“Marine Le Pen présidente” : deux heures moins le quart avant l’emballement médiatique

(Crédit Fotolia / andriano_cz)

L’entendez-vous cette petite musique qui point à l’approche de chaque scrutin électoral d’importance, depuis 15 ans ? La “menace” Front national, Marine Le Pen aux portes du pouvoir suprême… La campagne présidentielle 2017 n’y échappera pas. De ce climat de psychose, surgira ensuite la ritournelle du “vote utile”, privant une nouvelle fois les électeurs d’un débat serein, à la hauteur des enjeux. C’est regrettable. Surtout quand le “vote utile” s’appuie sur des arguments contestables.

Un sujet aussi délicat mérite quelques mots de préambule. Alors voici. Le projet de Marine Le Pen et le programme qu’elle en tire pour cette élection présidentielle sont à l’évidence pétris de contradictions et la lecture de ce dernier laisse songeur. Un seul exemple. La mesure n°133 sur 144, dans le volet consacré à la “France durable”, propose de “développer massivement les filières françaises des énergies renouvelables”, tout en décrétant… “un moratoire immédiat sur l’éolien”, pourtant la seconde source d’énergie renouvelable en France, après l’hydraulique.

Pour tout esprit rationnel, le programme de Marine Le Pen sera pris pour ce qu’il est : inapplicable, inique et truffé de non-dits. Sa construction habile laisse émerger plusieurs idées consensuelles. Traitées isolément, celles-ci ne choqueraient pas les plus exigeants des démocrates. Mais c’est bien, pris dans son ensemble, que le projet du Front national se dévoile : démagogique et dangereux. Le FN, parti extrême, propose entre autres choses la suppression du droit du sol, de l’École nationale de la magistrature et l’instauration d’un climat d’autorité, pour ne pas dire autoritaire.

Fact checking et bande dessinée

Fort heureusement, une partie de la presse décortique quotidiennement tout ceci, méticuleusement et avec professionnalisme, que l’on se situe ou non en période électorale. A la périphérie de la presse, la créativité n’est pas non plus interdite, quand par exemple les auteurs de la bande dessinée La Présidente mettent en récit les aventures d’une Marine Le Pen devenue locataire de l’Élysée, pour tenter d’en illustrer le noir dessein.

Ces exercices de fact checking, de mise en scène — et en abime — des thèses glaçantes de la présidente du Front national, les investigations journalistiques menées dernièrement sur les pratiques de plusieurs élus du parti, les prises de position du quotidien régional La Voix du Nord, suffisent-ils réellement à éveiller les consciences d’électeurs tentés par l’aventure extrême ?

Les spin doctors à la manœuvre

Rien n’est moins certain. La tragédie de l’élection de Donal Trump à la tête des États-Unis d’Amérique alimente nos questionnements, à juste titre. Le doute s’installe : les électeurs tentés par l’expérience FN entendent-ils seulement les argumentaires construits avec minutie et pédagogie ? La raison seule suffira-t-elle à les ramener au bercail de la démocratie ? Non, probablement. Car pour les désenvouter, il faudrait peut-être commencer par comprendre pourquoi ils en sont arrivés là et, donc, leur proposer un bercail un poil douillet.

Or, en fait de bercail, nous nous trouvons face à un champ de ruines. En son beau milieu, comme si de rien n’était, voici que continuent de s’affronter une bande de pré-retraités traités, au choix, à la pensée néolibérale ou au crypto-productivo-keynésianisme. Tout occupée à papillonner autour de ce petit théâtre, une cour d’apparatchiks et de stratèges communicants — les spin-doctors — distillent leurs éléments de langage aussi creux que le gouffre de Padirac.

Marine Le Pen au seuil du pouvoir ? En apparence

Pour ce qui est de l’imagination, en prise directe avec le monde tel qu’il est et tel qu’il va nous venir, on repassera. C’est bien dommage car pour que les électeurs paumés reviennent au bercail, on pourrait commencer par travailler un peu : partir d’une feuille blanche, pour esquisser et re-fonder un monde vivable, où chaque être humain aurait sa dignité et sa chance.

