus, puisqu’on a désormais supprimé quasiment toutes les cotisations sociales assises sur les bas salaires !

La période est propice aux débats sur les nouvelles institutions à mettre en place pour sécuriser les travailleurs dans une économie plus numérique. Mais cantonner ces débats aux travailleurs des plateformes relève de l’aveuglement — à moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie délibérée pour éviter les vrais sujets. Ainsi, l’idée d’offrir une assurance chômage aux seuls travailleurs des plateformes ressemble fort à un artifice pour remettre le sujet du chômage des indépendants sous le tapis et d’éviter soigneusement d’entamer une réflexion plus complexe sur la redéfinition du chômage pour tous.

La question a été soulevée par la fédération des auto-entrepreneurs (la FEDAE) dans un article récent à propos des propositions sur le chômage des indépendants faites au gouvernement :

“Devant la difficulté manifeste à obtenir une solution qui tienne la route, les prétentions sont revues à la baisse. L’assurance chômage universelle et son côté lyrique semblent avoir quelque peu du plomb dans l’aile. L’extension de l’assurance chômage à 100% des indépendants serait finalement limitée aux seuls ‘travailleurs des plateformes’ qui pourraient bénéficier de cette nouvelle couverture, négociée par les seuls représentants de salariés et de patrons”.

La stigmatisation des indépendants en général et des travailleurs des plateformes en particulier est d’autant plus commode qu’elle évite de se pencher sur un sujet autrement plus massif et préoccupant : le salariat, ce paradis supposé de la stabilité et de la sécurité, est en fait devenu une machine à fabriquer des pauvres et des précaires !


La plus grande précarité est aujourd’hui salariée

La quasi-totalité des emplois salariés créés en France sont aujourd’hui des emplois à “durée déterminée” : près des 90% des nouvelles embauches se font en CDD (87% en 2015) et les contrats très courts (moins d’un mois) représentent 70% des contrats signés. Ce que l’on sait moins, c’est que le taux de conversion des CDD en CDI est très faible. C’est aussi en France que l’écart de protection entre CDD et CDI est le plus grand des pays de l’OCDE, comme le montre l’OCDE dans une étude sur l’emploi. Sur une période de trois ans, seuls 21% des salariés passent de l’emploi temporaire à l’emploi permanent, contre une moyenne de 37% en Europe.

La dichotomie entre les “insiders” protégés et les “outsiders” précaires n’a jamais été aussi forte, tout particulièrement parmi les salariés. Pour comprendre la révolution en cours, il est essentiel de faire la distinction entre les stocks et les flux : la majorité des salariés existants (stock) sont encore des “insiders”, mais la quasi-totalité des nouveaux salariés (flux) sont des “outsiders” précaires. Au bout d’un certain nombre d’années, l’accumulation des flux finit par transformer la teneur du stock. Dans quelques années, après de nouvelles vagues de départs à la retraite (car naturellement, la moyenne d’âge des insiders est plus élevée), le stock des salariés deviendra de plus en plus précaire. Cette dynamique perverse contribue d’ailleurs à durcir la polarisation : plus les nouveaux salariés précaires arrivent sur le marché du travail, plus les anciens salariés “privilégiés” prennent peur et exigent qu’on durcisse encore davantage leurs protections. Ils construisent un mur entre eux et les nouveaux arrivants.


La révolution silencieuse du monde du travail : la montée de la main d’oeuvre contingente

Au cours des vingt dernières années, le marché de l’emploi américain a traversé une révolution silencieuse, lors de laquelle les entreprises ont progressivement fait disparaître leurs emplois salariés à temps plein pour les remplacer par de la main d’oeuvre contingente, des travailleurs ‘à la demande’, intérimaires ou employés de sociétés de services (…). La plupart des Américains occupent encore des emplois traditionnels, mais ces nouveaux modèles gagnent du terrain, et la tendance semble s’accélérer”, peut-on lire dans ce remarquable article de Politico intitulé “The Real Future of Work.

L’externalisation ne date pas d’hier. On en parle même depuis les années 1960, époque où les cabinets de conseil en stratégie ont commencé à conseiller à leurs clients de se “recentrer sur leur coeur de métier” et d’externaliser toutes les autres activités. Mais depuis les années 1990, la tendance s’accélère et concerne pratiquement tous les types de métiers, y compris qualifiés. La passion pour l’externalisation touche autant la France que les Etats-Unis. Elle reflète la transformation du contrat social d’entreprise caractéristique de l’économie fordiste, qui offrait un partage de la valeur favorable aux employés et aux managers, alors que les actionnaires et les consommateurs étaient moins bien servis. Aujourd’hui, ce sont les actionnaires et, dans certains cas, les consommateurs qui se taillent la part du lion : les travailleurs, même salariés, sont devenus la partie la plus faible au contrat social d’entreprise.

L’accélération de l’externalisation s’explique par l’affaiblissement des entreprises traditionnelles, engagées dans une course à la survie. Face à une concurrence nouvelle issue de l’économie numérique, nombre d’entreprises issues de l’économie fordiste prétendent vouloir se transformer pour rester compétitives.

Le problème, c’est que cette “transformation” se borne en réalité à réduire les coûts, à optimiser les processus et à ériger des barrières pour se protéger de la concurrence. Les travailleurs représentent pour ces entreprises en perte de vitesse le premier des “coûts” qu’elles souhaitent réduire. Au minimum, il s’agit de transformer ces coûts fixes en coûts variables en recourant à l’externalisation. Ce faisant, les entreprises sont prises dans une spirale infernale : plus elles serrent les boulons, moins elles innovent ; et moins elles innovent, moins elles sont compétitives, ce qui les oblige à… serrer les boulons encore plus.

