(Ré)éveiller à l’innovation pour les océans

Les clichés des bretons et de la mer prennent peut être des couleurs depuis quelques années, avec un dumping marketing sauce communication marque régionale, mais la réalité se déroule dans des tons plus pâles. 
Aujourd’hui les mers sont des plans d’eau presque uniquement considérés comme bassins d’activités touristiques, les océans se meurent de pollutions, les faunes et flores n’ont de notre considération que quelques secondes d’inattention sur des réseaux sociaux.
Où sont les entrepreneurs de l’océan, les entreprises innovantes, les visions à long terme des acteurs des territoires? Qui se bat pour ré-enchanter ce berceau de la vie?
J’ai quelques intuitions sur ces questions…
Je vais tenter de vous en faire part sans ressasser trop de chiffres anxiogènes habituellement utilisés pour décrire cet état de lieux.

Dessin de l’hélicoptère imaginaire, mu par la vapeur, de Gabriel de la Landelle, 19ème siècle, qui à inspiré l’hélicoptère du héros de Robur le conquérant, de Jules Verne (1886)

Les grands fonds marins sont exploités pour pêcher, extraire des minéraux rares, trouver des nouvelles molécules, ou extraire du gaz et du pétrole. Certains veulent y bétonner des “énergies renouvelables”. 
Comment ne pas pourrir les grands fonds océaniques comme nous avons ruiné les surfaces arables? 
En 2015, l’European Marine Board (EMB) a commandé un rapport de stratégie scientifique à des chercheurs : The critical role of ocean science in responding to climate change- A call from the ocean research community.
Il réside dans ces lignes et bibliothèques des cris d’alarmes qui ne sont pas encore écoutés.

Une action locale, des collaborations transversales, un impact global.

Ce que nous connaissons mal, nous ne pouvons pas le préserver et nous connaissons trop peu nos océans. 
Cela inquiète quelques personnes et organisations qui refusent de se satisfaire d’une couche de vernis comm’. Alors elles se retroussent les manches pour protéger et comprendre les océans.
Je rentre à peine d’un week-end de travail à Concarneau, en Cornouaille bretonne, sur les sciences marines participatives avec prélèvements de planctons en mer, observations et analyses à la station de biologie marine et réalisation d’un pop-up FabLab (lieu de fabrication numérique éphémère) dédié au prototypage de capteurs océaniques open source.

Labo de la station biologie marine de Concarneau avec scientifiques et participants à l’Opération plancton, par Xavier Coadic — licence CC-BY-SA 4.0

La liste des participants à ces 2 jours d’intenses collaborations est réjouissantes. Venus depuis Lyon, Paris, Rennes, la baie de Somme, Concarneau, nous étions:
Explore Roland Jourdain, Ansel Asso, IFREMER, Astrolabe expéditions, Under the pole, Cap vers la nature, la Paillasse Paris, les associations du Nord “Nature Libre ET SOS Mal de Seine” et mes guêtres de nomade de l’innovation.

Ainsi ce sont bénévoles, scientifiques, chercheurs, animateurs de réseaux, entrepreneurs, explorateurs, citoyens qui se sont attelés à la charge de travail de cette 7ème Opération Plancton Concarneau et d’un nouvel Ocean Camp. 
Appuyés par 7 bateaux et équipages, c’est ici un bel exemple de pratiques collaboratives dont devrait s’inspirer nombre d’organismes désireux de passer du discours aux actes concernant le collaboratif et l’innovation. Chacun des acteurs cités ci-avant se ferait une joie de partager ses expériences et ses savoir-faire.

Dinophysis, un mico-plancton, responsable de l’interdiction de pêche à pied de coquillage en baie de Concarneau au 24 juin 2016.

L’ océan, cet immense inconnu que nous maltraitons, nous est indispensable et précieux pour notre avenir commun en qualité d’Humanité.
En discutant avec une chercheuse de l’IFREMER spécialisée dans le recensement des espèces planctoniques, il y a une vérité connue qui ressort encore et toujours: puisque nous découvrons chaque jour de nouveaux planctons, de nouvelles algues, de nouvelles bactéries, de nouveaux poissons dans nos mers et fonds océaniques c’est à la fois grisant et désolant. C’est existant car découvrir du Vivant pour une scientifique est magnifique, c’est un tableau beaucoup plus sombre en quand on mesure notre ignorance des univers océaniques. En tant qu’humain amoureux de la nature, il faut être honnête, ce que ne nous ne connaissons pas nous ne le protégeons pas. Ce qui ne nous intéresse pas nous ne cherchons pas à le comprendre. Malheureusement c’est ainsi que nous fonctionnons.