Malheureusement, nous n’en sommes pas là. Du coup, dans une époque complètement secouée, l’absence coupable de vision au plus haut niveau de l’État, entretient un exode constant d’électeurs, poussés au seuil du FN, qui poussent Marine Le Pen au seuil du pouvoir.

Le retour du “vote utile”

Chez des millions de citoyens ordinaires, c’est le désarroi. Bienveillants et exigeants à la fois, ils se trouvent tiraillés entre leur rejet catégorique des thèses extrêmes et un personnel politique dont ils ne veulent plus, tant il est satellisé, hors-sol. Hermétique à ce bruit qui court, le personnel politique en question voudrait bien, plutôt, nous faire culpabiliser en exigeant de notre part “un vote utile”. Utiles : bien sûrs que la plupart d’entre nous souhaitons être utiles, mais utiles à quoi au juste ? À prolonger une histoire qui n’a pas de direction ? À resservir, même refroidies, les recettes qui ne fonctionnent plus ? À demander plus d’efforts encore à celles et ceux qui se sentent agressés, prisonniers d’un monde dont ils ne maîtrisent pas les codes ? En réalité, le “vote utile” a tout d’un piège. Et nous voici en plein dilemme cornélien.

C’est dans ce contexte, à mesure que l’échéance électorale se rapproche, que des notes éparses s’agencent pour jouer l’air funeste de la “menace du Front national”. Une atmosphère de panique s’installe subrepticement. Voilà au moins une aubaine pour la machine de l’information en continu, avide de sensations fortes… Au bout du compte, cette ritournelle de “la menace”, serinée quotidiennement, finira par expulser du champ médiatique toute velléité de réflexion sur le long terme et tout travail d’orfèvrerie journalistique et citoyenne. Réfléchir en prime time ? Retournez à l’école, vous devriez savoir que ce n’est pas vendeur. Voyez plutôt comme “la menace” Front national rôde et allez vous en, faire les gros yeux à vos potes qui n’auraient pas encore compris l’impératif du “vote utile”.

Sortons Chirac de sa retraite

A ce compte-là, on peut s’attendre à ce que les commentaires les plus savants préemptent l’espace public. Les élucubrations sur d’hypothétiques coups de billard à trois bandes chasseront le débat d’idées. Faudrait-il qu’Hamon s’écarte au profit de Mélenchon ? Ou plutôt l’inverse ? Que le ban et l’arrière-ban du parti socialiste se jette dans les bras de Macron ? Que Fillon… Que Fillon fasse quoi, d’ailleurs ? Mais alors, et Copé, que devient-il Copé ? Et si nous tendions le micro aux vieux sages et tiens, sortons Jacques Chirac de sa retraite, il aura bien quelque chose à dire. À moins que Sarkozy…

Science fiction ? Trouver dans l’actualité de quoi supplanter la tension dramatique de “la menace FN” relève de la gageure. Parce que jouer à se faire peur est vendeur, rien d’autre ne sera audible. “La menace”, rien que “la menace”, brandie à longueur d’émissions télé et radio. Ce sera tapis rouge pour nourrir la campagne avec les thèmes conservateurs et autoritaires, chers au FN. Lui excellera à les manipuler, quand le logiciel “démocrate” brillera par son indigence et ses éléments de langage.

Le FN, le parti de l’échec

Cela dit, restons combatifs. Deux heures moins le quart avant l’emballement médiatique programmé, est-il encore possible de briser ce cercle vicieux ? Oui, peut-être, si l’on s’attarde sur quelques faits. Commençons par le premier d’entre eux : à ce jour, ni Jean-Marie Le Pen qui l’avait précédée, ni Marine Le Pen, ne sont jamais parvenus aux plus hautes fonctions exécutives, ni de la nation, ni de quelque région que ce soit. La régularité de leurs échecs à ce type de scrutin se révèle inversement proportionnelle à l’hystérie collective annonçant régulièrement leur victoire proche. Intéressant. Mais alors, pourquoi ce décalage ? Ne serait-ce pas, précisément, une vertu de l’hystérie ?