Exsangues et incapables d’innover, ces entreprises n’ont pas d’autre choix, si elles veulent garder la tête hors de l’eau, que de s’en remettre à d’autres sociétés qui promettent de faire le travail pour elles. Des milliers de sociétés de services ont été créées pour profiter de cette aubaine. Leur métier consiste à faire de leurs salariés une commodité fongible et bon marché. Faute de pouvoir s’offrir les travailleurs d’hier (trop chers et encore trop imprégnés de culture syndicale), elles vont chercher les “outsiders” dont le pouvoir de négociation est faible (immigrés, mères célibataires, etc.). Ces travailleurs “de l’extérieur”, bien que salariés, doivent accepter des conditions de travail dégradées et des rémunérations bien inférieures par rapport aux salariés “de l’intérieur” qu’ils remplacent.

Le phénomène est déjà bien documenté concernant les sociétés de nettoyage. C’est le sujet d’un de mes articles :

Le secteur du BTP est lui aussi habitué depuis longtemps à affecter aux chantiers des travailleurs salariés par des sous-traitants, dont les conditions de travail et de paiement sont pour le moins “variables” (et pas toujours légales).

Curieusement, même l’Etat français a tendance à remplacer ses salariés protégés (les fonctionnaires) par de la main-d’oeuvre contingente, dont les conditions de travail (et les revenus) sont dégradés. Les gouvernements successifs, soucieux de “réduire le nombre de fonctionnaires” pour tenir les promesses électorales, amplifient la tendance. A force d’externaliser, l’Etat est même devenu le pire employeur de France, avec ses CDD à répétition en toute illégalité et ses vacataires payés au lance-pierre (parfois plusieurs mois après la fin de leurs contrats). Par exemple, on trouve dans l’Education nationale une armée de vacataires embauchés via Pôle Emploi du jour au lendemain pour “boucher les trous”. Ils ne sont pas formés, sont encore plus mal payés, n’ont pas de congés payés et sont souvent traités avec peu de décence (on leur donne le pire emploi du temps, on leur dit le plus tard possible si on aura besoin d’eux le mois prochain). Ils sont les “invisibles” de l’Education Nationale.

Nos grandes entreprises ne sont pas en reste. Air France, dont les salariés protégés, syndiqués (et revendicatifs) ont tendance à ne pas être remplacés quand ils partent à la retraite, fait appel et finance des sociétés de services externes pour lui fournir la main d’oeuvre à bas coût. La maintenance des moteurs d’avions est aujourd’hui assurée en grande partie par des sociétés externes. IGO Solutions est l’une de ces sociétés. Les salariés d’IGO ne sont pas aussi protégés, pas aussi bien payés et n’ont pas les mêmes avantages que les salariés d’Air France (comme la possibilité de voyager à moindre coût). Sans surprise, il y a plus de travailleurs issus de l’immigration parmi les mécanos de ces sociétés : la “voie royale” vers le salariat stable et sécurisé leur est fermée.

On pourrait multiplier les exemples dans tous les secteurs de notre économie : une “révolution silencieuse” est bien en cours. Le salariat précaire est en passe de dépasser en taille le salariat classique. Les sociétés de services (nettoyage, maintenance, force de vente) se sont multipliées sur cette proposition de valeur : offrir la main d’oeuvre contingente à la demande pour moins cher et dans la plus grande opacité. Elles sont désormais bien organisées et forment un lobby particulièrement puissant.


Assez de manichéisme

Il est temps de cesser d’assimiler le freelancing à la précarité et le salariat à la sécurité. Bien des travailleurs salariés sont aujourd’hui pauvres et dans une situation de grande précarité. A l’inverse, bien des travailleurs indépendants ont le sentiment de s’élever dans l’échelle sociale et de progresser sur le marché de l’emploi. Loin de les asservir, certains outils numériques leur donnent même des armes pour s’affranchir : les travailleurs indépendants peuvent mettre en avant leur singularité pour ne pas être “commoditisés” ; ils peuvent aussi, pourquoi pas, imaginer les syndicats de demain ; ils peuvent enfin faire alliance avec les consommateurs pour modifier le contrat social d’entreprise. Face à la montée du salariat précaire, les travailleurs voient “l’insoumission” du travail indépendant comme une issue favorable, afin de reconstruire leur pouvoir de négociation, de contourner les sociétés parasites et de traiter en direct avec leurs clients.

Ce qui frappe, dans la situation actuelle, c’est le décalage croissant entre un salariat porté aux nues dans le débat public et le désamour croissant qu’il inspire aux travailleurs eux-mêmes. Les outsiders, qu’ils fassent partie des jeunes générations ou des populations immigrées exclues du monde des insiders, savent bien qu’ils n’ont rien à perdre et tout à gagner à choisir l’indépendance. Lorsqu’ils choisissent le salariat, c’est pour un temps, et toujours comme un moyen plutôt qu’une fin.

Comme l’écrit Thierry Pech, dans son livre Insoumissions, le “désamour avec la relation salariale et sa dimension hiérarchique n’est pas le monopole des jeunes générations qualifiées. Il ne manifeste également chez nombre de leurs aînés sous les formes les plus ordinaires de la démotivation, du manque d’implication dans le travail et du désengagement. (…) Nos concitoyens font partie des Européens les moins satisfaits de leur travail. Alors qu’ils sont parmi ceux qui valorisent le plus l’autonomie dans le travail…”.