Je m’étais rapidement entretenu en 2015 avec le navigateur Roland Jourdain sur le sujet de faire (re)naitre l’intérêt pour les océans chez les jeunes générations, pas uniquement pour une voile de plaisance ou du sport mais bien pour entreprendre.

Donner le gout d’entreprendre pour les océans

Si aujourd’hui certains parlent de quelques initiatives sur le littoral breton comme des hydroliennes géantes que vont adorer les planctons, ou quelques idées de blocs de bétons avec du plastique en décoration sur les fonds marins qui sont en manque de ces éléments très naturels, il est triste de constater que ce qui est appelé innovation et entrepreneuriat de la mer en 2016 ne soit pas plus novateur aujourd’hui que les esquisses de Gabriel de la Landelle et Jules Vernes datant XIXème siècle. 
Il nous faut mieux comprendre le fonctionnement de notre planète. Pour cela l’exploration nous invite à sortir des sentiers battus pour produire de nouveaux savoirs, c’est ce qui est écrit à Concarneau sur les murs d’Explore Roland Jourdain.

Heureusement quelques espoirs voient le jour dans ces tons pâles de la réalité bétonnée. L’entreprise Algopack, une matière rigide 100% fabriquée à base de déchets Industriels d’Algues brunes, montre la voie de l’écoconception dans un monde industriel concentré sur le recyclage. L’ arénicole, un vers marin, pourra donner un sang universel qui va bouleversé les biotechnologies et les soins hospitaliers. Une innovation qui devrait faire les beaux jours d’ Hemarina.
En entrepreneur du Biomimétisme, je serais pas surpris de voir les Diatomées (encore du plancton) inspirer un nouveau processus industriel de fabrication du verre à 10 ou 15 °C au lieu de 1500°C aujourd’hui. Économie d’énergie et de matière énorme à prévoir et marché à disrupter joyeusement pour entrepreneur de la mer.

Ce ne sont là que de petits exemples dans l’éveil du génie qui nous est encore invisible dans nos océans. 
Nous devons redonner aux mers une magie qui pousse à les conquérir afin d’avoir une génération de Magellan de l’entrepreneuriat bleu, nous devons réveiller nos humanités pour protéger ce bien commun si précieux.

“Si l’océan meurt nous mourrons” Paul Watson

Pourquoi ça coince?

La Bretagne à certes ces propres démons socio-économiques, elle n’en demeure pas moins une région à très hauts potentiels océaniques et entrepreneuriaux qui balbutie ses capacités. Ainsi la Bretagne me semble illustrer une situation plus globale en France et sur d’autres zones littorales en Europe et dans le monde. Surtout lorsque plus de 60% de la population mondiale vit à moins de 60 km du littoral.

Je ne m’aventurerais uniquement que sur les exemples que j’ai expérimenté pour illustrer ce paradigme de potentiels balbutiants.

Problèmes de connaissance et des maitrises
Me promenant au gré des interventions, études, recherches et prototypages depuis quelques temps, j’ai été assez surpris dans un colloque avec les différents cadres et dirigeants des services territoriaux de l’Ille et Vilaine, et région Bretagne au sein d’ Agro Campus Ouest. Il était question pendant toute une demi journée d’économie circulaire, terme qui devient à la mode de manipuler à ce niveau de responsabilité. Le hic qui me fit tiquer était que tous démarraient leurs “innovations” de services ou de produits à la date du 17 août 2015 jour de déclaration de la LOI2015–992 relative à la transition énergétique.
Il semblait, que pour ces nombreuses personnes présentes, l’économie circulaire et l’innovation “verte” n’existait pas en Bretagne avant ce jour. J’ai donc posé la question de la connaissance ou l’utilisation par leurs du SRDEI ratifié en 2013 (Stratégie Régionale de Développement Économique et d’Internationalisation). 641 pages qui contiennent engagements, planifications et stratégies sur le Bretagne depuis 2013 avec très notoirement des chapitres “Économie circulaire”, Innovation par les océans”, “FabLab”, “Biomimétisme”, “Mers”.
J’étais pas vraiment ébahi mais juste déçu de ne pas enfin trouver des acteurs institutionnels qui connaissent et maitrisent quelques un des outils à leurs dispositions. 
J’avais également posé une question sur la coopération de ces services avec les différents FabLabs de la région. Leurs yeux écarquillés étaient la seule réponse à ma question. 
Concernant le SRDEI, je n’aurais même pas dû être surpris, car dans différentes Mairies du Morbihan et du Finistère la réponse était la même: “ je prends un papier et un stylo et je note votre référence Monsieur. Vous pourriez me l’envoyer également par mail ? ”. 
Je suis parfois un fieffé poil à gratter avec mes questions.