L’explication des échecs répétés du FN est ailleurs. Sans minimiser la capacité du FN à rassembler un électorat croissant et puissant, sans exclure la probabilité de voir Marine Le Pen emporter l’élection présidentielle de 2017, ce scénario est à relativiser très fortement. Car il ne suffit pas d’enclencher une dynamique électorale, fut-elle puissante, pour l’emporter. Accéder à la présidence de la République nécessite de rassembler la moitié des voix “exprimées” plus une, au moins. C’est bête comme tout. Et ce point mérite qu’on s’y arrête sereinement.

François Hollande élu à 39,08 %

Marine Le Pen peut-elle obtenir la majorité des voix “exprimées” à l’élection présidentielle ? En temps normal, la réponse serait : non. Pourquoi ? Partons du corps électoral, dont nous devrions connaître, début mars 2017, le chiffre mis à jour. Sous cette réserve, 45 à 46 millions d’électeurs inscrits pourraient théoriquement prendre part au vote. Ils étaient 46 066 307 lors du second tour de la précédente élection présidentielle, en 2012, pour départager François Hollande et Nicolas Sarkozy (source : ministère de l’Intérieur). Sur ce total, 9 049 998 de personnes s’étaient abstenues (19,65 % des inscrits). Parmi les 37 016 309 votants, 2 154 956 de personnes avaient voté blanc ou nul (4,68 % des inscrits). Étaient donc restés 34 861 353 de suffrages “exprimés”, soit 75,68 % du corps électoral. François Hollande l’avait emporté avec 51,64 % des suffrages ainsi exprimés (18 000 668 de votes), Nicolas Sarkozy obtenant 16 860 685 de voix (48,36 %). François Hollande fut donc, de fait, élu avec 39,08 % des voix de l’ensemble du corps électoral, c’est-à-dire des inscrits.

Marine Le Pen : 13,95 % “seulement”

Le Front national ? Au premier tour, Marine Le Pen avait réuni 6 421 426 de suffrages : 17,9 % des voix exprimées, mais “seulement” 13,95 % du corps électoral. Si l’on considère que le vote de premier tour vaut adhésion, ce chiffre donne une idée intéressante du poids que pesaient les thèses du Front national à ce moment-là. 13,95 % de l’électorat. Pas moins. Pas plus. Voilà qui laisse 86,05 % de l’électorat à bonne distance du FN et un peu d’espoir. La France manifeste peut-être des poussées de conservatisme, mais elle n’est pas fasciste, bien entendu.

En élargissant le calcul à une plus longue période (élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012), l’on observe ceci :

Alors, certes, tout ceci date un peu. Début 2002, nous n’imaginions pas trouver Jean-Marie Le Pen au second tour d’une élection présidentielle. Début 2007, nous n’avions aucune idée de la brutalité de la crise financière qui s’annonçait. Début 2012, nous étions loin d’imaginer que l’Amérique porterait un Donald Trump au pouvoir. Il faut bien le concéder, le monde change si vite que sa lecture est devenu une gageure.

Mélenchon sur Snapchat, Le Pen sur Elysee.gouv.fr

Où en sommes-nous en ce début 2017 ? Pour ce qui est du contexte, nos repères achèvent de se dissoudre dans les eaux d’un Pacifique sous influence d’El Nino. Toute rationalité a cédé la place à la théorie du chaos. Un bordel innommable règne sur la planète. François Fillon va à la messe. L’Antarctique part en quenouille. Emmanuel Macron se découvre la fibre écologique. Les singes n’en ont plus que 25 à 50 ans à vivre. Benoît Hamon est écologiste et Yannick Jadot est socialiste. Quant à la Grèce, face à tant de maux, elle est effondrée. Au rythme où les choses vont, nous découvrirons le programme de Jean-Luc Mélenchon sur Snapchat.

