Shanghaï 2016 : pour progresser, épargnons le temps des chercheurs !

Chaque 15 août, dans la torpeur de l’été, le classement de Shanghaï fait l’objet de commentaires contradictoires. Pour les uns (surtout quand les résultats sont mauvais), il n’est qu’un simple indicateur, étalon par nature contestable, valorisant principalement les critères de performance de la recherche et de rayonnement. Pour d’autres, le classement est utile pour se positionner vis-à-vis de la concurrence internationale et adapter la stratégie des établissements, en espérant “grappiller” quelques places l’année suivante.

Le classement 2016 est, pour la France, un mauvais cru. La France perd une place, passant en 6ème position (en nombre d’établissements primés). Seules 3 universités françaises figurent dans le top 100. Si notre position relative n’est pas si indigne que cela (régulièrement entre la 5ème et la 6ème position), on ne peut que regretter l’écart avec nos voisins européens, en nombre d’établissements distingués dans le classement : 38 pour l’Allemagne, 37 pour le Royaume-Uni, 22 pour la France.

Les racines du mal sont connues, et depuis longtemps. Elles procèdent notamment de l’organisation bien française de notre système d’enseignement supérieur. Alors que le modèle international standard repose sur les universités qui assurent les missions de formation et de recherche (l’une et l’autre se nourrissant mutuellement), notre système est divisé non pas en 2 mais en 3 : universités, grandes écoles et organismes de recherche. Ainsi une grande partie de notre potentiel de recherche est-il absorbé depuis plusieurs décennies en-dehors des universités. Beaucoup a été tenté pour y remédier : création d’unités mixtes de recherche (UMR) pour faire collaborer les chercheurs des organismes de recherche et des universités ; création de l’Agence nationale de la recherche (ANR) ; politique de structuration institutionnelle : création des pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) en 2006 remplacés par les communautés d’universités et d’établissements (COMUE) en 2013.

Les solutions apportées ont parfois aggravé la situation. Je ne ferai pas l’inventaire des difficultés encore trop nombreuses, malheureusement. Mais je prendrai un exemple qui a défrayé la chronique récemment. C’est la place prépondérante prise par l’ANR, agence de financement sur appel d’offre compétitif. Comme le rappelle Sylvestre Huet,

“ la volonté des chercheurs qui soutenaient [la création de l’ANR] était de faciliter l’accès à l’indépendance scientifique et budgétaire des jeunes chercheurs relativement à la structure des laboratoires ou des instituts (ex-départements) du CNRS ou d’autres organismes. Et de profiter de cette nouvelle manière d’attribuer les crédits pour obtenir une augmentation de l’enveloppe globale de recherche ”.

Progressivement, et contrairement à ce qui était attendu, les universités et organismes de recherche ont vu leurs moyens se réduire, la seule solution pour en obtenir étant de concourir à un appel d’offre ANR, ce qui a abouti à une diminution drastique de la proportion de projets financés parmi les projets déposés. Tout cela suscite la frustration des chercheurs, alors que, bien souvent, leurs recherches auraient pu être financées de manière plus rapide et plus souple. Même si ce mode de financement a sa pertinence, s’il est limité, il faut toujours se rappeler que le temps passé à préparer des appels à projet, fructueux ou non, c’est moins de temps passé à faire de la recherche.

La lutte contre la lourdeur administrative est un vieux combat des chercheurs français. Pour s’en convaincre, il suffit de relire André Lichnerowicz (1915–1998), mathématicien français, qui fut professeur de physique mathématique au Collège de France, dans son rapport intitulé “Structure des universités”. Il raconte que, dans l’université étrangère à laquelle il a appartenu, chaque bureau portait l’avis suivant :

“ Le principal capital de cette institution est le temps de ses chercheurs : épargnez-le. ”

Pour souligner le poids de l’administration sur le travail des chercheurs, Lichnerowicz rappelle que si un professeur français doit aller deux jours à Bruxelles ou à Londres, pour travailler en collaboration avec un collègue, il lui faut, selon les textes règlementaires, demander au moins six semaines à l’avance une autorisation d’absence à l’administration centrale du ministère de l’éducation nationale ! De ce côté-là, les choses ont heureusement un peu changé. Et il ajoute :

“ Chaque année voit se multiplier le nombre des circulaires auxquelles un chercheur doit répondre, des rapports qu’il doit rédiger. En ces matières règnent les doubles et triples emplois ; chaque type d’affaire devient, avec le temps, de plus en plus lourd à traiter. Le sérieux d’une administration n’est pas proportionnel au poids de papier qu’elle déplace et sous lequel elle finit par succomber. Le temps des chercheurs se trouve ainsi gaspillé à des travaux, pour lesquels ils n’ont point été formés, sur des matières en lesquelles ils ne sont pas compétents. Ses succès scientifiques conduisent un chercheur, non, comme il serait nécessaire, à des responsabilités scientifiques accrues, mais à des tâches administratives de plus en plus écrasantes. ”

Je crois que beaucoup de chercheurs français trouveraient dans ces propos un écho à leur situation propre, dans ce rapport publié à l’occasion du Colloque de Caen. C’était en novembre 1966.