Difficile de soutenir, de faciliter, d’accompagner les initiatives d’avenir dans ces conditions pour des institutions. L’exemple de SRDEI n’est qu’un parmi tant d’autres. 
Je pourrais également gratter les dossiers du Pole Mer Bretagne Loire Atlantique pour quémander plus de transparence et documentation sur les dossiers et expérimentations mais surtout je pourrais faire des incantations magiques pour rendre le Pole Mer plus ouvert et accessible aux différents acteurs de cette chaine corallienne que forme quelques humains et organismes acteurs légitimes des enjeux et innovations de la mer.

Si je devais proposer une opportunité d’amélioration en 4 points:

  • Savoir dire “Nous ne sommes pas compétent sur ces questions” donc collaborations en pair à pair avec les acteurs non institutionnels locaux, ainsi nous montons en compétences tout en valorisant économiquement le travail du territoire.
  • Se réinventer en interne, décloisonner les silos, apprendre en se trompant, écouter et partager hors de ses murs
  • Toujours garder en ligne de conduite et de prospective que ce sont les océans qui seront impactés, se sont d’eux dont nous avons besoin
  • L’ innovation : “ D’abord elles est ignorée, ensuite elles est drôle, après elles est combattue et enfin, elle est acceptée”. Vous ne devez ni être sclérosés et ni sclérosants
Le Polar Pod , 2016, source http://www.jeanlouisetienne.com

Les FabLabs et la mer, il est venu le temps du réveil
Ces Fabrication Laboratories, qui poussent comme des champignons, sont de formidables bains de cultures et d’innovations quand ils sont bien pensés et bien conçus. Victime de leur succès, ils sont entrés dans un vacuum de mode sauce communication métropolisante des villes qui se veulent attractives. Il me semble que le temps est venu de déconstruire, ré-inventer, re-penser puis reconstruire l’appellation FabLab et ses considérations en France au risque, si immobilisme persiste, de finir en ambre figée d’une innovation qui ne s’est jamais développée. Profitons-en pour mettre les océans au cœur de cette exaptation.
Fréquentant ce type de lieux et communautés depuis quelques années, vivant et entreprenant dedans depuis 2012, j’ai toujours été frappé par le manque de considération des océans dans ces univers. Il y a bien quelques embryon de projets par ci ou là mais c’est très faiblement répandu et développé. 
Après un tour de Bretagne des “Labs” en 2015 où nous avons été plusieurs à sensibiliser à cette problématique de rapport Lab/Océan, j’ai poursuivi sur un tour de France en 2016 dans lequel j’ai été un peu plus insistant sur la nécessité et l’urgence d’un intérêt véritable des Fablabs pour les enjeux liés à l’eau, les rivières, lacs, mers et océans.

test en mer d’un OpenRov d’Explore Roland Jourdain par des élèves ingénieurs de l’ICAM par Xavier Coadic — licence CC-BY-SA 4.0

Les FabLabs ont autant d’opportunités, si ce n’est plus encore, à investir le champs des océans que les champs de la smart city ou de l’aérospatial. Cela fait aussi partie des chances de modèles économiques viables et pérennes pour ces lieux et communautés.
Sinon, les matériaux rares qui composent les IoT, carte Arduino, composant informatiques que nous consommons tant, ils viennent bien des océans. Les déchets des Labs, même à Strasbourg, Rennes ou Lyon, ils impactent les océans. 
Enfin, si nos données personnelles sont un des nerfs de la guerre aujourd’hui, quid des données des océans dans lequel planctons, coquillages et poissons baignent dans des polluants (dont nos sommes responsables du rejet) qui nous empoisonnent la santé? Vous les voulez publiques ou privatisées ces données?
Long terme, il faut rapidement se placer dans une visions à long terme et pas uniquement numériquement centrée.