Dans un monde aussi incertain, pourquoi Marine Le Pen ne deviendrait-elle pas la huitième présidente de la cinquième République française ? Ceux que l’on nomme les “petits” candidats ont certainement un avis sur la question (Charlotte Marchandise, Alexandre Jardin, Philppe Poutou, Rama Yade, Nathalie Arthaud, Bastien Faudot, Nicolas Dupont-Aignan, entre autres : voir la liste définitive et officielle sur le site du Conseil constitutionnel).

L’offre et la demande

Bon, les données mises à disposition par le ministère de l’Intérieur nous en apprennent davantage. Au moins trois scrutins ont une portée nationale propice à une dynamique pour le FN : les élections européennes et les régionales, en plus des présidentielles évoquées précédemment.

Voici donc pour les européennes, qui nous amènent à 2014. C’était au temps où Hillary Clinton était encore future présidente des États-Unis :

Et maintenant, voyons les régionales, qui nous conduisent en décembre 2015. A cette époque, souvenez-vous, les chefs d’États voulaient zigouiller les dérèglements climatiques (pour l’instant ils zigouillent le climat, il faut bien commencer par quelque chose, me direz-vous). 2015, c’est, sauf découverte archéologique majeure, la dernière élection nationale connue à ce jour :

Et maintenant, voici la vision panoramique de l’affaire (Front national et éventuelles listes d’extrême droite) :

En dépit du respect dû aux cuisiniers amateurs, réfléchir à notre destin commun nécessite de ne pas mélanger les choux et les carottes. Il ne s’agit pas ici de comparer les résultats des élections régionales avec ceux des présidentielles. Il ne s’agit pas non plus de “prédire” l’avenir à la lueur du passé. Il s’agit d’essayer d’approcher une tendance.

Cette tendance indique que l’électorat FN forme désormais un socle approximatif de 5 à 7 millions d’électeurs. Cette dynamique, produit d’un contexte économique et social plus que difficile (côté “demande”) et d’une stratégie réussie d’arrondissement des angles (côté “offre”), n’est pas contestable.

La thèse de Lionel Jospin

Malgré tout, et par conséquent, au tournant de 2016, près de 85 % de l’électorat français demeurait encore hors de portée du Front national. Lapalissade ? En premier lieu, ce constat me semble surtout contre-intuitif au regard de la ritournelle de “la menace”, qui tourne en boucle sur les antennes de l’information continue. En second lieu, si l’on veut bien chercher la lumière une seconde, il semble y avoir un espace en France pour une politique audacieuse, qui voudrait “emmener” le pays, plutôt que le gérer ou en monter les concitoyens les uns contre les autres. Les Français qui ne votent pas Front national doivent tout de même bien avoir deux ou trois choses en commun, ou c’est à désespérer.

Mais revenons à la présidentielle 2017. Marine Le Pen dispose d’un socle solide et d’une dynamique haussière. Cette tendance porte très haut la probabilité de trouver la présidente du Front national au second tour. Mais une probabilité n’a jamais fait une élection. Nicolas Sarkozy et Alain Juppé pourraient écrire une thèse sur le sujet, sous la direction de Lionel Jospin.

Les 570 000 voix qui manquèrent à Sarkozy

Surtout, rassembler un volume de voix suffisant au second tour s’apparente encore, largement, à une gageure, pour Marine Le Pen. Reprenons les résultats du second tour de la présidentielle 2012 :

  • 46 066 307 d’inscrits…
  • … 9 049 998 d’abstentions, soit 19,65 % des inscrits, un chiffre plutôt élevé pour ce type d’élection…
  • … 37 016 309 votants…
  • … 2 154 956 de votes blancs et nuls…
  • … 34 861 353 de suffrages “exprimés”, avec un corollaire : pour l’emporter, il fallait réunir un minimum de 17 430 677 voix…
  • … et le résultat fut 18 000 668 de votes pour François Hollande, contre 16 860 685 pour Nicolas Sarkozy.

