Quand les villes se la jouent glocal

« Le 19ème siècle fut celui des empires, le 20ème celui des Etats-nations, le 21ème siècle sera celui des villes ». Lancée en 2009, cette tirade de Wellington Webb, ancien maire de Denver, s’avère particulièrement juste. Lieu de regroupement d’une multitude de richesses et de services, les grandes métropoles s’affirment de plus en plus face à leur état référent. Et la plupart de ces « villes-mondes » semble jouer la même partition : s’imposer sur la scène internationale tout en cherchant à relocaliser leur économie et leur culture. Un comportement particulièrement stratégique qui, loin d’être schizophrène, permet aux métropoles de renforcer leur autonomisation face aux états tout en développant leur capacité de résilience et en améliorant la qualité de vie de leurs citadins.

Crédits photo: Arto Martinnen

La scène mondiale pour prendre le pouvoir

Les métropoles sont devenues désormais les principaux lieux de croissance et d’innovation. Suffisamment grandes et dynamiques pour y mettre en place des expérimentations majeures, elles sont aussi beaucoup plus souples et flexibles qu’un pays tout entier. Faisant office de « mammouth », l’état est donc relégué au second plan et ce sont les villes qui entament leur mutation vers un monde numérique et intelligent : transport, énergie, services, logement… Tout y passe. Fortes de cette puissance économique croissante, les grandes villes font désormais fi des frontières pour tisser entre elles des réseaux et des liens de plus en plus denses.

Confrontées aux mêmes problématiques partout dans le monde, certaines métropoles ont ainsi choisi de s’unir pour prendre les choses en main et faire front commun dans leurs batailles. Premier exemple de taille, l’association de dix des villes les plus touristiques pour réguler ensemble les nouveaux géants de l’économie collaborative tels AirBnb et Uber. Paris, New-York, Séoul, Barcelone et 6 autres hauts lieux du tourisme urbain ont décidé en juin 2016 de s’allier et de travailler à une approche commune face à ces grandes plateformes d’échange de services en peer to peer. Une manière de reprendre la main face à de nouveaux acteurs devenus incontournables.

Autre exemple, le C40 qui réunit les 90 villes les plus importantes face aux enjeux climatiques. Le réseau a pour objectif d’accélérer la mutation écologique à l’échelle des villes et de lutter contre le dérèglement climatique. Principales sources de pollution, les métropoles prennent donc leurs responsabilités et s’engagent une fois encore dans une démarche commune de concertation et de recherche de solutions, le tout sans passer par la case « Etat ».

Plus anecdotique mais tout aussi symptomatique, Paris et d’autres métropoles mondiales ont passé ensemble en 2016 une très grosse commande publique pour négocier au mieux l’acquisition de matériel électrique de nettoyage. Un achat tellement énorme que les industriels ont pu investir dans la R&D pour concevoir de nouveaux camions-bennes parfaitement adaptés à la demande. Un partenariat gagnant pour tout le monde.

Illustration physique de ces associations entre grandes métropoles, le réseau d’infrastructures qui les unit tisse une toile de plus en plus large. C’est particulièrement le cas en Europe. Londres, Paris et Bruxelles sont réunies par le Thalys et l’Eurostar, Lyon et Turin, deux grands pôles économiques régionaux, possèderont également bientôt leur liaison TGV. Tout cela vient renforcer cette logique de « région entre métropoles », abolissant de fait toute frontière étatique. A proximité les unes des autres, très bien connectées, ces villes renforcent durablement leurs liens et leurs échanges économiques et culturels. C’est le cas de Rotterdam, Amsterdam, Bruxelles et Lille, mais aussi de San Francisco et Los Angeles ou encore de Lyon, Turin et Genève.

Le danger d’une telle symbiose entre grandes métropoles mondiales saute aux yeux : rendre l’expérience de la vie urbaine uniforme et similaire partout sur la planète : mêmes chaines de magasins et de restaurants (c’est déjà le cas), mêmes plateformes pour se loger, se déplacer… La même vie partout, est-ce vraiment ce que l’on peut souhaiter pour le monde urbain ?

Le local pour développer la résilience et le bien-vivre

Heureusement, en parallèle se développe une autre tendance : la recentralisation économique et culturelle. Perdus dans des métropoles de plus en plus grandes et digitalisées, les citadins expriment leur besoin de vivre et de construire la ville autrement. Et la plupart des métropoles suivent, en encourageant ou en développant des initiatives locales et collaboratives qui permettent de renforcer l’identité et le sentiment d’appartenance à leur territoire. Il faut dire que toutes solidaires qu’elles puissent être entre elles, les grandes métropoles mondiales n’en restent pas moins des concurrentes qui luttent pour attirer un maximum d’investisseurs, d’entreprises et autres créateurs de richesse. Elles ont donc tout intérêt à se démarquer et arriver dans les premières places des multitudes de classements qui les distingue désormais les unes des autres (villes les plus agréables du monde, villes les plus innovantes…)

Lançons-nous dans un petit inventaire à la Prévert pour illustrer ces propos… Il y a d’abord, les monnaies locales. Elles essaiment partout dans le monde. Passage à un autre type de consommation, renforcement du tissu économique local, création de liens sociaux… Les effets d’une monnaie locale peuvent être nombreux. Dans la même veine, les circuits-courts ont eux aussi le vent en poupe. AMAP, vente directe, les citadins sont en quête d’authenticité et de traçabilité. L’agriculture urbaine et péri-urbaine est également plus que jamais d’actualité. En parallèle, le rapport des citadins avec leur ville est en train de changer complétement. Auparavant plutôt passifs, les habitants se ré-approprient massivement l’environnement urbain. Cela passe par un nouvel usage de l’espace public, que l’on a plus facilement tendance à occuper, notamment pour des événements familiaux ou festifs (pique-nique dans un parc pour un anniversaire, fermeture d’une rue pour une journée entre voisins, occupation d’un emplacement de parking pour y créer un espace convivial temporaire…). Le hacking urbain est clairement devenu une vraie tendance de fond. Et petit à petit, les citadins reprennent le pouvoir pour créer une ville à leur image.

La conséquence de ce phénomène est double. En premier lieu, en se recentrant sur elle-même, la ville offre une nouvelle qualité de vie à ses habitants car elle crée davantage de contacts, d’échanges et donc d’humanité. De quoi contre-balancer les dangers d’une ville intelligente trop froide et aseptisée. Et de fait, en devenant le terreau idéal pour toutes sortes d’initiatives locales et en laissant ses citoyens agir pour la transformer, la ville se différencie de toutes les autres métropoles. Mais là où la ville est vraiment gagnante, c’est qu’elle développe ainsi ses capacités de résilience. Quand les citadins s’investissent dans leur ville, ils sont prêts aussi à réagir en cas de crise majeure (qu’elle soit environnementale ou économique par exemple) : déjà organisés entre eux, autonomes et engagés, ils peuvent devenir de vrais relais et des points d’appui pour les collectivités. L’agriculture urbaine et péri-urbaine permet aux villes de s’assurer une certaine indépendance alimentaire. Les circuits courts et les monnaies locales lui confèrent une certaine capacité de résistance en cas de crise économique majeure.

Reste qu’en se détachant toujours plus de leur État-Nation, les grandes métropoles prennent le risque d’accentuer la fracture qui existe déjà entre elles et les campagnes qui les entourent. Campagnes qui seront alors les grandes perdantes de cette nouvelle suprématie des mégalopoles mondiales.