Les entreprises font la blague de l’ocean washing?
Blue is the new green
Dans un monde où tout va de plus en plus de vite, les passages à la lessiveuse de concepts porteurs d’espoirs autour du progrès social et environnemental n’échappent pas au cycle de récupération à but uniquement marketing et à finalité simplement d’image de marque. 
Passé ce risque de récupération du bleu océan, relevons quelques erreurs commises par les entreprises qui trempent un orteil dans les mers de la planète. Je ne parle pas là des société de pêche qui inondent les océans de filets mais des entreprise qui s’intéressent à la grande bleue pour “Innover”.

Egotropisme des entreprises, une drôle d’histoire qui pourrait être illustrée par une entreprise qui se complait uniquement avec un un MVP (Minimum Viable Product) ; un produit qui devrait lui permettre de vivre et de s’améliorer, de grandir et d’innover en profondeur. Mais un produit dont la véritable efficacité serait obsolescente, dont l’impact serait dénué de vision sur du temps long, sans investissement des profits liés au MVP dans la R&D d’une solution désirable-soutenable-durable-responsable.
Une entreprise qui ne verrait son modèle économique que par la serrure de son égo hypertrophié par la réussite éphémère de ce MVP.

Tropisme (du grec τρόπος) signifie la tendance d’un organisme à croître dans une direction donnée, par exemple vers le bas ou vers la lumière
  • Phototropisme : croissance orientée par la lumière
  • Gravitropisme: croissance en relation avec la gravité
  • Egotropisme: croissance orientée par l’égo

Je peux paraitre salé dans ce propos, voir acide comme le deviennent nos océans, mais je prends soin de ne viser aucune société ni aucune personne en responsabilité. Connaissant un peu les efforts à fournir pour entreprendre, je cherche ici simplement à mettre en garde contre une forme de sclérose entrepreneuriale et surtout je cherche à donner matière à réflexion sur la véracité d’une innovation en rapport avec la mer développée par une entreprise. 
Un poil toujours un peu jeune, je peux tout de même me souvenir que l’amiante dans le BTP était une innovation terrestre il y encore peu de temps.
Ne faisons pas des “immondations” pareilles avec nos mers. 
Les entreprises innovantes de la mer, des océans ou de l’économie bleue doivent se montrer à la hauteur du sujet qu’elles traitent: un magnifique laboratoire de R&D de plus de 3.8 milliards d’années que nous ne connaissons presque pas alors qu’il est le berceau de la vie et un poumon de la planète.
Être innovant est une grande responsabilité, ce n’est pas un simple mot mondain.
Responsabilisation et vision à long terme vous dis-je!

Nous avons assez de talents, de cerveaux, de créativités, d’investisseurs, d’ingénieurs et d’ingénieux dans le monde de l’entreprise pour développer des solutions profondes face aux enjeux immenses de la préservation des océans.

Si nous en profitions pour attaquer ces défis avec des entreprises en saines et étroites collaborations open source avec des FabLabs, nous pourrions ainsi prototyper, développer et produire des solutions à forts potentiels et grands impacts. La recherche universitaire trouverait ici l’opportunité de collaborer et l’équilibre économique qui lui font défaut.

Mieux encore, si les institutions territoriales favorisaient ces collaborations tout en étant dans l’ Économie de la connaissance, adviendrait alors une chose bien conçue qui s’énonce clairement : Une région à très hauts potentiels océaniques et entrepreneuriaux qui réussit la transition sociétale. Une région qui est fer de lance de l’innovation à travers la planète. Un territoire résilient…

Plus grand, rêvons plus grandes les utopies pour qu’elles ne soient plus l’irréalisé mais de l’innovation concrète systémique en incluant la formation et l’apprentissage du gout à la curiosité océanique depuis le primaire jusqu’à l’université. Nous aurions ainsi plusieurs générations capables de préserver les mers, d’entreprendre les océans, de préserver la planète.

Nous nous serions Ré-éveillés à l’innovation pour les océans.

Rade de Marseille — Xavier Coadic — Licence CC-BY-SA 4.0
Parfois je rêve, souvent je fais

Xavier