Cela s’est donc joué à 569 992 suffrages près. En clair, ce chiffre représente ce qu’il aurait fallu que Sarkozy “pique” à Hollande pour faire jeu égal avec lui, à suffrages exprimés constants.

Voici maintenant un petit raisonnement, qui pourra être affiné lorsque le corps électoral français sera connu.

  1. la probabilité de voir Marine Le Pen qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle 2017 est élevée.
  2. le point crucial consiste à cerner le nombre de suffrages dont la candidate du Front national aurait besoin pour emporter le second tour.
  3. il faut ensuite se demander si ce nombre est bien atteignable.
  4. c’est là que les choses se compliquent, pour nous comme pour elle.

La première question à nous poser concerne l’abstention, ainsi que les votes blancs ou nuls. Quel volume représenteront-ils au second tour, dans l’hypothèse où Marine Le Pen se qualifie ? Les instituts de sondage disposent certainement de modèles mathématiques pour éclaircir ce point.

Record d’abstention en… 1969

L’histoire de la Ve République nous dit, elle aussi, des choses assez claires. Voici le panorama agrégé de toutes les élections présidentielles de la “Cinquième”, depuis 1965. De Gaulle, Poher, Chirac, Pompidou, VGE… Ils y sont tous. Au passage, les femmes y brillent par leur très faible présence, malheureusement, à l’exception notable de Marine Le Pen et Ségolène Royal (mais c’est un autre sujet) :

Sur la première ligne du tableau, on trouve l’évolution du corps électoral : les citoyens inscrits sur les listes. La deuxième ligne indique, pour chaque élection, le nombre d’électeurs qui se sont déplacés : les votants. Le retrait des bulletins blancs et nuls donne les suffrages exprimés, sur la troisième ligne. La dernière ligne propose le rapport entre le cumul de l’abstention et des votes blancs et nuls d’une part, et le nombre d’inscrits d’autre part. Ce chiffre oscille entre 13,84 % (1974, lors du duel Giscard-Mitterrand) et 35,60 % (1969, lors du duel Poher-Pompidou). Pour ce dernier chiffre, il faut préciser que deux candidats de la droite républicaine s’opposaient au second tour et que le candidat Jacques Duclos (PC), battu au premier tour avec un score de 21,27 % des voix, avait appelé ses électeurs à l’abstention. L’histoire est narrée ici pour celles et ceux que cela intéresse. Intéressant, non ?

Ces données sur longue période soulignent l’attachement — irrationnel ? — des Français à l’élection présidentielle : l’élection mobilise. Elles établissent également une fourchette large. Selon celle-ci, c’est un minimum de 64,4 % et un maximum de 86,16 % du corps électoral qui dépose dans l’urne un bulletin “valide” au second tour de l’élection présidentielle. Rien ne dit, toutefois, que ces minimum et maximum n’évolueront jamais.

Le plébiscite de Jacques Chirac

Cette précaution oratoire étant prise, si l’on suppose que 45 millions d’électeurs sont inscrits sur les listes en ce début d’année 2017, et si l’on part de cette fourchette large pour identifier les bornes possibles, à l’intérieur desquelles se situera la mobilisation pour l’élection qui vient, nous pourrions avoir :

  • au moins, 45 millions x 64,4 % de suffrages exprimés au second tour, soit 29 430 000 voix réparties entre les deux candidats. Ce chiffre, théorique, rappelons-le, se situe extrêmement bas. Au point qu’il n’a pas été “vu” depuis 1974. Or à cette époque, le corps électoral était plus maigre de 15 millions d’électeurs (30 millions d’inscrits, contre presque 45 aujourd’hui).
  • au plus, 45 millions x 86,16%, soit 38 772 000 voix réparties entre les deux candidats. Ce volume de voix est très sensiblement supérieur au niveau le plus élevé rencontré lors d’une élection présidentielle, en l’occurrence celle de 2007, qui a mené au duel Sarkozy-Royal.

Tout ceci est à manier avec grande prudence, mais poussons un peu plus loin. Nous voici donc avec, sur les bras, un scénario dans lequel Marine Le Pen est qualifiée pour le second tour de la présidentielle 2017, ce qui reste encore à voir dans la vraie vie.

L’abstention : l’amie de Madame Le Pen

Dans une hypothèse très basse, le second tour donne “seulement” 29 430 000 bulletins exprimés. Il “suffirait” alors d’un total de 14 715 001 voix à la candidate du FN pour l’emporter. Inversement, plus l’on se rapproche de l’hypothèse haute — dans le cas d’une très forte mobilisation de l’électorat — plus la marche à gravir serait importante pour Marine Le Pen. Dans notre cas extrême, il y aurait 38 772 000 voix “à répartir” entre deux candidats : elle devrait obtenir 19 386 001 suffrages. Ce scénario est à l’évidence plus qu’improbable, en l’état actuel des paramètres politiques. Le record de voix obtenues au second tour d’une présidentielle revient à Jacques Chirac en 2002 (25,5 millions de suffrages et un score de 82,2%), dans des circonstances exceptionnelles, contre Jean-Marie Le Pen. Il est suivi par Nicolas Sarkozy (2007) avec pratiquement 19 millions de suffrages et un score de 53,06 %.

Les électeurs dont le candidat favori aura été écarté au premier tour se reporteront massivement sur, au choix : abstention, vote blanc, vote nul, ou sur le/la candidat/e opposé/e à Marine Le Pen au second tour.

Revenons un instant aux scores des candidats du Front national sur longue période :

Nous l’avons souligné, la tendance récente est à la hausse. Mais, sur la base des 6,42 millions de voix enregistrées au premier tour de l’élection présidentielle 2012, et des 6,82 millions totalisés par le FN lors des élections régionales de décembre 2015, plusieurs éléments s’enchaînent :

  1. Marine Le Pen affiche une dynamique très positive, probablement soutenue par le climat économique, social et la ribambelle de casseroles que traînent quelques élus en vue…
  2. … Ceci rend assez probable (quoique pas certaine) sa présence au second tour de l’élection présidentielle 2017,…
  3. … Qu’elle pourrait emporter à la condition très forte de réunir au minimum 14 à 15 millions d’électeurs (sachant que le FN en a réuni 6,82 millions en 2015), si les tendances observées dans le passé venaient à se reproduire…
  4. …Sachant que, plus la mobilisation sera forte, plus elle devra aller chercher de voix, peut-être jusqu’à 18 ou 19 millions de voix.

Le plafond de verre du FN

Le scénario n°1 apparaît clairement à ce stade : sur la base des tendances observées dans le passé — et encore récemment — Marine Le Pen ne peut pas gagner l’élection présidentielle. Pas plus aujourd’hui qu’hier, elle ne disposerait d’un socle électoral de 14 millions de voix, a fortiori de 18 millions. Agiter le chiffon rouge ou un scénario à la Donald Trump n’aurait, dans ce cadre, strictement aucun sens, si ce n’était jouer à se faire peur. Par conséquent, le concept de “vote utile” relève de la réflexion à courte vue. Il ne fait qu’aggraver le mal, en empêchant d’élever le niveau des débats, seule manière d‘empêcher Madame Le Pen de donner le “la” de la campagne.

La vision des sondeurs

Que disent les sondages ? La lecture approfondie d’études, comme celle-ci, menée par BVA Group-Salesforce se révèle instructive. On y trouve, parfaitement expliquée, la notion de marges d’erreur. Elles sont potentiellement importantes : jusqu’à 3,7 points en plus ou en moins, dans le cas qui nous intéresse. Marine Le Pen, créditée de 27,5% des voix au premier tour dans ce sondage, pourrait en fait atteindre 31,2% des suffrages… ou se dégonfler à 23,8%.

Dans l’hypothèse haute, celle d’un vote — massif — à 31,2%, avec, tous candidats confondus, environ 36 millions de suffrages exprimés (observation approximative des premiers tours 2007 et 2012), Marine Le Pen enregistrerait quelque 11,2 millions de voix et un “excellent” score de premier tour, signant une progression de +74,5 % par rapport à son premier tour de la présidentielle 2012 !

Mais il lui faudrait encore aller chercher 3 millions de suffrages pour l’emporter au second tour. Disposerait-elle de cette réserve de voix ? De manière “naturelle”, probablement pas. En revanche, la campagne est longue et particulièrement imprévisible. Et puis, le jeu des reports de voix reste à construire, en fonction du candidat qu’elle trouverait face à elle au second tour : Fillon, Hamon, Macron, Mélenchon ?

Le scénario qui tue

C’est ici que surgit un scénario n°2, avec une abstention massive au second tour. Peu probable, à mon sens, dans les hypothèses Hamon-Le Pen ou Macron-Le Pen, cette hypothèse prendrait du sens dans deux cas particuliers : un duel Mélenchon-Le Pen, ou Fillon-Le Pen. On imagine difficilement, en effet, un report massif d’électeurs de François Fillon vers Jean-Luc Mélenchon au second tour, pour barrer la route à Marine Le Pen. Symétriquement, il semble tout aussi improbable que l’électorat de Mélenchon se reporte sur Fillon pour le soutenir dans un duel contre Le Pen au second tour. Plus préoccupant, on voit même assez mal l’électorat de Hamon se reporter sur Fillon (l’inverse est peut-être vrai également). Le sondage cité précédemment “donne” d’ailleurs 55 % des voix à Fillon, contre 45 % à Marine Le Pen, en cas de duel au second tour… mais avec une marge d’erreur de 4 points, pouvant donc ramener Fillon à 51 et porter Le Pen à 49 !

Les affaires se poursuivent

Comment un écart si faible serait-il possible ? L’étude ne le dit pas. Mais si l’on y réfléchit, le scénario d’une abstention record, ou d’un vote blanc élevé (mais non comptabilisé, malheureusement) a du sens. En tout premier lieu, le climat délétère lié à “l’affaire Fillon”, mais aussi la déliquescence du PS, voire l’enquête sur les emplois fictifs (du FN), entre autres joyeusetés, y contribuent.

Objectivement, ce climat peut catalyser une abstention très importante. Pas de chance, nous avons vu qu’une faible mobilisation de l’électorat au second tour serait profitable à Marine Le Pen. D’où la question qui tue : à partir de quel niveau d’abstention risque-t-elle d’emporter l’élection ? En tenant compte des scores les plus élevés affichés par les sondeurs, et en intégrant une marge d’erreur importante, 11 à 12 millions de suffrages semblent à sa portée. Suffisant pour qu’elle gagne ?

L’hyper-abstention c’est mauvais pour les artères

Pour qu’elle l’emporte avec 12 millions de voix, il faudrait que l’adversaire de Marine Le Pen obtienne un maximum de 11 999 999 suffrages : c’est mathématique. Cela porterait le volume de suffrages exprimés à 24 millions environ. Puisque nous avons pris pour hypothèse, jusque-là, le chiffre de 45 millions de Français inscrits sur les listes électorales, le calcul est le suivant :
(24 millions de suffrages exprimés) ÷ (45 millions d’inscrits) = 53,33 % de suffrage exprimés, soit 46,67 % d’“abstention+votes blancs+votes nuls”. Ce résultat, ce sont 21 millions d’électeurs qui se détournent de la classe politique : ce serait du jamais vu dans l’histoire de la Ve République.

Lors du second tour de l’élection présidentielle 2012, plus de 11 millions de Français avaient choisi de s’abstenir, de voter blanc ou nul. Indépendamment des nuances que ces comportements impliquent, pensons-nous vraiment que ce nombre puisse être porté à 21 millions ? La colère gronde, il n’y a aucun doute. Mais ce chiffre théorique de 21 millions de personnes dépasserait le nombre de suffrages obtenus par Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle 2007… et “voisinerait” (d’un peu loin, certes) avec le record toutes catégories de Jacques Chirac au second tour de 2002 (25,5 millions). Sur le papier, ce scénario semble, en définitive, très improbable. Dans le cas d’un duel Fillon-Le Pen, toutefois, un doute subsiste, c’est très clair. C’est d’ailleurs ce qui aurait dû militer pour un retrait de Fillon au profit d’un/e autre candidat/e de droite.

Et Donald, alors, on en fait quoi ?

En conclusion, l’hypothèse de l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République ne tient globalement pas la corde. Chacun pourra se remémorer l’ambiance qui régnait peu avant les régionales 2015. Les médias avaient véhiculé l’idée selon laquelle le FN pouvait accéder à la présidence de plusieurs régions. Ambiance hystérique. “Marine Le Pen est plus que jamais favorite pour remporter la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie”, pouvait-on lire ici, par exemple. Résultat : pschit.

Oui mais il y a le précédent Trump, quand même, direz-vous ? Deux choses. En premier lieu, les sondages indiquaient pour sa part une nette remontée dans les jours précédents le scrutin. Dire que personne ne l’avait vu venir ne tient pas la route. En second lieu, l’élection présidentielle américaine se joue au suffrage universel indirect : les grands électeurs, désignés pas le peuple, choisissent le président. Hillary Clinton a totalisé 65,9 millions de suffrages et Donald Trump seulement 63. Mais par le jeu des grands électeurs, Trump a finalement obtenu 304 voix du Collège électoral, contre 227 à Hillary Clinton. L’élection française se joue quant à elle au suffrage universel direct. Pour ces deux raisons, au moins, notre situation diffère fortement de celle des États-Unis.

Conclusion : l’audace, plutôt que la peur

En conclusion, l’idée consistait ici à interroger l’argument du “vote utile”. Déjà problématique par essence, il renvoie à une crainte très exagérée de voir le Front national prendre l’Élysée. Bien entendu, ce scénario ne peut être totalement exclu. Mais en faire le totem de l’élection présidentielle est une bêtise. Cette dernière nous empêche de nous consacrer à l’essentiel : le débat d’idées et le projet dont nous avons tant besoin, pour sortir de quarante années d’échec du néolibéralisme, et pour préparer ce qui vient.

Or, à relatif court terme, les nuages annonciateurs de crises graves et peut-être concomitantes (financière, écologique, géopolitique, etc.) se massent à l’horizon. Si nous ne les anticipons pas calmement et sérieusement, alors, oui, cette fois, le scénario de “Madame La Présidente” tiendra la corde. D’ici là, il n’est pas interdit d’espérer que quelques médias mainstream se ressaisissent. Enfin, lorsque les gouvernants retrouveront le sens du bien commun, les électeurs retrouveront le goût du vote. C’est cela, qui manque au débat. Et c’est avant tout cette carence qui fabrique le vote FN.

Mise à jour du 29 mars : selon le ministère de l’Intérieur, “à l’issue de la révision des listes électorales 2016/2017, et selon des données au 15 février communiquées par l’INSEE, 45 678 000 personnes, représentant 88.6 % des français majeurs résidant en France, sont désormais inscrits sur les listes électorales en France, auxquels il faut ajouter plus de 1,3 million de Français établis hors de France inscrits sur les listes électorales consulaires”.
 → Le corps électoral pour cette élection présidentielle s’établira donc à 46 978 000 de personnes environ. Pour que Marine Le Pen l’emporte avec un maximum de 12 millions d’électeurs, il faut que le total abstention + blancs + nuls représente 51,09% du corps électoral.